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Extra classe, accompagner les enseignants dans leurs pratiques pédagogiques et leur formation

Cultiver l'engagement des élèves - Parlons pratiques ! #41

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48min |28/08/2024
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Cultiver l'engagement des élèves - Parlons pratiques ! #41

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48min |28/08/2024
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Description

L’engagement des élèves, individuel et collectif, est à la fois un objectif des programmes d’EMC (notamment dans leur refonte toute récente) et un souhait, voire une incantation des adultes qui les encadrent.
Comment faire de ces jeunes des citoyens actifs dans leur vie actuelle et future, dans leur établissement, dans leur environnement ? Qui s’engage et qui ne s’engage pas ? Quelles actions concrètes permettent de renouveler l’intérêt des jeunes pour la citoyenneté et la vie démocratique ? Peut-on enseigner l’engagement en restant soi-même neutre ? Autant de questions auxquelles nos invités, Géraldine Bozec, maîtresse de conférences en sociologie à l’Inspé et au département de sociologie de l'université Côte-d’Azur, Benoît Golitin, enseignant en CM1 dans une école REP+ de Paris, et Marc Rosmini, professeur de philosophie et d’EMC en lycée à Marseille, nous aideront à répondre.

En partenariat avec l'École de la générosité.

Inspirations des invités :

  • Pinar Selek, chercheuse et militante turque engagée dans un combat pour la démocratie, les droits des femmes et des minorités. 

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Extra classe, des podcasts produits par Réseau Canopé.
Émission préparée et animée par : Hélène Audard et Régis Forgione
Réalisée par : Simon Gattegno
Directrice de publication : Marie-Caroline Missir
Coordination et production : Hervé Turri, Luc Taramini, Magali Devance
Mixage : Simon Gattegno
Secrétariat de rédaction : Aurélien Brault
Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr
© Réseau Canopé, 2024


Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

Transcription

  • Speaker #0

    C'est une bonne idée et je pense que tu seras d'accord avec moi pour dire, Régis, que nous tous, adultes, enseignants, parents, nous avons à cœur que les jeunes s'engagent. Nous voulons qu'ils soient des citoyens actifs dans leur vie actuelle et future, dans leur établissement, leur environnement. Et c'est d'ailleurs un des axes importants des tout derniers programmes d'EMC.

  • Speaker #1

    Et si l'engagement n'est pas une fin en soi, on le verra dans cet épisode, la première question qui se pose, c'est celle de la réalité que recouvre cet engagement des élèves.

  • Speaker #0

    On en a une petite idée avec une grande enquête du CNESCO qui avait été menée auprès de lycéens en 2018. Qu'est-ce qu'ils ont dit ces lycéens ? Pour deux tiers d'entre eux, ils ont déclaré n'avoir jamais participé à un projet citoyen avec leurs enseignants au lycée. Et si plus de 4 lycéens sur 10 sont engagés bénévolement dans des associations, ça reste quand même assez inégal selon les milieux, les sexes, les profils.

  • Speaker #1

    Alors, ça veut dire quoi s'engager ? Et qui s'engage et qui ne s'engage pas d'ailleurs ? Comment renouveler l'intérêt des jeunes pour la citoyenneté et la vie démocratique ? Et surtout, comment enseigner l'engagement alors que les enseignants seraient censés être neutres ?

  • Speaker #0

    C'est ce dont nous parlons tout de suite avec nos trois invités, Géraldine Bozek, Benoît Golitin et Marc Rosmini.

  • Speaker #1

    Avec une petite précision avant de les entendre, cet épisode est exceptionnellement réalisé avec une qualité de son réduite, ce qui n'enlève absolument rien, vous le verrez, à la qualité de nos invités bien sûr.

  • Speaker #0

    Benoît Golitin, bonjour.

  • Speaker #2

    Bonjour.

  • Speaker #0

    Vous êtes enseignant en CM1 dans une école REP du 18e arrondissement de Paris. Vous menez des projets de solidarité avec l'école de la générosité depuis plusieurs années. Alors justement, dites-nous vraiment en deux mots ce que c'est que l'école de la générosité.

  • Speaker #2

    Alors en deux mots, l'école de la générosité, c'est un dispositif qui est porté par une association du même nom qui permet à des classes d'écoles élémentaires de porter et de mettre en œuvre des projets solidaires.

  • Speaker #1

    Merci. Marc Rosmini, bonjour.

  • Speaker #3

    Bonjour.

  • Speaker #1

    Alors, vous êtes professeur de philosophie et de MC au lycée Antonin Artaud et au lycée Thiers à Marseille. Vous avez des classes de terminale, mais également des classes préparatoires à l'enseignement supérieur. On en reparlera dans l'épisode. Et enfin, vous avez participé à la rédaction des programmes de MC sortis en juin 2024. Alors, question express pour vous à propos de ce nouveau programme ou de ces nouveaux programmes plutôt. Quel serait le point que vous auriez envie de mettre en avant ?

  • Speaker #3

    Il y a un point que je trouve intéressant, c'est la question de l'étude des contre-pouvoirs, qui apparaît très clairement, notamment à la fin du collège et au lycée, avec un focus sur les lanceurs d'alerte, avec des exemples précis, avec une réflexion sur la liberté de la presse et le classement international par Reporters sans frontières, le poids des lobbies, la prise de conscience par les élèves que les pouvoirs économiques peuvent peser sur la démocratie. Je trouve ça intéressant que les programmes de l'EMC pointent là-dessus, parce que s'engager pour les élèves, ça va être aussi prendre conscience de ces différences d'intérêts qui se télescopent dans le débat public.

  • Speaker #0

    Géraldine Bozek, bonjour.

  • Speaker #4

    Bonjour.

  • Speaker #0

    Vous êtes maîtresse de conférence en sociologie au sein de l'INSPE et du département de sociologie de l'Université de Côte d'Azur. Vous êtes notamment responsable du Master MEF, sciences économiques et sociales. Et votre thèse de sciences politiques portait justement sur l'éducation à la citoyenneté à l'école. En vous basant sur les observations, les études que vous avez pu mener en milieu scolaire, est-ce qu'il y aurait un constat que vous voudriez partager avec nous concernant l'engagement des élèves ?

  • Speaker #4

    Oui, ça revient un petit peu à ce que vous disiez au tout début, c'est-à-dire que dans mes travaux et dans ceux que j'ai conduits avec d'autres et dans encore d'autres recherches en sociologie et en sciences politiques, ce qu'on voit, c'est qu'il y a effectivement de fortes inégalités en termes d'engagement. et que, sans surprise, ça recouvre des clivages socioculturels classiques et que, du coup, ce sont dans les familles de milieux socioculturels les plus favorisés qu'on retrouve les plus hauts niveaux d'engagement. Alors, c'est un constat massif, mais après, il y a d'autres choses qui comptent, mais il y a quand même ces inégalités-là, ce qui fait que l'école a un rôle particulièrement important, en fait, dans ce domaine.

  • Speaker #1

    Alors, je vous propose qu'on file tout de suite vers la première partie de l'émission. On va se demander. L'engagement, de quoi parle-t-on ? L'objectif de cette session, c'est un peu de définir, de circonscrire, de cerner ce qu'on entend par engagement en éducation. Peut-être commencer par vous, Géraldine Bozek. Quelle forme d'engagement et ça concerne qui, d'après les enquêtes que vous avez pu mener ?

  • Speaker #4

    C'est comme le concept de citoyenneté. L'engagement en tant que tel, ça ne veut pas dire grand-chose. Je ne suis pas sûre ici qu'on ait envie que nos élèves s'engagent pour certaines causes. Donc, vous l'avez dit d'ailleurs au début, l'engagement n'est pas une fin en soi parce qu'ils peuvent très bien aussi s'engager dans des causes que nous, en tant qu'enseignants, formateurs, etc., on ne valorise pas. Donc, voilà. Et puis, l'engagement, c'est aussi à plein de niveaux différents. Donc, ça peut être s'engager dans l'école, dans la vie collective de l'établissement, de l'école. Ça peut être s'engager dans des associations, je ne sais pas, à Caractère, par exemple. caritatif, ça peut être s'engager dans des causes plus directement politiques. Et donc, c'est extrêmement diversifié. Et c'est un petit peu ça sur lequel il faut réfléchir, en fait. Quel genre d'engagement on cherche avant tout à valoriser ?

  • Speaker #0

    On voit que les formes sont très diverses, mais est-ce que ça concerne beaucoup d'élèves, finalement ? Ou est-ce que vraiment il y a un effort particulier pour les amener vers les formes d'engagement qu'on souhaiterait valoriser ?

  • Speaker #4

    Ça dépend aussi beaucoup de l'âge des élèves. Les élèves qui sont... Et ça dépend du type d'engagement. Il y a beaucoup d'élèves qui font partie d'associations. Mais après, il faut regarder ce que ça veut dire exactement. Ce n'est pas la même chose de faire partie d'associations culturelles ou sportives et de faire partie d'une association qui a une dimension civique, voire politique plus affirmée. Donc, c'est ça. Et donc, plus on se rapproche du côté politique et plus ces inégalités socioculturelles dont je parlais jouent à plein. Même si il y a aussi d'autres formes d'éducation à la citoyenneté des jeunes, qui peuvent passer par des familles, par exemple, qui sont très engagées, qui sont des familles militantes et qui n'ont pas nécessairement beaucoup de bagages scolaires et culturels, mais qui sont, par exemple, des parents syndicalistes, ça va avoir un effet très fort sur le regard qu'un élève peut porter sur le monde social, le monde politique et sur son envie et son désir de s'engager. Il n'y a pas que le capital culturel, le bagage scolaire des familles qui compte, mais c'est un élément, dans les statistiques, c'est l'élément premier, sur le désir de s'engager, mais aussi sur le niveau de compréhension du système politique. Ce qui pèse le plus, c'est le capital culturel des parents. C'est pour ça que l'école doit vraiment agir dans ce domaine comme dans d'autres là-dessus.

  • Speaker #1

    Marc Rosmini, dans les nouveaux programmes d'éducation morale et civique, Il y a une notion centrale qui est celle de la citoyenneté active. Est-ce que c'est la même chose que l'engagement ?

  • Speaker #3

    Pas tout à fait. Je m'inscris tout à fait dans la lignée de ce qui vient d'être dit par Géraldine Bozek. C'est-à-dire que l'engagement en soi, c'est plutôt un moyen, ce n'est pas une fin. Il peut y avoir des engagements pour des fins qui sont complètement contraires aux valeurs qu'on peut vouloir. promouvoir aux finalités qu'on peut juger être souhaitables dans une société démocratique. Donc la question de la citoyenneté active, c'est la question déjà peut-être de savoir en quoi est-ce qu'on peut réfléchir sur son propre engagement, parce que finalement il y aurait une forme d'engagement qui relèverait, je ne sais pas, du fanatisme, enfin justement de ce qu'on va vouloir peut-être combattre, du fanatisme politique, religieux ou autre, qui a fait le ravage dans l'histoire de l'humanité. Et dans ce cas-là, justement, ça serait un engagement qui serait sans contre-champ, peut-être sans connaissance, sans mise à plat dans l'espace démocratique et mise en débat. Donc finalement, l'idée d'une citoyenneté active, c'est aussi une manière de se positionner pour les enseignants, pour les élèves, etc., qui soit à la fois active, comme son nom l'indique, mais qui soit aussi critique.

  • Speaker #0

    Benoît Golitin, pour vous, on disait les formes d'engagement et de connaissances qu'on peut mobiliser au service de cet engagement, c'est variable selon les âges, vous êtes avec des élèves d'école élémentaire, qu'est-ce que ça serait pour eux s'engager et pour vous les engager dans une action ?

  • Speaker #2

    Alors, à l'école élémentaire, moi je travaille avec des beaucoup plus petits, s'engager c'est déjà à plein de niveaux en fait, C'est-à-dire que Effectivement, avec l'École de la générosité dont je vous parlais en introduction, on va essayer de mener des projets solidaires à l'échelle du quartier, à l'échelle parfois de la région ou nationale, mais il y a aussi déjà s'engager dans la vie de l'école, dans la vie de la classe, et il y a déjà ce premier degré d'engagement-là qui est important. Donc, pour ça, ça suppose… Ça suppose pas mal de choses, ça suppose de s'investir, de prendre des initiatives, de regarder l'autre pour pouvoir travailler avec l'autre. Pour moi, en tant qu'enseignant, c'est aussi un outil qui est très puissant pour atteindre plein de fins, autre que la citoyenneté, même si évidemment ça reste le principal moteur pour ces projets pour moi.

  • Speaker #1

    Marc Rosmini, les programmes de MC, eux, ils... Il s'adresse à tous les élèves et il commence notamment par les plus petits. Ça veut dire que cet engagement, il se cultive de manière différente selon l'âge ou c'est la finalité, le type de projet, mais la racine est la même finalement de cet engagement des élèves qu'on veut promouvoir pour le coup ?

  • Speaker #3

    Ce qui est important, c'est que la réflexion, la dimension réflexive qui est proposée aux élèves soit enracinée dans les pratiques. Et pour qu'il y ait pratique, il faut qu'il y ait un minimum de démocratie scolaire. c'est-à-dire qu'il faut... Il faut que la classe elle-même, ou l'école, soit un espace de démocratie, de prise de décision, de confrontation de point de vue. Donc effectivement, l'idée, c'est de petit à petit, à partir de l'école élémentaire, d'introduire de plus en plus de métadiscours sur ce qu'est-ce que c'est que prendre des décisions ensemble, qu'est-ce que c'est que délibérer, qu'est-ce que c'est que définir un intérêt général, à une micro-échelle comme celle d'une classe ou d'une école, puis d'une échelle plus vaste. Donc disons, l'approche, c'est un petit peu la même à tous les niveaux, mais c'est plutôt un changement d'échelle et puis, évidemment, une évolution vers davantage d'abstraction, davantage de réflexion sur les concepts. Mais ce qu'on a voulu faire, me semble-t-il, dans ces programmes, c'est que les concepts n'arrivent que pour éclairer des pratiques et qu'ils ne soient pas déconnectés de choses qui peuvent être vécues. Parce que, comme ça a été dit aussi, on a l'impression que beaucoup de nos élèves, s'ils sont à la fois dans des familles ou dans des quartiers qui subissent finalement les choix politiques, c'est difficile pour eux de se sentir pleinement citoyens. Donc, s'il n'y a pas cette manière de vivre... ce qui peut relever de la citoyenneté, tout ça peut apparaître complètement plaqué, complètement incantatoire. Le risque, c'est toujours, on le sait, le risque des programmes de MC, c'est toujours la dimension incantatoire des valeurs, des principes, mais qui ne sera pas enrastinée dans une expérience vécue.

  • Speaker #0

    Justement, Géraldine, vous sais-tu y réagir ?

  • Speaker #4

    C'est là où c'est compliqué. Je voulais rebondir sur la dimension incantatoire parce que En réalité, même, moi j'ai commencé ma thèse portée sur le primaire en fait. Après j'ai travaillé sur les lycéens, donc effectivement c'est une perspective différente, mais j'ai commencé à travailler plus sur la citoyenneté à l'école primaire. Et en fait, dans ces projets qu'on peut mettre en œuvre avec les élèves, se posent tout de suite des questions qui vont se reposer plus tard. C'est-à-dire, par exemple… Ça veut dire quoi exactement une école solidaire, une école de la générosité ? Qu'est-ce que ça veut dire mettre en œuvre des projets dans le quartier ? Est-ce qu'il n'y a pas, en fait, entre les élèves, des conceptions différentes de ce qui serait le bien du quartier ? Et comment on fait avec ces normes différentes et ces conceptions qui sont déjà, en fait, des conceptions politiques, y compris chez les jeunes enfants, du bien commun ? Et je trouve que c'est ça qui est difficile. Comment on peut créer du consensus sur des questions qui sont éminemment politiques au sens large ? Merci. Donc, je ne sais pas. Et souvent, du coup, ça revient à mettre en œuvre des projets qui sont très, très consensuels et dont la portée peut être interrogée en termes de citoyenneté. Je ne sais pas, justement, j'aimerais bien une réponse de praticien.

  • Speaker #0

    Alors, Benoît ?

  • Speaker #2

    Alors, en tout cas, je peux vous parler de mon expérience. Pour la mise en œuvre de ces projets, j'allais dire l'idée d'abord, mais ce n'est pas la première, mais une des idées qui va… qu'on va trouver, qu'on va devoir mettre en œuvre en début, c'est de pouvoir identifier qu'est-ce qui ne va pas, qu'est-ce qu'on pourrait améliorer, sur quel grand thème, que ce soit à l'échelle très locale du quartier ou à l'échelle plus globale. Donc en gros, c'est quelles sont les problématiques sur lesquelles je pense qu'on pourrait améliorer le monde. le monde à l'échelle générale où à l'échelle locale et avec tout ce qu'il y a entre les deux. Une fois que ces problématiques ont été identifiées et comprises, l'idée, c'est que chaque élève puisse s'engager sur quelque chose qui le touche vraiment personnellement, en disant, moi, je trouve que la pollution, c'est vraiment quelque chose de très problématique. J'ai envie de faire quelque chose là-dessus et de lui proposer un travail de recherche pour... pour pouvoir au final faire un exposé, le présenter à tous ses camarades. Et ce qui nous permet d'avoir plein de thématiques qui sont proposées par plein d'élèves. Alors du coup, il y a certains élèves qui se regroupent et qui disent on va faire notre exposé là-dessus ensemble. Et puis une fois que tout le monde a pu présenter les thèmes qui les touchaient vraiment, et bien comme on est une classe, il va falloir qu'on puisse décider sur lequel on a envie de s'investir tous ensemble. Et donc là, on a un premier... premier moment citoyen démocratique d'un débat qui se conclut par un vote qui nous permet d'identifier une ou plusieurs thématiques sur lesquelles la classe s'engagerait. Je vais rebondir sur autre chose qui est compliquée à mettre en œuvre, je trouve, en tout cas, qui est quelque chose qu'on a vraiment besoin de penser dans l'engagement de nos élèves, c'est quelles actions... peut mener et qui ait vraiment une portée, qui ait vraiment un sens et qui ne soit pas le calque de ce qu'on ferait adulte. C'est-à-dire, quand on a 10 ans, qu'est-ce qu'on peut faire en fait ? Et ce n'est pas du tout la même chose s'engager quand on a 10 ans que s'engager quand on en a 15 ou 20 ou 25, parce que déjà, on ne va pas pouvoir faire un chèque, on ne va pas pouvoir faire des maraudes. Il y a plein de choses qui sont hors de portée. Et ça, c'est vraiment quelque chose qui est important de réfléchir en tant qu'enseignant avant, mais aussi de réfléchir avec ses élèves.

  • Speaker #0

    Marc ?

  • Speaker #3

    Oui, pour répondre un petit peu à cette question sur la pluralité des conceptions du bien, il me semble qu'il faut distinguer deux choses. Il y a une dimension que je dirais épistémique, c'est-à-dire déjà se mettre d'accord sur ce qu'est le monde. Et ensuite, l'engagement qui va poser les questions politiques ou éthiques, c'est que voulons-nous faire collectivement du monde ? Déjà, tout le travail sur qu'est-ce que le monde, dans quel monde, dans quelle société, qu'elle est la veille. quelle est la réalité des choses en tant que telle, il y a déjà un très gros travail. Moi, je sais qu'en EMC, comme dans tous les projets que je peux mener avec mes classes un petit peu expérimentales, la question, ce n'est pas pour ou contre. Par exemple, cette année, nous avons travaillé sur la question de la légalisation des drogues. La question n'était pas tellement pour ou contre la légalisation des drogues, même si elle est venue à la fin. Mais d'abord, c'était quelle est la réalité en France de la consommation de drogue, de la vente de drogue, en France et dans le monde d'ailleurs, mais surtout en France. Donc déjà, se mettre d'accord sur un monde commun. On a vu dans cette année 2024, on a été riche en campagnes électorales, puisqu'on a eu trois scrutins, les européennes depuis deux tours pour les législatives. Et on a vu à quel point certains médias pourraient donner une vision complètement erronée du monde. Et pas que les médias, certains personnalités politiques aussi. Donc déjà, se mettre d'accord sur ce qu'est le réel, déjà, c'est un premier travail. Donc la question, c'est moins pour ou contre ceci ou cela, que de quelle connaissance avons-nous besoin pour se faire une idée sûre. Et ensuite, une fois qu'on s'est mis d'accord à peu près sur l'état du monde, on peut effectivement, là, avoir des conflits de valeurs. Et là, effectivement, il peut y avoir des conceptions du bien qui sont différentes. Pour reprendre l'exemple de Benoît Golitin, qui est à l'instant sur la pollution, soit on peut dire que la finalité, c'est de préserver une planète le plus longtemps possible pour des générations futures. C'est une conception, soit on peut dire, finalement, une ou deux générations, ça suffira, on dépense toutes les ressources de la Terre, on s'éclate, on consomme et puis c'est fini. Ce sont des conceptions du monde qui peuvent être défendables, en tout cas, on peut entendre. Mais avant de pouvoir avoir ce genre de débat, il faut quand même voir la réalité, par exemple, de l'impact des activités humaines sur la nature, sur l'environnement. Et là-dessus, on sait que déjà sur le constat, il y a tout un tas de manipulations, il y a tout un tas de mensonges, il y a tout un tas d'intérêts. Pour moi, l'engagement, c'est d'abord peut-être un engagement épistémique, un engagement à connaître, un engagement à dissiper les erreurs, les illusions et les mensonges.

  • Speaker #0

    Alors, Marquis et Benoît, vous avez commencé déjà à mettre un pied dans la deuxième partie de cette émission, où on va vraiment rentrer dans le concret des pratiques que vous menez, de ce que vous proposez. Et je commence avec vous, Benoît, puisque vous nous disiez un petit peu le démarrage du projet. Dites-nous un petit peu comment ça se passe une fois que vous avez identifié cette thématique et notamment il y a tout un travail aussi sur l'empathie que vous faites au préalable. Donc si vous pouvez nous en dire quelques mots.

  • Speaker #2

    J'allais dire qu'il y a plein de choses qui se passent avant en fait, avant de pouvoir réfléchir à des thèmes et s'engager sur un thème. Il y a vraiment une question chez les élèves d'école élémentaire de... de regarder le monde, comme disait Marc, d'identifier le monde tel qu'il est, de regarder les problématiques qu'il a. Et donc, pour ça, ça demande... C'est un travail qui est assez compliqué pour les élèves d'école élémentaire. Ça demande pas mal de lectures, de recherches documentaires, d'informations à croiser. Et ça, c'est un travail qui est très important, mais qui est aussi passionnant. Et puis, il y a aussi tout un aspect d'empathie, en fait. pour pouvoir s'engager pour une action, une cause solidaire, il faut pouvoir ressentir de l'empathie. En fait, ça peut être un vrai travail. C'est un vrai apprentissage pour les élèves de l'école élémentaire. Je pense qu'on en a pas mal entendu parler ces derniers mois, notamment autour des questions de lutte contre le harcèlement. Et c'est un vrai travail à mettre en place. Donc, ça demande aux élèves de pouvoir regarder l'autre, l'autre dans sa différence, dans ce qu'il ressent, dans ce qu'il vit. et se demander comment il se sent, est-ce que tout va bien, est-ce que quelque chose ne va pas, identifier ce qui ne va pas. C'est toute une série de questionnements qui ne sont pas innés, en tout cas pas si simples à comprendre pour les élèves.

  • Speaker #1

    On parle d'enquête, on parle d'empathie, il y a aussi quelque chose derrière tout ça qui est un engagement citoyen, politique, Géraldine Bozek. Quelles sont les attentes des élèves autour de ces questions politiques ? On a beaucoup de fantasmes à se dire soit ça ne les intéresse pas du tout, ils en sont trop loin. Visiblement, ce n'est pas tout à fait ça la réalité.

  • Speaker #4

    En tout cas, au moment des campagnes électorales en particulier, puisqu'on a eu l'occasion avec le CNESCO de mener une enquête dans 12 établissements très contrastés, collèges et lycées, au moment d'une élection présidentielle. et de fait, on a pu constater la grande demande des élèves en matière de décryptage de l'offre politique, de la vie politique, des grands enjeux de société. Et ce qui revenait très souvent dans les entretiens qu'on a conduits avec les élèves, c'est ne serait-ce que leur volonté de mieux comprendre l'offre politique, c'est-à-dire en premier lieu la gauche, la droite, l'extrême gauche, l'extrême droite. On a tous ces enjeux-là dont on a reparlé à l'occasion de... de ces dernières élections, qu'est-ce qui est extrême, qu'est-ce qui ne l'est pas. Et en fait, beaucoup, notamment ceux qui sont dans des milieux assez éloignés de la vie politique, beaucoup disent manquer de repères. Et la première attente, en fait, et ce qui est pour eux le plus légitime que les enseignants fassent, c'est qu'ils leur transmettent des informations et des connaissances là-dessus. Ça n'est pas facile, parce que quand on décrit leur politique, on a vite fait de la décrire peut-être d'une manière... qui laisse entrevoir une certaine position, mais c'est quand même ce qui compte. La deuxième chose, c'est, je voudrais revenir sur ce que Marc disait au tout début quand il évoquait la notion de contre-pouvoir. Ça, ça me paraît aussi extrêmement important d'initier les élèves à ce que sont... concrètement et réellement, de manière réaliste, les processus d'engagement et les processus politiques. Or, longtemps, on a eu une éducation civique qui présentait les institutions de manière assez idéalisée et même fallacieuse, avec une vision extrêmement sématique. Par exemple, le Parlement fait des lois. En fait, ce n'est pas tout à fait comme ça que ça se passe aujourd'hui dans nos démocraties où l'exécutif est à l'origine. essentiellement à l'origine des lois, et ça dans toutes les démocraties occidentales. Donc en fait, il y a aussi besoin d'une formation des enseignants sur ces questions pour que l'éducation à la citoyenneté soit quand même plus proche de ce que sont des réalités politiques concrètes.

  • Speaker #0

    Marc, ce sont des choses que vous travaillez justement avec vos élèves. Comment est-ce que vous fonctionnez ?

  • Speaker #3

    Le mieux, en effet, c'est peut-être un récit rapide. Moi, j'ai la chance de fonctionner notamment avec une classe de post-bac, avec des élèves peu nombreux qui sont tous majeurs et avec lesquels j'ai une liberté absolue puisque je les ai 4h30 par semaine sans aucun programme. L'idée d'abord, c'est de partir de leurs préoccupations. Les questions qu'ils se posent ne sont pas toujours les questions qu'on se pose, même si c'est parfois le cas. Et par rapport à ce que vient de dire Géraldine, je suis tout à fait d'accord sur le besoin de clarification sur la droite, la gauche, la politique, ça c'est évident. Donc moi par exemple cette année, pour le dire rapidement, mes élèves, j'aurais proposé de faire une enquête comme tous les ans, j'aurais dit on peut faire une vaste enquête, on a du temps. Ils m'ont dit on aimerait bien faire une enquête sur le trafic de drogue à Marseille et sur tous les morts qui sont liés à ce trafic, puisque l'année dernière, en 2023, on a eu un triste record d'une cinquantaine d'homicides dans notre ville. Et à partir de là, donc c'est... se sont posées plusieurs questions qui relèvent de la philosophie finalement. C'est-à-dire, pourquoi est-ce que certaines personnes deviennent trafiquantes de drogue et pas d'autres ? Est-ce qu'il est juste ou pas de punir la consommation de drogue ? Est-ce qu'il faudrait légaliser les drogues ? Etc. Et donc, nous avons reçu un grand nombre de personnes en classe, en fait, 11 personnes en l'occurrence, sociologues, des journalistes du Monde, des policiers, magistrats, avocats, anciens trafiquants de drogue, etc. Nous sommes allés en prison au Beaumet interviewer des... des personnes qui sont incarcérées pour trafic de drogue. Et l'idée, c'était en fait à chaque fois de rentrer dans une complexité. C'est-à-dire que par exemple, sur la question de la légalisation et sur la question de la neutralité, en début d'année, je leur ai dit, bon, moi, à priori, je suis plutôt pour la légalisation des drogues, de toutes les drogues, mais je n'ai peut-être pas assez réfléchi. Et il se trouve qu'en fin d'année, mon positionnement avait un petit peu bougé, pas complètement. Et donc ça, c'est… Voilà, la question de l'engagement, ça relève aussi, comme je le disais un petit peu tout à l'heure, de l'honnêteté intellectuelle et de la capacité. à faire évoluer nos points de vue dans un débat démocratique. C'est-à-dire qu'avec mes élèves, bon, mes élèves, ils sont majeurs, donc je ne vais pas jouer la carte d'une neutralité absolue sur les sujets, voilà, donc ça n'aurait pas beaucoup de sens. Mais par contre, ce que je leur dis, c'est que je leur dis qu'on va essayer d'avoir assez de points de vue différents, voire divergents, et d'analyser un problème avec le plus de perspectives possibles pour se donner les moyens, d'abord de prendre conscience d'une certaine complexité, et peut-être pourquoi pas. effectivement, de changer d'avis ou de se donner le droit aussi de ne pas avoir un avis. C'est en démocratie aussi, on n'est pas obligé d'avoir un avis sur tout, tout le temps. Et donc ça, ça marche assez bien. C'est vrai qu'à la fin de l'année, bon, je ne vais pas rentrer dans le détail, mais beaucoup de mes élèves et moi-même avons fait le bilan de tout ce qui nous avait fait bouger dans l'année, de toutes ces rencontres. Alors bien sûr, il n'y a pas que les rencontres, il y a aussi des lectures, des écrous d'émissions de radio, etc. Mais enfin, le plus puissant, c'est quand même les rencontres.

  • Speaker #0

    Et ces rencontres, Benoît, c'est aussi un levier que vous... que vous utilisez pour vos élèves ?

  • Speaker #2

    Oui, tout à fait. Je pense que c'est important de rencontrer des acteurs citoyens. Par exemple, je vais proposer à mes élèves de rencontrer des députés et pas de les rencontrer pour leur demander comment fonctionnent, qu'est-ce qu'ils font exactement, qu'on pourrait trouver dans le livre de MC écrit, mais pour leur poser des questions sur... sur les enjeux du moment, sur les questions du moment, qui peuvent les toucher eux directement ou pas forcément d'ailleurs. C'est un exemple de rencontre qui me semble important et ça me semble important de le vivre à l'école parce que c'est quelque chose qu'on ne fait pas forcément adulte alors qu'on pourrait le faire. Et je crois que ça fait aussi exercer sa citoyenneté. C'est aussi ça. Ça pourrait être aussi ça. et je pense que c'est le rôle de de l'école, de pouvoir le montrer, de l'illustrer.

  • Speaker #1

    Géraldine, on se rend compte qu'on parle beaucoup de projets d'élèves qui deviennent citoyens. Ils sont déjà citoyens, en tout cas à l'échelle de leur établissement. Et pourtant, il y a des limites. Ça paraît compliqué de les engager à devenir citoyens actifs, alors qu'ils n'ont pas toujours la possibilité de l'être réellement dans le cadre scolaire. On pense aux comités de vie lycéens, collégiens, où parfois c'est plus contraignant qu'un vrai engagement. concrets, pour le coup ? Vous le voyez ça dans vos études ? Les élèves vous le disent ?

  • Speaker #4

    Les élèves le disent, et puis plus fondamentalement, même philosophiquement, si on réfléchit, il y a quand même une contradiction, une antinomie entre d'un côté ce qu'est l'école, et de l'autre cette volonté d'en faire un espace de citoyenneté. Pourquoi ? Parce que la citoyenneté, ça réunit normalement des personnes qui sont sur un pied d'égalité.

  • Speaker #0

    Or, à l'école, ça n'est pas ça. On est dans un espace qui est aussi un espace marqué par des relations de pouvoir entre, d'un côté, des adultes et de l'autre, des jeunes. Et on peut se raconter tout ce qu'on veut sur une école démocratique. Elle ne sera jamais pleinement démocratique pour cette raison-là, à moins de repenser totalement l'éducation. Mais pour l'instant, on n'en est pas là. Et donc, je ne suis pas sûre que l'école soit le seul et peut-être le meilleur espace pour apprendre aux jeunes. leur citoyenneté en réalité. Alors on peut quand même faire des choses, l'école a un rôle à jouer, mais en ayant conscience de ces tensions et de ces limites-là. Et ce que montrent quand même tous les travaux depuis 20 ans là-dessus sur la démocratie scolaire, ce sont plutôt ces limites. Alors bien sûr l'école a changé, on n'est plus dans les années 60, mais ça change très très lentement, et les élèves sont encore majoritaires à dire que dans le... Dans l'école, leur parole est peu entendue. Et si on prend ceux qui exercent des fonctions de délégués ou de représentants, c'est une petite minorité. Donc il y a encore une fois une captation de la démocratie dans les mains de quelques-uns. Et c'est très bien qu'il y ait des élèves qui s'engagent en endossant ces règles de délégués, etc. Mais on est encore dans une démocratie très représentative, avec des élus qui ne sont pas toujours très en lien. avec la masse d'élèves qu'ils sont censés représenter. Pas parce qu'ils ne le souhaitent pas, mais parce qu'il n'y a pas toujours les arrangements pratiques qui le permettent. Et donc, c'est assez compliqué. Après, il y a quand même des expérimentations, des pratiques plus positives. Mais je pense qu'il faut aussi garder à l'esprit que l'école ne peut pas être pleinement une société d'égo et qu'elle ne le sera peut-être jamais.

  • Speaker #1

    Il y a un autre point de tension qu'on va évoquer dans la troisième partie. puisqu'on va parler de l'engagement et de la neutralité des enseignants. Avec une citation par laquelle je ne peux pas m'empêcher de commencer et de venir vers vous, Benoît Golitin, je vais citer Jean Jaurès, rien moins, qui disait « On n'enseigne pas ce que l'on sait, on n'enseigne pas ce que l'on veut, on enseigne ce que l'on est. » Et vous nous l'avez dit, j'enseigne avec ce que je suis. C'est quoi qui vous a amené vers cet engagement des élèves ? Vous l'avez vécu vous-même ?

  • Speaker #2

    Alors, je trouve que c'est tout à fait vrai. Cette citation, je repense à une enseignante que j'ai eue à l'IUFM quand j'ai été formé il y a quelques années et qui nous la disait. Je pense que c'est très vrai. En fait, après quelques années d'enseignement, je ne peux que constater que c'est d'autant plus vrai. Je pense qu'on enseigne vraiment ce que l'on est. Et je crois que si je me suis tourné vers... vers des projets tels que l'École de la générosité, c'est aussi parce que, par ailleurs, j'essaie d'être un citoyen engagé, d'être un citoyen actif, parce que je crois vraiment que ça fait partie de la citoyenneté, qu'elle ne s'exprime pas qu'en allant voter, même si on l'a vu, on a été assez sollicités de ce côté-là, mais on a pu voir toute la société civile aussi se... se mobiliser à cette occasion. Je crois que c'est une partie importante de la citoyenneté. Je ne sais pas si l'école doit y concourir, le donner en exemple, mais je peux constater que ça fait partie de ce que je suis et donc de ce que j'enseigne.

  • Speaker #3

    Marc, cette question de la neutralité, vous en avez un petit peu parlé, vous dites qu'avec des élèves adultes, Je vous aime. Vous pouvez peut-être vous affranchir d'une certaine façon de cela, mais on entend très régulièrement que les enseignants ont un devoir de neutralité. Est-ce qu'on l'entend bien comme il le faut, ce devoir de neutralité ?

  • Speaker #4

    D'abord, il y a un document que Canopé propose, qui repose sur des distinctions qui ont été élaborées par Thomas Kelly entre déjà la neutralité et l'impartialité, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. En réalité, si on regarde par exemple la question de la laïcité, moi par ailleurs je suis aussi formateur laïcité, la laïcité, la République. Si on regarde cette question-là, on sait bien que la laïcité, ce n'est pas la neutralité. La laïcité, par exemple, prend partie pour une certaine conception de la vie religieuse qui a renvoyé la conscience individuelle Ausha individuel, ce qui n'est pas du tout dominant dans beaucoup de traditions. La distinction qui est faite par Thomas Kelly, c'est de distinguer la neutralité et l'impartialité. L'impartialité elle-même, il la dédouble en deux parties, qui serait l'impartialité neutre et l'impartialité engagée. Comme le disait Benoît à l'instant, je pense que les élèves ne sont pas dupes de ce que nous sommes, de ce que nous sommes dans la classe, de ce que nous représentons, de ce que nous sommes en dehors. Il se trouve aussi que nous sommes très facilement googlelisables de nos jours et qu'on sait très bien que quand il y a une rentrée scolaire, enfin moins terminale au lycée, la première chose que font nos élèves, c'est d'aller voir qui nous sommes par ailleurs. Et donc, moi, ils voient très bien comment je suis engagé dans la cité. Donc, il serait complètement ridicule et même méprisant pour eux de leur faire croire que je suis un sujet transcendantal, neutre. Non, non, par contre, ce que je disais tout à l'heure, ça relève plutôt d'une exigence intellectuelle et d'une exigence… Voilà. presque d'une question d'honnêteté intellectuelle. Et là, pour le coup, il y a une éthique de la discussion qui dépasse la pluralité des points de vue. C'est que mon point de vue, que je peux revendiquer parfois comme un point de vue particulier, avec des engagements particuliers, l'idée, c'est de se donner tous les moyens possibles de le mettre en débat, en sachant évidemment que, comme le disait Géraldine, nous ne sommes pas égaux, que nos élèves sont au censure, que nos élèves n'ont pas la même maîtrise de la langue que leurs enseignants. qu'a priori au niveau rhétorique, on a souvent un petit temps d'avance quand même sur nos élèves, que donc cette égalité, elle est un petit peu feinte. Donc moi, ce qu'il m'est arrivé de faire, par exemple, je l'ai fait plusieurs fois, c'est d'inviter des gens en classe qui ne sont pas d'accord avec moi. Par exemple, il y a cinq ans, on avait fait une recherche sur la PMA pour les couples de femmes. Assez rapidement, j'avais dit à mes élèves que moi, j'y étais favorable. C'était à l'époque où la loi était discutée. J'avais dit, par contre, comme j'y suis favorable, on va écouter des émissions de France Culture de gens qui n'y sont pas forcément favorables. Et on va inviter surtout en classe quelqu'un, mais quelqu'un entre guillemets du même âge que moi, du même niveau d'études, parce que j'avais bien conscience que j'aurais pu me mettre en position de manipulateur moi-même, quand bien même j'aurais accepté d'avoir un point de vue sur cette question-là.

  • Speaker #3

    Et d'ailleurs, vos élèves, des fois, vous reprennent là-dessus. Ils vous font remarquer quand vous n'êtes pas si impartial, peut-être, que vous le dites.

  • Speaker #4

    Absolument, par exemple, pour reprendre l'exemple de Jardine tout à l'heure, c'est vrai que les élèves, la droite et la gauche, ça les intéresse, donc en EMC, je fais souvent des séances sur la droite et la gauche, moi, politiquement, ils me situent assez vite, avant même que je commence ce cours, donc Jardine, attention, soyez très très très vigilant, si vous voyez que je commence à vous donner l'impression de vouloir défendre un point de vue, ou caricaturer le point de vue qui n'est pas le mien, parce que ça, c'est une tendance très forte, ou le réduire, etc., faites-moi le remarquer, bien sûr qu'ils me le font souvent remarquer, et j'accepte leur... leurs remarques, parce que si on les accepte pas, on peut plus être enseignant. L'école, c'est quand même un lieu d'apprentissage d'une rationalité argumentative qui n'est pas simplement une rationalité scientifique qui viserait, comme on l'a dit tout à l'heure, à établir des faits avec des preuves, mais on sait que quand on utilise des arguments, c'est qu'on n'a pas de preuves. Si on n'a pas de preuves, on n'a pas besoin d'arguments. Donc c'est une rationalité un peu plus faible, mais c'est quand même une rationalité dans laquelle, d'ailleurs, au demeurant, les affects peuvent avoir une part. On ne peut pas exclure totalement les affects du champ on du débat politique, Benoît a tout à l'heure parlé d'empathie, etc. Mais sauf que c'est des choses à travailler. Ce ne sont pas des choses à apprendre au premier degré, c'est des choses à travailler, bien sûr, dans un espace dialectique où l'élève va pouvoir avoir le droit et même le devoir de saisir les incohérences de l'argumentation du prof ou sa mauvaise foi parfois, parce qu'on peut bien sûr en faire preuve aussi.

  • Speaker #1

    Géraldine, sur cette question d'encourager l'engagement des élèves tout en restant soi-même soi-disant neutre, qu'est-ce que Qu'est-ce qu'ils en disent,

  • Speaker #2

    notamment les élèves et les études ?

  • Speaker #0

    Alors moi, j'enjoins tout à fait ce que vient de dire Marc. Je pense d'abord que la neutralité est un leurre, c'est vraiment une gageure. Donc là, on a parlé plus tôt de la neutralité de l'enseignant à un niveau individuel, mais il y a eu beaucoup de débats et de controverses sur la non-neutralité de l'école dans son ensemble. On voit par exemple dans les années 70-80, Vous relisez la presse de cette époque, il y avait tout un débat sur la marxisation de l'école, dans un contexte que je n'aurai pas le temps de décrire. Et de l'autre côté, plutôt des forces de gauche qui disaient, mais non, regardez, quand on enseigne l'histoire, on enseigne l'histoire de l'État, du pouvoir, des grands hommes, on ne parle jamais des ouvriers, on parle encore moins des femmes, etc. Donc il y avait des controverses là-dessus, et ça continue, si on pense il y a une dizaine d'années aux ABCD de l'égalité. et à l'énorme controverse sur la théorie du genre introduite dans l'école, la journée de retrait décidée par certains parents face à l'enseignement de ces questions de genre à l'école. Donc en fait, l'école dans ses programmes, si on prend le temps de les examiner, elle n'est pas neutre. Il y a des orientations normatives qui sont quand même assez claires sur la laïcité, sur les questions de discrétion. d'égalité des sectes, etc. Donc, ça, c'est une première chose. Par contre, je trouve que c'est très important, effectivement, que l'enseignant ou l'enseignante explicite ses positions. et ne prétendent pas être neutres là où en fait, il ou elle est en train d'exprimer une position qui est plutôt normative. Et ça, ça me semble très important. Et c'est important aussi de ne pas rester dans une espèce de fausse neutralité affichée parce que ça pourrait avoir un effet pervers si l'enseignant lui-même n'a pas vraiment de position là-dessus, etc. S'il est indifférent à tout ça. ce n'est pas non plus un exemple de civisme. Donc je pense que faire comme ce que dit Marc, c'est-à-dire dire son opinion, y compris à des jeunes élèves. Vous savez, l'enseignant n'est pas surpuissant. Le premier vecteur de transmission idéologique, c'est la famille. Donc l'enseignant pourra dire, moi je pense ça. D'abord, l'élève va avoir plein d'enseignants dans sa vie, donc des représentants sans doute des valeurs diversifiées. Et puis, par ailleurs, l'enseignant est de peu de poids face à l'entourage en termes idéologiques, politiques, etc. Donc, allons-y tranquillement. Quand on a envie d'exprimer une position normative parce que, justement, c'est montrer qu'on n'est pas indifférent, que l'il y a là un enjeu, et ça, c'est important, eh bien, il faut le faire et il faut l'expliciter. Et puis, il faut amener de la contradiction. Ça, c'est très important aussi d'incarner par des rencontres. ou des lectures, etc., la contradiction, parce qu'en fait, la citoyenneté, c'est ça, c'est vivre la contradiction des valeurs et les moyens de surmonter ça, trouver des solutions collectives.

  • Speaker #3

    Marc ?

  • Speaker #4

    Je voulais prolonger par rapport avec cet exemple des ABCD de l'égalité, qui je trouve un excellent exemple, et aussi toute la question sur l'éducation à la sexualité, le travail contre l'homophobie, contre le sexisme, etc., et la question que Géraldine a à soulever des conflits de loyauté, en fait, entre ce qui semblerait être les valeurs de l'école ou les valeurs de la famille. Et effectivement, si on met les élèves en situation de choisir entre l'école qui formerait un bloc homogène, ce qui n'est pas le cas, en fait, et leur famille, il y a de fortes chances qu'ils choisissent leur famille. Moi, ce qui me semble être important, et c'est ce qu'on a essayé de faire, d'ailleurs, dans les programmes d'EMC, en faisant, par exemple, des distinctions très claires entre athéisme et laïcité, par exemple, qui reviennent plusieurs fois dans les programmes, c'est de montrer que il y a des distinctions conceptuelles à faire. Et que par exemple, sur la question de l'homophobie, moi, il y a des élèves qui me posent souvent la question, est-ce qu'on a le droit d'être homophobe ? Et j'ai fait d'ailleurs une petite fiche là-dessus, dans un petit livre qui s'appelle Vivre Libre, qui propose des ateliers pédagogiques aux collègues. L'idée, c'est de distinguer, par exemple, sur la question de l'homophobie, ce qui relèverait d'un jugement esthétique, j'aime, j'aime pas, ça me dégoûte, ça me dégoûte pas, ce qui relèverait du jugement de goût, ce qui relèverait du jugement moral, c'est mal, c'est un mal en soi. ce qui relèverait du jugement métaphysico-religieux l'homosexualité envoie en enfer ou ce qui relèverait du jugement politique il faut interdire l'homosexualité et en fait l'idée de les distinctions conceptuelles souvent est distinguer les types de discours et les types de champs, permet à l'élève de sortir du conflit de loyauté, l'élève qui peut comprendre que par exemple il a tout à fait le droit de, je sais pas, même de pas avoir sexualité du tout par exemple s'il pense que ça va l'envoyer au paradis c'est un droit que la république lui reconnaît complètement, mais que par contre à l'inverse Merci. une fois qu'il est question de donner des droits ou d'enlever des droits à des gens, là on ne peut plus réfléchir en termes de préférence personnelle, ou en termes de dégoût, ou en termes de croyances métaphysiques ou religieuses sur l'au-delà. En fait, souvent ça rassure l'élève de voir justement que ces champs sont différents. Alors que dans le discours familial ou dans le discours souvent médiatique malheureusement, toutes ces choses vont être mêlées. Et dans l'esprit de l'enfant, de l'adolescent et même du jeune adulte qu'on va voir au lycée, cette distinction entre... ce qui relève de l'éthique, du métaphysique, du religieux, du politique, etc. Elle n'est pas claire et je pense que c'est une des tâches essentielles de l'école de le faire. Par exemple, l'athéisme-laïcité, cette distinction-là qui est toute simple, elle est simple mais elle est hyper importante.

  • Speaker #3

    Benoît, peut-être pour finir sur cette question de la posture de l'enseignant, est-ce que ce sont toutes ces questions qu'on a évoquées là, vous les êtes posées, vos élèves vous les ont posées ?

  • Speaker #2

    Alors, évidemment, en fait, les élèves, ils me renvoient toujours, enfin pas toujours, mais très souvent à « Et toi ? » et « T'en penses quoi ? » et « Qu'est-ce qu'on doit faire ? » « Qu'est-ce que tu ferais ? » et en fait, ma réponse, elle est… C'est toujours très simple, en fait, c'est que je donne mon avis. En fait, je donne mon avis en disant, voilà, je vous expliquais tout à l'heure que plusieurs élèves ont présenté le thème qui les touche particulièrement et à l'issue de ces présentations, on fait un débat pour savoir sur quoi on va s'engager. Dans ce cas-là, en fait, je ne peux pas m'abstraire de ce débat parce que je fais partie de la classe. en tant que professeur et avec, évidemment, un autre positionnement. Mais en fait, je fais partie du groupe également. Et donc, je m'inclus dans le débat et je donne mon avis également et je prends part au vote également. Et en fait, je pense que c'est, comme le disait Géraldine et Marc, je pense que le fait de dire d'où l'on parle est très important.

  • Speaker #3

    Merci beaucoup à tous les trois. trois pour ces éclairages. On voit qu'il y a des tensions, des limites et aussi beaucoup de projets hyper intéressants à mener. Et pour continuer à inspirer nos auditeurs et auditrices, j'aimerais que vous nous donniez quelques idées, quelques inspirations que vous auriez envie de partager. Je commence avec vous, Géraldine.

  • Speaker #0

    Je trouve que c'est très important d'incarner l'engagement et de donner aux élèves une dimension plus humaines, en fait, dans ces activités-là. Et du coup, souvent, ce que fait l'école, c'est qu'elle convoque des figures du passé. Et je trouve ça très important, parce que les élèves sont vraiment en demande d'entendre davantage parler d'actualité. Je trouve ça important, justement, de plutôt inviter des gens qui se battent aujourd'hui pour une cause. Et donc là, dans l'inspiration du moment, je citerai bien, je ferai bien référence à ma collègue Pinar Selek, que peut-être vous connaissez, qui est donc une sociologue qui travaille aussi à l'Université Côte d'Azur, mais qui est aussi une militante d'origine turque et qui se bat depuis de nombreuses années pour plus de démocratie en Turquie, pour la cause des femmes et pour la cause des minorités, et qui a subi de la torture, des peines d'emprisonnement. des menaces de mort, etc. et qui continuent de se battre aujourd'hui. Voilà, donc inviter des personnes qui incarnent des formes très très fortes d'engagement, ça me paraît vraiment intéressant à faire avec des élèves.

  • Speaker #3

    Merci Géraldine. Marc ?

  • Speaker #4

    Je suis tout à fait d'accord sur l'idée d'incarner avec des choses qui sont en train de s'inventer et pas simplement avec des références au passé. Et parmi les choses qui sont en train de s'inventer, j'aurais pu parler de l'Apréhème, parce que l'Apréhème, c'est une institution à Marseille qui est tout à fait particulière, qui relève d'une lutte syndicale contre McDonald's. C'est un McDonald's qui a été réquisitionné, qui a servi de centre de distribution alimentaire pendant le Covid, et qui aujourd'hui est un espace d'engagement très fort. Je vous incite à chercher sur Internet. des éléments sur la prême, et j'aurais envie de parler d'un autre lieu qui s'appelle Les Collectifs, qui a été inventé au Beaumet par une sociologue aussi, qui s'appelle Leïla Delanois-Aissaoui. Et Les Collectifs, c'est un groupe de réflexion citoyen sur les questions politiques, les questions démocratiques, mais avec des détenus et des surveillants, mais essentiellement des détenus. Et je trouve que c'est très inspirant, c'est quelque chose dont je parle beaucoup aux élèves, j'invite souvent Leïla en classe aussi, parce que c'est de montrer qu'on peut construire de la citoyenneté, y compris à l'endroit où... qui paraît être celui de la relégation dernière, puisque la prison fait partie des lieux qui semblent plus éloignés ou peut-être les détenus ont le plus de mal à se sentir citoyens, à se sentir intégrés à une communauté politique. Et de voir justement qu'il est possible dans ces lieux de relégation de faire du politique, de faire de la citoyenneté, de faire du débat. C'est là où j'ai amené mes élèves d'ailleurs pour la rencontre dont je parlais. Ne serait-ce que d'en faire le récit, ça peut inspirer, ça peut donner envie d'inventer d'autres choses ailleurs, dans tous les lieux. et surtout dans les lieux qui sont les plus négligés, on va dire, par la politique institutionnelle ou la politique au sens le plus habituel.

  • Speaker #3

    Merci Marc. Benoît ?

  • Speaker #2

    Alors, de mon côté, je vais évidemment recommander aux enseignants qui nous écoutent de se pencher vers l'école de la générosité, d'aller creuser vers cette association qui permet vraiment d'étudier le programme de MC avec sa classe. Ce qui peut être déjà un premier défi, je pense aux jeunes enseignants, pour qui, en tout cas en primaire, on a beaucoup, beaucoup de choses à penser. Ça permet d'étudier le programme de l'EMC en s'ouvrant sur le monde extérieur. Ça permet d'avoir une pédagogie de projet et tout ce que ça donne dans une classe. Je pense à la cohésion de la classe, par exemple. Je pense à la dynamique. Ça permet d'introduire du débat. Ça permet évidemment de mener une action solidaire. Mais si vous voulez, c'est peut-être juste la dernière touche, mais tout ce qu'il y a avant la rencontre d'acteurs de solidarité qui sont juste des militants d'une association proche de l'école et qui permet de s'ancrer dans le réel.

  • Speaker #3

    Super, merci Benoît. Régis, pour la conclusion ?

  • Speaker #1

    Petite conclusion, je dirais. Engagez-vous, rengagez-vous, qui disait ça ? C'était Marc Rosmini, Géraldine Bozek et Benoît Golitin. Merci à tous les trois. On a envie de dire à ceux qui nous écoutent et surtout aux enseignants, pour faire s'engager vos élèves, n'ayez pas peur de dépasser la neutralité toute relative du prof. En tout cas, je retiens notamment ça de cet épisode. Un grand merci à tous les trois de vous être engagés auprès des auditeurs et auditrices d'Extra Class.

  • Speaker #3

    Merci beaucoup.

  • Speaker #2

    Merci, au revoir. Merci beaucoup.

  • Speaker #3

    C'était Cultiver l'engagement des élèves, une émission préparée et animée par Hélène Audard et Régis Forgione. Montage et mixage,

  • Speaker #1

    Simon Gaténiou.

  • Speaker #3

    Coordination de production,

  • Speaker #1

    Luc Taramini, Hervé Thury et Magali Devence.

  • Speaker #3

    Directrice de publication,

  • Speaker #1

    Marie-Caroline Missire.

  • Speaker #3

    Suivez-nous sur extra-classe.rezo-canopée.fr ou sur votre plateforme de podcast préférée pour écouter tous les épisodes dès leur sortie.

  • Speaker #1

    Une production Réseau Canopée 2024. Et donc l'idée de cette... Oui, c'est bien joli, j'ai adoré. Jingle audio !

Chapters

  • L'engagement, de quoi parle-t-on ?

    04:36

  • Enseigner et apprendre l'engagement, c'est possible et même fondamental

    18:16

  • Le prof en tension entre engagement et neutralité

    29:36

  • Inspirations

    42:56

Description

L’engagement des élèves, individuel et collectif, est à la fois un objectif des programmes d’EMC (notamment dans leur refonte toute récente) et un souhait, voire une incantation des adultes qui les encadrent.
Comment faire de ces jeunes des citoyens actifs dans leur vie actuelle et future, dans leur établissement, dans leur environnement ? Qui s’engage et qui ne s’engage pas ? Quelles actions concrètes permettent de renouveler l’intérêt des jeunes pour la citoyenneté et la vie démocratique ? Peut-on enseigner l’engagement en restant soi-même neutre ? Autant de questions auxquelles nos invités, Géraldine Bozec, maîtresse de conférences en sociologie à l’Inspé et au département de sociologie de l'université Côte-d’Azur, Benoît Golitin, enseignant en CM1 dans une école REP+ de Paris, et Marc Rosmini, professeur de philosophie et d’EMC en lycée à Marseille, nous aideront à répondre.

En partenariat avec l'École de la générosité.

Inspirations des invités :

  • Pinar Selek, chercheuse et militante turque engagée dans un combat pour la démocratie, les droits des femmes et des minorités. 

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Extra classe, des podcasts produits par Réseau Canopé.
Émission préparée et animée par : Hélène Audard et Régis Forgione
Réalisée par : Simon Gattegno
Directrice de publication : Marie-Caroline Missir
Coordination et production : Hervé Turri, Luc Taramini, Magali Devance
Mixage : Simon Gattegno
Secrétariat de rédaction : Aurélien Brault
Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr
© Réseau Canopé, 2024


Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

Transcription

  • Speaker #0

    C'est une bonne idée et je pense que tu seras d'accord avec moi pour dire, Régis, que nous tous, adultes, enseignants, parents, nous avons à cœur que les jeunes s'engagent. Nous voulons qu'ils soient des citoyens actifs dans leur vie actuelle et future, dans leur établissement, leur environnement. Et c'est d'ailleurs un des axes importants des tout derniers programmes d'EMC.

  • Speaker #1

    Et si l'engagement n'est pas une fin en soi, on le verra dans cet épisode, la première question qui se pose, c'est celle de la réalité que recouvre cet engagement des élèves.

  • Speaker #0

    On en a une petite idée avec une grande enquête du CNESCO qui avait été menée auprès de lycéens en 2018. Qu'est-ce qu'ils ont dit ces lycéens ? Pour deux tiers d'entre eux, ils ont déclaré n'avoir jamais participé à un projet citoyen avec leurs enseignants au lycée. Et si plus de 4 lycéens sur 10 sont engagés bénévolement dans des associations, ça reste quand même assez inégal selon les milieux, les sexes, les profils.

  • Speaker #1

    Alors, ça veut dire quoi s'engager ? Et qui s'engage et qui ne s'engage pas d'ailleurs ? Comment renouveler l'intérêt des jeunes pour la citoyenneté et la vie démocratique ? Et surtout, comment enseigner l'engagement alors que les enseignants seraient censés être neutres ?

  • Speaker #0

    C'est ce dont nous parlons tout de suite avec nos trois invités, Géraldine Bozek, Benoît Golitin et Marc Rosmini.

  • Speaker #1

    Avec une petite précision avant de les entendre, cet épisode est exceptionnellement réalisé avec une qualité de son réduite, ce qui n'enlève absolument rien, vous le verrez, à la qualité de nos invités bien sûr.

  • Speaker #0

    Benoît Golitin, bonjour.

  • Speaker #2

    Bonjour.

  • Speaker #0

    Vous êtes enseignant en CM1 dans une école REP du 18e arrondissement de Paris. Vous menez des projets de solidarité avec l'école de la générosité depuis plusieurs années. Alors justement, dites-nous vraiment en deux mots ce que c'est que l'école de la générosité.

  • Speaker #2

    Alors en deux mots, l'école de la générosité, c'est un dispositif qui est porté par une association du même nom qui permet à des classes d'écoles élémentaires de porter et de mettre en œuvre des projets solidaires.

  • Speaker #1

    Merci. Marc Rosmini, bonjour.

  • Speaker #3

    Bonjour.

  • Speaker #1

    Alors, vous êtes professeur de philosophie et de MC au lycée Antonin Artaud et au lycée Thiers à Marseille. Vous avez des classes de terminale, mais également des classes préparatoires à l'enseignement supérieur. On en reparlera dans l'épisode. Et enfin, vous avez participé à la rédaction des programmes de MC sortis en juin 2024. Alors, question express pour vous à propos de ce nouveau programme ou de ces nouveaux programmes plutôt. Quel serait le point que vous auriez envie de mettre en avant ?

  • Speaker #3

    Il y a un point que je trouve intéressant, c'est la question de l'étude des contre-pouvoirs, qui apparaît très clairement, notamment à la fin du collège et au lycée, avec un focus sur les lanceurs d'alerte, avec des exemples précis, avec une réflexion sur la liberté de la presse et le classement international par Reporters sans frontières, le poids des lobbies, la prise de conscience par les élèves que les pouvoirs économiques peuvent peser sur la démocratie. Je trouve ça intéressant que les programmes de l'EMC pointent là-dessus, parce que s'engager pour les élèves, ça va être aussi prendre conscience de ces différences d'intérêts qui se télescopent dans le débat public.

  • Speaker #0

    Géraldine Bozek, bonjour.

  • Speaker #4

    Bonjour.

  • Speaker #0

    Vous êtes maîtresse de conférence en sociologie au sein de l'INSPE et du département de sociologie de l'Université de Côte d'Azur. Vous êtes notamment responsable du Master MEF, sciences économiques et sociales. Et votre thèse de sciences politiques portait justement sur l'éducation à la citoyenneté à l'école. En vous basant sur les observations, les études que vous avez pu mener en milieu scolaire, est-ce qu'il y aurait un constat que vous voudriez partager avec nous concernant l'engagement des élèves ?

  • Speaker #4

    Oui, ça revient un petit peu à ce que vous disiez au tout début, c'est-à-dire que dans mes travaux et dans ceux que j'ai conduits avec d'autres et dans encore d'autres recherches en sociologie et en sciences politiques, ce qu'on voit, c'est qu'il y a effectivement de fortes inégalités en termes d'engagement. et que, sans surprise, ça recouvre des clivages socioculturels classiques et que, du coup, ce sont dans les familles de milieux socioculturels les plus favorisés qu'on retrouve les plus hauts niveaux d'engagement. Alors, c'est un constat massif, mais après, il y a d'autres choses qui comptent, mais il y a quand même ces inégalités-là, ce qui fait que l'école a un rôle particulièrement important, en fait, dans ce domaine.

  • Speaker #1

    Alors, je vous propose qu'on file tout de suite vers la première partie de l'émission. On va se demander. L'engagement, de quoi parle-t-on ? L'objectif de cette session, c'est un peu de définir, de circonscrire, de cerner ce qu'on entend par engagement en éducation. Peut-être commencer par vous, Géraldine Bozek. Quelle forme d'engagement et ça concerne qui, d'après les enquêtes que vous avez pu mener ?

  • Speaker #4

    C'est comme le concept de citoyenneté. L'engagement en tant que tel, ça ne veut pas dire grand-chose. Je ne suis pas sûre ici qu'on ait envie que nos élèves s'engagent pour certaines causes. Donc, vous l'avez dit d'ailleurs au début, l'engagement n'est pas une fin en soi parce qu'ils peuvent très bien aussi s'engager dans des causes que nous, en tant qu'enseignants, formateurs, etc., on ne valorise pas. Donc, voilà. Et puis, l'engagement, c'est aussi à plein de niveaux différents. Donc, ça peut être s'engager dans l'école, dans la vie collective de l'établissement, de l'école. Ça peut être s'engager dans des associations, je ne sais pas, à Caractère, par exemple. caritatif, ça peut être s'engager dans des causes plus directement politiques. Et donc, c'est extrêmement diversifié. Et c'est un petit peu ça sur lequel il faut réfléchir, en fait. Quel genre d'engagement on cherche avant tout à valoriser ?

  • Speaker #0

    On voit que les formes sont très diverses, mais est-ce que ça concerne beaucoup d'élèves, finalement ? Ou est-ce que vraiment il y a un effort particulier pour les amener vers les formes d'engagement qu'on souhaiterait valoriser ?

  • Speaker #4

    Ça dépend aussi beaucoup de l'âge des élèves. Les élèves qui sont... Et ça dépend du type d'engagement. Il y a beaucoup d'élèves qui font partie d'associations. Mais après, il faut regarder ce que ça veut dire exactement. Ce n'est pas la même chose de faire partie d'associations culturelles ou sportives et de faire partie d'une association qui a une dimension civique, voire politique plus affirmée. Donc, c'est ça. Et donc, plus on se rapproche du côté politique et plus ces inégalités socioculturelles dont je parlais jouent à plein. Même si il y a aussi d'autres formes d'éducation à la citoyenneté des jeunes, qui peuvent passer par des familles, par exemple, qui sont très engagées, qui sont des familles militantes et qui n'ont pas nécessairement beaucoup de bagages scolaires et culturels, mais qui sont, par exemple, des parents syndicalistes, ça va avoir un effet très fort sur le regard qu'un élève peut porter sur le monde social, le monde politique et sur son envie et son désir de s'engager. Il n'y a pas que le capital culturel, le bagage scolaire des familles qui compte, mais c'est un élément, dans les statistiques, c'est l'élément premier, sur le désir de s'engager, mais aussi sur le niveau de compréhension du système politique. Ce qui pèse le plus, c'est le capital culturel des parents. C'est pour ça que l'école doit vraiment agir dans ce domaine comme dans d'autres là-dessus.

  • Speaker #1

    Marc Rosmini, dans les nouveaux programmes d'éducation morale et civique, Il y a une notion centrale qui est celle de la citoyenneté active. Est-ce que c'est la même chose que l'engagement ?

  • Speaker #3

    Pas tout à fait. Je m'inscris tout à fait dans la lignée de ce qui vient d'être dit par Géraldine Bozek. C'est-à-dire que l'engagement en soi, c'est plutôt un moyen, ce n'est pas une fin. Il peut y avoir des engagements pour des fins qui sont complètement contraires aux valeurs qu'on peut vouloir. promouvoir aux finalités qu'on peut juger être souhaitables dans une société démocratique. Donc la question de la citoyenneté active, c'est la question déjà peut-être de savoir en quoi est-ce qu'on peut réfléchir sur son propre engagement, parce que finalement il y aurait une forme d'engagement qui relèverait, je ne sais pas, du fanatisme, enfin justement de ce qu'on va vouloir peut-être combattre, du fanatisme politique, religieux ou autre, qui a fait le ravage dans l'histoire de l'humanité. Et dans ce cas-là, justement, ça serait un engagement qui serait sans contre-champ, peut-être sans connaissance, sans mise à plat dans l'espace démocratique et mise en débat. Donc finalement, l'idée d'une citoyenneté active, c'est aussi une manière de se positionner pour les enseignants, pour les élèves, etc., qui soit à la fois active, comme son nom l'indique, mais qui soit aussi critique.

  • Speaker #0

    Benoît Golitin, pour vous, on disait les formes d'engagement et de connaissances qu'on peut mobiliser au service de cet engagement, c'est variable selon les âges, vous êtes avec des élèves d'école élémentaire, qu'est-ce que ça serait pour eux s'engager et pour vous les engager dans une action ?

  • Speaker #2

    Alors, à l'école élémentaire, moi je travaille avec des beaucoup plus petits, s'engager c'est déjà à plein de niveaux en fait, C'est-à-dire que Effectivement, avec l'École de la générosité dont je vous parlais en introduction, on va essayer de mener des projets solidaires à l'échelle du quartier, à l'échelle parfois de la région ou nationale, mais il y a aussi déjà s'engager dans la vie de l'école, dans la vie de la classe, et il y a déjà ce premier degré d'engagement-là qui est important. Donc, pour ça, ça suppose… Ça suppose pas mal de choses, ça suppose de s'investir, de prendre des initiatives, de regarder l'autre pour pouvoir travailler avec l'autre. Pour moi, en tant qu'enseignant, c'est aussi un outil qui est très puissant pour atteindre plein de fins, autre que la citoyenneté, même si évidemment ça reste le principal moteur pour ces projets pour moi.

  • Speaker #1

    Marc Rosmini, les programmes de MC, eux, ils... Il s'adresse à tous les élèves et il commence notamment par les plus petits. Ça veut dire que cet engagement, il se cultive de manière différente selon l'âge ou c'est la finalité, le type de projet, mais la racine est la même finalement de cet engagement des élèves qu'on veut promouvoir pour le coup ?

  • Speaker #3

    Ce qui est important, c'est que la réflexion, la dimension réflexive qui est proposée aux élèves soit enracinée dans les pratiques. Et pour qu'il y ait pratique, il faut qu'il y ait un minimum de démocratie scolaire. c'est-à-dire qu'il faut... Il faut que la classe elle-même, ou l'école, soit un espace de démocratie, de prise de décision, de confrontation de point de vue. Donc effectivement, l'idée, c'est de petit à petit, à partir de l'école élémentaire, d'introduire de plus en plus de métadiscours sur ce qu'est-ce que c'est que prendre des décisions ensemble, qu'est-ce que c'est que délibérer, qu'est-ce que c'est que définir un intérêt général, à une micro-échelle comme celle d'une classe ou d'une école, puis d'une échelle plus vaste. Donc disons, l'approche, c'est un petit peu la même à tous les niveaux, mais c'est plutôt un changement d'échelle et puis, évidemment, une évolution vers davantage d'abstraction, davantage de réflexion sur les concepts. Mais ce qu'on a voulu faire, me semble-t-il, dans ces programmes, c'est que les concepts n'arrivent que pour éclairer des pratiques et qu'ils ne soient pas déconnectés de choses qui peuvent être vécues. Parce que, comme ça a été dit aussi, on a l'impression que beaucoup de nos élèves, s'ils sont à la fois dans des familles ou dans des quartiers qui subissent finalement les choix politiques, c'est difficile pour eux de se sentir pleinement citoyens. Donc, s'il n'y a pas cette manière de vivre... ce qui peut relever de la citoyenneté, tout ça peut apparaître complètement plaqué, complètement incantatoire. Le risque, c'est toujours, on le sait, le risque des programmes de MC, c'est toujours la dimension incantatoire des valeurs, des principes, mais qui ne sera pas enrastinée dans une expérience vécue.

  • Speaker #0

    Justement, Géraldine, vous sais-tu y réagir ?

  • Speaker #4

    C'est là où c'est compliqué. Je voulais rebondir sur la dimension incantatoire parce que En réalité, même, moi j'ai commencé ma thèse portée sur le primaire en fait. Après j'ai travaillé sur les lycéens, donc effectivement c'est une perspective différente, mais j'ai commencé à travailler plus sur la citoyenneté à l'école primaire. Et en fait, dans ces projets qu'on peut mettre en œuvre avec les élèves, se posent tout de suite des questions qui vont se reposer plus tard. C'est-à-dire, par exemple… Ça veut dire quoi exactement une école solidaire, une école de la générosité ? Qu'est-ce que ça veut dire mettre en œuvre des projets dans le quartier ? Est-ce qu'il n'y a pas, en fait, entre les élèves, des conceptions différentes de ce qui serait le bien du quartier ? Et comment on fait avec ces normes différentes et ces conceptions qui sont déjà, en fait, des conceptions politiques, y compris chez les jeunes enfants, du bien commun ? Et je trouve que c'est ça qui est difficile. Comment on peut créer du consensus sur des questions qui sont éminemment politiques au sens large ? Merci. Donc, je ne sais pas. Et souvent, du coup, ça revient à mettre en œuvre des projets qui sont très, très consensuels et dont la portée peut être interrogée en termes de citoyenneté. Je ne sais pas, justement, j'aimerais bien une réponse de praticien.

  • Speaker #0

    Alors, Benoît ?

  • Speaker #2

    Alors, en tout cas, je peux vous parler de mon expérience. Pour la mise en œuvre de ces projets, j'allais dire l'idée d'abord, mais ce n'est pas la première, mais une des idées qui va… qu'on va trouver, qu'on va devoir mettre en œuvre en début, c'est de pouvoir identifier qu'est-ce qui ne va pas, qu'est-ce qu'on pourrait améliorer, sur quel grand thème, que ce soit à l'échelle très locale du quartier ou à l'échelle plus globale. Donc en gros, c'est quelles sont les problématiques sur lesquelles je pense qu'on pourrait améliorer le monde. le monde à l'échelle générale où à l'échelle locale et avec tout ce qu'il y a entre les deux. Une fois que ces problématiques ont été identifiées et comprises, l'idée, c'est que chaque élève puisse s'engager sur quelque chose qui le touche vraiment personnellement, en disant, moi, je trouve que la pollution, c'est vraiment quelque chose de très problématique. J'ai envie de faire quelque chose là-dessus et de lui proposer un travail de recherche pour... pour pouvoir au final faire un exposé, le présenter à tous ses camarades. Et ce qui nous permet d'avoir plein de thématiques qui sont proposées par plein d'élèves. Alors du coup, il y a certains élèves qui se regroupent et qui disent on va faire notre exposé là-dessus ensemble. Et puis une fois que tout le monde a pu présenter les thèmes qui les touchaient vraiment, et bien comme on est une classe, il va falloir qu'on puisse décider sur lequel on a envie de s'investir tous ensemble. Et donc là, on a un premier... premier moment citoyen démocratique d'un débat qui se conclut par un vote qui nous permet d'identifier une ou plusieurs thématiques sur lesquelles la classe s'engagerait. Je vais rebondir sur autre chose qui est compliquée à mettre en œuvre, je trouve, en tout cas, qui est quelque chose qu'on a vraiment besoin de penser dans l'engagement de nos élèves, c'est quelles actions... peut mener et qui ait vraiment une portée, qui ait vraiment un sens et qui ne soit pas le calque de ce qu'on ferait adulte. C'est-à-dire, quand on a 10 ans, qu'est-ce qu'on peut faire en fait ? Et ce n'est pas du tout la même chose s'engager quand on a 10 ans que s'engager quand on en a 15 ou 20 ou 25, parce que déjà, on ne va pas pouvoir faire un chèque, on ne va pas pouvoir faire des maraudes. Il y a plein de choses qui sont hors de portée. Et ça, c'est vraiment quelque chose qui est important de réfléchir en tant qu'enseignant avant, mais aussi de réfléchir avec ses élèves.

  • Speaker #0

    Marc ?

  • Speaker #3

    Oui, pour répondre un petit peu à cette question sur la pluralité des conceptions du bien, il me semble qu'il faut distinguer deux choses. Il y a une dimension que je dirais épistémique, c'est-à-dire déjà se mettre d'accord sur ce qu'est le monde. Et ensuite, l'engagement qui va poser les questions politiques ou éthiques, c'est que voulons-nous faire collectivement du monde ? Déjà, tout le travail sur qu'est-ce que le monde, dans quel monde, dans quelle société, qu'elle est la veille. quelle est la réalité des choses en tant que telle, il y a déjà un très gros travail. Moi, je sais qu'en EMC, comme dans tous les projets que je peux mener avec mes classes un petit peu expérimentales, la question, ce n'est pas pour ou contre. Par exemple, cette année, nous avons travaillé sur la question de la légalisation des drogues. La question n'était pas tellement pour ou contre la légalisation des drogues, même si elle est venue à la fin. Mais d'abord, c'était quelle est la réalité en France de la consommation de drogue, de la vente de drogue, en France et dans le monde d'ailleurs, mais surtout en France. Donc déjà, se mettre d'accord sur un monde commun. On a vu dans cette année 2024, on a été riche en campagnes électorales, puisqu'on a eu trois scrutins, les européennes depuis deux tours pour les législatives. Et on a vu à quel point certains médias pourraient donner une vision complètement erronée du monde. Et pas que les médias, certains personnalités politiques aussi. Donc déjà, se mettre d'accord sur ce qu'est le réel, déjà, c'est un premier travail. Donc la question, c'est moins pour ou contre ceci ou cela, que de quelle connaissance avons-nous besoin pour se faire une idée sûre. Et ensuite, une fois qu'on s'est mis d'accord à peu près sur l'état du monde, on peut effectivement, là, avoir des conflits de valeurs. Et là, effectivement, il peut y avoir des conceptions du bien qui sont différentes. Pour reprendre l'exemple de Benoît Golitin, qui est à l'instant sur la pollution, soit on peut dire que la finalité, c'est de préserver une planète le plus longtemps possible pour des générations futures. C'est une conception, soit on peut dire, finalement, une ou deux générations, ça suffira, on dépense toutes les ressources de la Terre, on s'éclate, on consomme et puis c'est fini. Ce sont des conceptions du monde qui peuvent être défendables, en tout cas, on peut entendre. Mais avant de pouvoir avoir ce genre de débat, il faut quand même voir la réalité, par exemple, de l'impact des activités humaines sur la nature, sur l'environnement. Et là-dessus, on sait que déjà sur le constat, il y a tout un tas de manipulations, il y a tout un tas de mensonges, il y a tout un tas d'intérêts. Pour moi, l'engagement, c'est d'abord peut-être un engagement épistémique, un engagement à connaître, un engagement à dissiper les erreurs, les illusions et les mensonges.

  • Speaker #0

    Alors, Marquis et Benoît, vous avez commencé déjà à mettre un pied dans la deuxième partie de cette émission, où on va vraiment rentrer dans le concret des pratiques que vous menez, de ce que vous proposez. Et je commence avec vous, Benoît, puisque vous nous disiez un petit peu le démarrage du projet. Dites-nous un petit peu comment ça se passe une fois que vous avez identifié cette thématique et notamment il y a tout un travail aussi sur l'empathie que vous faites au préalable. Donc si vous pouvez nous en dire quelques mots.

  • Speaker #2

    J'allais dire qu'il y a plein de choses qui se passent avant en fait, avant de pouvoir réfléchir à des thèmes et s'engager sur un thème. Il y a vraiment une question chez les élèves d'école élémentaire de... de regarder le monde, comme disait Marc, d'identifier le monde tel qu'il est, de regarder les problématiques qu'il a. Et donc, pour ça, ça demande... C'est un travail qui est assez compliqué pour les élèves d'école élémentaire. Ça demande pas mal de lectures, de recherches documentaires, d'informations à croiser. Et ça, c'est un travail qui est très important, mais qui est aussi passionnant. Et puis, il y a aussi tout un aspect d'empathie, en fait. pour pouvoir s'engager pour une action, une cause solidaire, il faut pouvoir ressentir de l'empathie. En fait, ça peut être un vrai travail. C'est un vrai apprentissage pour les élèves de l'école élémentaire. Je pense qu'on en a pas mal entendu parler ces derniers mois, notamment autour des questions de lutte contre le harcèlement. Et c'est un vrai travail à mettre en place. Donc, ça demande aux élèves de pouvoir regarder l'autre, l'autre dans sa différence, dans ce qu'il ressent, dans ce qu'il vit. et se demander comment il se sent, est-ce que tout va bien, est-ce que quelque chose ne va pas, identifier ce qui ne va pas. C'est toute une série de questionnements qui ne sont pas innés, en tout cas pas si simples à comprendre pour les élèves.

  • Speaker #1

    On parle d'enquête, on parle d'empathie, il y a aussi quelque chose derrière tout ça qui est un engagement citoyen, politique, Géraldine Bozek. Quelles sont les attentes des élèves autour de ces questions politiques ? On a beaucoup de fantasmes à se dire soit ça ne les intéresse pas du tout, ils en sont trop loin. Visiblement, ce n'est pas tout à fait ça la réalité.

  • Speaker #4

    En tout cas, au moment des campagnes électorales en particulier, puisqu'on a eu l'occasion avec le CNESCO de mener une enquête dans 12 établissements très contrastés, collèges et lycées, au moment d'une élection présidentielle. et de fait, on a pu constater la grande demande des élèves en matière de décryptage de l'offre politique, de la vie politique, des grands enjeux de société. Et ce qui revenait très souvent dans les entretiens qu'on a conduits avec les élèves, c'est ne serait-ce que leur volonté de mieux comprendre l'offre politique, c'est-à-dire en premier lieu la gauche, la droite, l'extrême gauche, l'extrême droite. On a tous ces enjeux-là dont on a reparlé à l'occasion de... de ces dernières élections, qu'est-ce qui est extrême, qu'est-ce qui ne l'est pas. Et en fait, beaucoup, notamment ceux qui sont dans des milieux assez éloignés de la vie politique, beaucoup disent manquer de repères. Et la première attente, en fait, et ce qui est pour eux le plus légitime que les enseignants fassent, c'est qu'ils leur transmettent des informations et des connaissances là-dessus. Ça n'est pas facile, parce que quand on décrit leur politique, on a vite fait de la décrire peut-être d'une manière... qui laisse entrevoir une certaine position, mais c'est quand même ce qui compte. La deuxième chose, c'est, je voudrais revenir sur ce que Marc disait au tout début quand il évoquait la notion de contre-pouvoir. Ça, ça me paraît aussi extrêmement important d'initier les élèves à ce que sont... concrètement et réellement, de manière réaliste, les processus d'engagement et les processus politiques. Or, longtemps, on a eu une éducation civique qui présentait les institutions de manière assez idéalisée et même fallacieuse, avec une vision extrêmement sématique. Par exemple, le Parlement fait des lois. En fait, ce n'est pas tout à fait comme ça que ça se passe aujourd'hui dans nos démocraties où l'exécutif est à l'origine. essentiellement à l'origine des lois, et ça dans toutes les démocraties occidentales. Donc en fait, il y a aussi besoin d'une formation des enseignants sur ces questions pour que l'éducation à la citoyenneté soit quand même plus proche de ce que sont des réalités politiques concrètes.

  • Speaker #0

    Marc, ce sont des choses que vous travaillez justement avec vos élèves. Comment est-ce que vous fonctionnez ?

  • Speaker #3

    Le mieux, en effet, c'est peut-être un récit rapide. Moi, j'ai la chance de fonctionner notamment avec une classe de post-bac, avec des élèves peu nombreux qui sont tous majeurs et avec lesquels j'ai une liberté absolue puisque je les ai 4h30 par semaine sans aucun programme. L'idée d'abord, c'est de partir de leurs préoccupations. Les questions qu'ils se posent ne sont pas toujours les questions qu'on se pose, même si c'est parfois le cas. Et par rapport à ce que vient de dire Géraldine, je suis tout à fait d'accord sur le besoin de clarification sur la droite, la gauche, la politique, ça c'est évident. Donc moi par exemple cette année, pour le dire rapidement, mes élèves, j'aurais proposé de faire une enquête comme tous les ans, j'aurais dit on peut faire une vaste enquête, on a du temps. Ils m'ont dit on aimerait bien faire une enquête sur le trafic de drogue à Marseille et sur tous les morts qui sont liés à ce trafic, puisque l'année dernière, en 2023, on a eu un triste record d'une cinquantaine d'homicides dans notre ville. Et à partir de là, donc c'est... se sont posées plusieurs questions qui relèvent de la philosophie finalement. C'est-à-dire, pourquoi est-ce que certaines personnes deviennent trafiquantes de drogue et pas d'autres ? Est-ce qu'il est juste ou pas de punir la consommation de drogue ? Est-ce qu'il faudrait légaliser les drogues ? Etc. Et donc, nous avons reçu un grand nombre de personnes en classe, en fait, 11 personnes en l'occurrence, sociologues, des journalistes du Monde, des policiers, magistrats, avocats, anciens trafiquants de drogue, etc. Nous sommes allés en prison au Beaumet interviewer des... des personnes qui sont incarcérées pour trafic de drogue. Et l'idée, c'était en fait à chaque fois de rentrer dans une complexité. C'est-à-dire que par exemple, sur la question de la légalisation et sur la question de la neutralité, en début d'année, je leur ai dit, bon, moi, à priori, je suis plutôt pour la légalisation des drogues, de toutes les drogues, mais je n'ai peut-être pas assez réfléchi. Et il se trouve qu'en fin d'année, mon positionnement avait un petit peu bougé, pas complètement. Et donc ça, c'est… Voilà, la question de l'engagement, ça relève aussi, comme je le disais un petit peu tout à l'heure, de l'honnêteté intellectuelle et de la capacité. à faire évoluer nos points de vue dans un débat démocratique. C'est-à-dire qu'avec mes élèves, bon, mes élèves, ils sont majeurs, donc je ne vais pas jouer la carte d'une neutralité absolue sur les sujets, voilà, donc ça n'aurait pas beaucoup de sens. Mais par contre, ce que je leur dis, c'est que je leur dis qu'on va essayer d'avoir assez de points de vue différents, voire divergents, et d'analyser un problème avec le plus de perspectives possibles pour se donner les moyens, d'abord de prendre conscience d'une certaine complexité, et peut-être pourquoi pas. effectivement, de changer d'avis ou de se donner le droit aussi de ne pas avoir un avis. C'est en démocratie aussi, on n'est pas obligé d'avoir un avis sur tout, tout le temps. Et donc ça, ça marche assez bien. C'est vrai qu'à la fin de l'année, bon, je ne vais pas rentrer dans le détail, mais beaucoup de mes élèves et moi-même avons fait le bilan de tout ce qui nous avait fait bouger dans l'année, de toutes ces rencontres. Alors bien sûr, il n'y a pas que les rencontres, il y a aussi des lectures, des écrous d'émissions de radio, etc. Mais enfin, le plus puissant, c'est quand même les rencontres.

  • Speaker #0

    Et ces rencontres, Benoît, c'est aussi un levier que vous... que vous utilisez pour vos élèves ?

  • Speaker #2

    Oui, tout à fait. Je pense que c'est important de rencontrer des acteurs citoyens. Par exemple, je vais proposer à mes élèves de rencontrer des députés et pas de les rencontrer pour leur demander comment fonctionnent, qu'est-ce qu'ils font exactement, qu'on pourrait trouver dans le livre de MC écrit, mais pour leur poser des questions sur... sur les enjeux du moment, sur les questions du moment, qui peuvent les toucher eux directement ou pas forcément d'ailleurs. C'est un exemple de rencontre qui me semble important et ça me semble important de le vivre à l'école parce que c'est quelque chose qu'on ne fait pas forcément adulte alors qu'on pourrait le faire. Et je crois que ça fait aussi exercer sa citoyenneté. C'est aussi ça. Ça pourrait être aussi ça. et je pense que c'est le rôle de de l'école, de pouvoir le montrer, de l'illustrer.

  • Speaker #1

    Géraldine, on se rend compte qu'on parle beaucoup de projets d'élèves qui deviennent citoyens. Ils sont déjà citoyens, en tout cas à l'échelle de leur établissement. Et pourtant, il y a des limites. Ça paraît compliqué de les engager à devenir citoyens actifs, alors qu'ils n'ont pas toujours la possibilité de l'être réellement dans le cadre scolaire. On pense aux comités de vie lycéens, collégiens, où parfois c'est plus contraignant qu'un vrai engagement. concrets, pour le coup ? Vous le voyez ça dans vos études ? Les élèves vous le disent ?

  • Speaker #4

    Les élèves le disent, et puis plus fondamentalement, même philosophiquement, si on réfléchit, il y a quand même une contradiction, une antinomie entre d'un côté ce qu'est l'école, et de l'autre cette volonté d'en faire un espace de citoyenneté. Pourquoi ? Parce que la citoyenneté, ça réunit normalement des personnes qui sont sur un pied d'égalité.

  • Speaker #0

    Or, à l'école, ça n'est pas ça. On est dans un espace qui est aussi un espace marqué par des relations de pouvoir entre, d'un côté, des adultes et de l'autre, des jeunes. Et on peut se raconter tout ce qu'on veut sur une école démocratique. Elle ne sera jamais pleinement démocratique pour cette raison-là, à moins de repenser totalement l'éducation. Mais pour l'instant, on n'en est pas là. Et donc, je ne suis pas sûre que l'école soit le seul et peut-être le meilleur espace pour apprendre aux jeunes. leur citoyenneté en réalité. Alors on peut quand même faire des choses, l'école a un rôle à jouer, mais en ayant conscience de ces tensions et de ces limites-là. Et ce que montrent quand même tous les travaux depuis 20 ans là-dessus sur la démocratie scolaire, ce sont plutôt ces limites. Alors bien sûr l'école a changé, on n'est plus dans les années 60, mais ça change très très lentement, et les élèves sont encore majoritaires à dire que dans le... Dans l'école, leur parole est peu entendue. Et si on prend ceux qui exercent des fonctions de délégués ou de représentants, c'est une petite minorité. Donc il y a encore une fois une captation de la démocratie dans les mains de quelques-uns. Et c'est très bien qu'il y ait des élèves qui s'engagent en endossant ces règles de délégués, etc. Mais on est encore dans une démocratie très représentative, avec des élus qui ne sont pas toujours très en lien. avec la masse d'élèves qu'ils sont censés représenter. Pas parce qu'ils ne le souhaitent pas, mais parce qu'il n'y a pas toujours les arrangements pratiques qui le permettent. Et donc, c'est assez compliqué. Après, il y a quand même des expérimentations, des pratiques plus positives. Mais je pense qu'il faut aussi garder à l'esprit que l'école ne peut pas être pleinement une société d'égo et qu'elle ne le sera peut-être jamais.

  • Speaker #1

    Il y a un autre point de tension qu'on va évoquer dans la troisième partie. puisqu'on va parler de l'engagement et de la neutralité des enseignants. Avec une citation par laquelle je ne peux pas m'empêcher de commencer et de venir vers vous, Benoît Golitin, je vais citer Jean Jaurès, rien moins, qui disait « On n'enseigne pas ce que l'on sait, on n'enseigne pas ce que l'on veut, on enseigne ce que l'on est. » Et vous nous l'avez dit, j'enseigne avec ce que je suis. C'est quoi qui vous a amené vers cet engagement des élèves ? Vous l'avez vécu vous-même ?

  • Speaker #2

    Alors, je trouve que c'est tout à fait vrai. Cette citation, je repense à une enseignante que j'ai eue à l'IUFM quand j'ai été formé il y a quelques années et qui nous la disait. Je pense que c'est très vrai. En fait, après quelques années d'enseignement, je ne peux que constater que c'est d'autant plus vrai. Je pense qu'on enseigne vraiment ce que l'on est. Et je crois que si je me suis tourné vers... vers des projets tels que l'École de la générosité, c'est aussi parce que, par ailleurs, j'essaie d'être un citoyen engagé, d'être un citoyen actif, parce que je crois vraiment que ça fait partie de la citoyenneté, qu'elle ne s'exprime pas qu'en allant voter, même si on l'a vu, on a été assez sollicités de ce côté-là, mais on a pu voir toute la société civile aussi se... se mobiliser à cette occasion. Je crois que c'est une partie importante de la citoyenneté. Je ne sais pas si l'école doit y concourir, le donner en exemple, mais je peux constater que ça fait partie de ce que je suis et donc de ce que j'enseigne.

  • Speaker #3

    Marc, cette question de la neutralité, vous en avez un petit peu parlé, vous dites qu'avec des élèves adultes, Je vous aime. Vous pouvez peut-être vous affranchir d'une certaine façon de cela, mais on entend très régulièrement que les enseignants ont un devoir de neutralité. Est-ce qu'on l'entend bien comme il le faut, ce devoir de neutralité ?

  • Speaker #4

    D'abord, il y a un document que Canopé propose, qui repose sur des distinctions qui ont été élaborées par Thomas Kelly entre déjà la neutralité et l'impartialité, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. En réalité, si on regarde par exemple la question de la laïcité, moi par ailleurs je suis aussi formateur laïcité, la laïcité, la République. Si on regarde cette question-là, on sait bien que la laïcité, ce n'est pas la neutralité. La laïcité, par exemple, prend partie pour une certaine conception de la vie religieuse qui a renvoyé la conscience individuelle Ausha individuel, ce qui n'est pas du tout dominant dans beaucoup de traditions. La distinction qui est faite par Thomas Kelly, c'est de distinguer la neutralité et l'impartialité. L'impartialité elle-même, il la dédouble en deux parties, qui serait l'impartialité neutre et l'impartialité engagée. Comme le disait Benoît à l'instant, je pense que les élèves ne sont pas dupes de ce que nous sommes, de ce que nous sommes dans la classe, de ce que nous représentons, de ce que nous sommes en dehors. Il se trouve aussi que nous sommes très facilement googlelisables de nos jours et qu'on sait très bien que quand il y a une rentrée scolaire, enfin moins terminale au lycée, la première chose que font nos élèves, c'est d'aller voir qui nous sommes par ailleurs. Et donc, moi, ils voient très bien comment je suis engagé dans la cité. Donc, il serait complètement ridicule et même méprisant pour eux de leur faire croire que je suis un sujet transcendantal, neutre. Non, non, par contre, ce que je disais tout à l'heure, ça relève plutôt d'une exigence intellectuelle et d'une exigence… Voilà. presque d'une question d'honnêteté intellectuelle. Et là, pour le coup, il y a une éthique de la discussion qui dépasse la pluralité des points de vue. C'est que mon point de vue, que je peux revendiquer parfois comme un point de vue particulier, avec des engagements particuliers, l'idée, c'est de se donner tous les moyens possibles de le mettre en débat, en sachant évidemment que, comme le disait Géraldine, nous ne sommes pas égaux, que nos élèves sont au censure, que nos élèves n'ont pas la même maîtrise de la langue que leurs enseignants. qu'a priori au niveau rhétorique, on a souvent un petit temps d'avance quand même sur nos élèves, que donc cette égalité, elle est un petit peu feinte. Donc moi, ce qu'il m'est arrivé de faire, par exemple, je l'ai fait plusieurs fois, c'est d'inviter des gens en classe qui ne sont pas d'accord avec moi. Par exemple, il y a cinq ans, on avait fait une recherche sur la PMA pour les couples de femmes. Assez rapidement, j'avais dit à mes élèves que moi, j'y étais favorable. C'était à l'époque où la loi était discutée. J'avais dit, par contre, comme j'y suis favorable, on va écouter des émissions de France Culture de gens qui n'y sont pas forcément favorables. Et on va inviter surtout en classe quelqu'un, mais quelqu'un entre guillemets du même âge que moi, du même niveau d'études, parce que j'avais bien conscience que j'aurais pu me mettre en position de manipulateur moi-même, quand bien même j'aurais accepté d'avoir un point de vue sur cette question-là.

  • Speaker #3

    Et d'ailleurs, vos élèves, des fois, vous reprennent là-dessus. Ils vous font remarquer quand vous n'êtes pas si impartial, peut-être, que vous le dites.

  • Speaker #4

    Absolument, par exemple, pour reprendre l'exemple de Jardine tout à l'heure, c'est vrai que les élèves, la droite et la gauche, ça les intéresse, donc en EMC, je fais souvent des séances sur la droite et la gauche, moi, politiquement, ils me situent assez vite, avant même que je commence ce cours, donc Jardine, attention, soyez très très très vigilant, si vous voyez que je commence à vous donner l'impression de vouloir défendre un point de vue, ou caricaturer le point de vue qui n'est pas le mien, parce que ça, c'est une tendance très forte, ou le réduire, etc., faites-moi le remarquer, bien sûr qu'ils me le font souvent remarquer, et j'accepte leur... leurs remarques, parce que si on les accepte pas, on peut plus être enseignant. L'école, c'est quand même un lieu d'apprentissage d'une rationalité argumentative qui n'est pas simplement une rationalité scientifique qui viserait, comme on l'a dit tout à l'heure, à établir des faits avec des preuves, mais on sait que quand on utilise des arguments, c'est qu'on n'a pas de preuves. Si on n'a pas de preuves, on n'a pas besoin d'arguments. Donc c'est une rationalité un peu plus faible, mais c'est quand même une rationalité dans laquelle, d'ailleurs, au demeurant, les affects peuvent avoir une part. On ne peut pas exclure totalement les affects du champ on du débat politique, Benoît a tout à l'heure parlé d'empathie, etc. Mais sauf que c'est des choses à travailler. Ce ne sont pas des choses à apprendre au premier degré, c'est des choses à travailler, bien sûr, dans un espace dialectique où l'élève va pouvoir avoir le droit et même le devoir de saisir les incohérences de l'argumentation du prof ou sa mauvaise foi parfois, parce qu'on peut bien sûr en faire preuve aussi.

  • Speaker #1

    Géraldine, sur cette question d'encourager l'engagement des élèves tout en restant soi-même soi-disant neutre, qu'est-ce que Qu'est-ce qu'ils en disent,

  • Speaker #2

    notamment les élèves et les études ?

  • Speaker #0

    Alors moi, j'enjoins tout à fait ce que vient de dire Marc. Je pense d'abord que la neutralité est un leurre, c'est vraiment une gageure. Donc là, on a parlé plus tôt de la neutralité de l'enseignant à un niveau individuel, mais il y a eu beaucoup de débats et de controverses sur la non-neutralité de l'école dans son ensemble. On voit par exemple dans les années 70-80, Vous relisez la presse de cette époque, il y avait tout un débat sur la marxisation de l'école, dans un contexte que je n'aurai pas le temps de décrire. Et de l'autre côté, plutôt des forces de gauche qui disaient, mais non, regardez, quand on enseigne l'histoire, on enseigne l'histoire de l'État, du pouvoir, des grands hommes, on ne parle jamais des ouvriers, on parle encore moins des femmes, etc. Donc il y avait des controverses là-dessus, et ça continue, si on pense il y a une dizaine d'années aux ABCD de l'égalité. et à l'énorme controverse sur la théorie du genre introduite dans l'école, la journée de retrait décidée par certains parents face à l'enseignement de ces questions de genre à l'école. Donc en fait, l'école dans ses programmes, si on prend le temps de les examiner, elle n'est pas neutre. Il y a des orientations normatives qui sont quand même assez claires sur la laïcité, sur les questions de discrétion. d'égalité des sectes, etc. Donc, ça, c'est une première chose. Par contre, je trouve que c'est très important, effectivement, que l'enseignant ou l'enseignante explicite ses positions. et ne prétendent pas être neutres là où en fait, il ou elle est en train d'exprimer une position qui est plutôt normative. Et ça, ça me semble très important. Et c'est important aussi de ne pas rester dans une espèce de fausse neutralité affichée parce que ça pourrait avoir un effet pervers si l'enseignant lui-même n'a pas vraiment de position là-dessus, etc. S'il est indifférent à tout ça. ce n'est pas non plus un exemple de civisme. Donc je pense que faire comme ce que dit Marc, c'est-à-dire dire son opinion, y compris à des jeunes élèves. Vous savez, l'enseignant n'est pas surpuissant. Le premier vecteur de transmission idéologique, c'est la famille. Donc l'enseignant pourra dire, moi je pense ça. D'abord, l'élève va avoir plein d'enseignants dans sa vie, donc des représentants sans doute des valeurs diversifiées. Et puis, par ailleurs, l'enseignant est de peu de poids face à l'entourage en termes idéologiques, politiques, etc. Donc, allons-y tranquillement. Quand on a envie d'exprimer une position normative parce que, justement, c'est montrer qu'on n'est pas indifférent, que l'il y a là un enjeu, et ça, c'est important, eh bien, il faut le faire et il faut l'expliciter. Et puis, il faut amener de la contradiction. Ça, c'est très important aussi d'incarner par des rencontres. ou des lectures, etc., la contradiction, parce qu'en fait, la citoyenneté, c'est ça, c'est vivre la contradiction des valeurs et les moyens de surmonter ça, trouver des solutions collectives.

  • Speaker #3

    Marc ?

  • Speaker #4

    Je voulais prolonger par rapport avec cet exemple des ABCD de l'égalité, qui je trouve un excellent exemple, et aussi toute la question sur l'éducation à la sexualité, le travail contre l'homophobie, contre le sexisme, etc., et la question que Géraldine a à soulever des conflits de loyauté, en fait, entre ce qui semblerait être les valeurs de l'école ou les valeurs de la famille. Et effectivement, si on met les élèves en situation de choisir entre l'école qui formerait un bloc homogène, ce qui n'est pas le cas, en fait, et leur famille, il y a de fortes chances qu'ils choisissent leur famille. Moi, ce qui me semble être important, et c'est ce qu'on a essayé de faire, d'ailleurs, dans les programmes d'EMC, en faisant, par exemple, des distinctions très claires entre athéisme et laïcité, par exemple, qui reviennent plusieurs fois dans les programmes, c'est de montrer que il y a des distinctions conceptuelles à faire. Et que par exemple, sur la question de l'homophobie, moi, il y a des élèves qui me posent souvent la question, est-ce qu'on a le droit d'être homophobe ? Et j'ai fait d'ailleurs une petite fiche là-dessus, dans un petit livre qui s'appelle Vivre Libre, qui propose des ateliers pédagogiques aux collègues. L'idée, c'est de distinguer, par exemple, sur la question de l'homophobie, ce qui relèverait d'un jugement esthétique, j'aime, j'aime pas, ça me dégoûte, ça me dégoûte pas, ce qui relèverait du jugement de goût, ce qui relèverait du jugement moral, c'est mal, c'est un mal en soi. ce qui relèverait du jugement métaphysico-religieux l'homosexualité envoie en enfer ou ce qui relèverait du jugement politique il faut interdire l'homosexualité et en fait l'idée de les distinctions conceptuelles souvent est distinguer les types de discours et les types de champs, permet à l'élève de sortir du conflit de loyauté, l'élève qui peut comprendre que par exemple il a tout à fait le droit de, je sais pas, même de pas avoir sexualité du tout par exemple s'il pense que ça va l'envoyer au paradis c'est un droit que la république lui reconnaît complètement, mais que par contre à l'inverse Merci. une fois qu'il est question de donner des droits ou d'enlever des droits à des gens, là on ne peut plus réfléchir en termes de préférence personnelle, ou en termes de dégoût, ou en termes de croyances métaphysiques ou religieuses sur l'au-delà. En fait, souvent ça rassure l'élève de voir justement que ces champs sont différents. Alors que dans le discours familial ou dans le discours souvent médiatique malheureusement, toutes ces choses vont être mêlées. Et dans l'esprit de l'enfant, de l'adolescent et même du jeune adulte qu'on va voir au lycée, cette distinction entre... ce qui relève de l'éthique, du métaphysique, du religieux, du politique, etc. Elle n'est pas claire et je pense que c'est une des tâches essentielles de l'école de le faire. Par exemple, l'athéisme-laïcité, cette distinction-là qui est toute simple, elle est simple mais elle est hyper importante.

  • Speaker #3

    Benoît, peut-être pour finir sur cette question de la posture de l'enseignant, est-ce que ce sont toutes ces questions qu'on a évoquées là, vous les êtes posées, vos élèves vous les ont posées ?

  • Speaker #2

    Alors, évidemment, en fait, les élèves, ils me renvoient toujours, enfin pas toujours, mais très souvent à « Et toi ? » et « T'en penses quoi ? » et « Qu'est-ce qu'on doit faire ? » « Qu'est-ce que tu ferais ? » et en fait, ma réponse, elle est… C'est toujours très simple, en fait, c'est que je donne mon avis. En fait, je donne mon avis en disant, voilà, je vous expliquais tout à l'heure que plusieurs élèves ont présenté le thème qui les touche particulièrement et à l'issue de ces présentations, on fait un débat pour savoir sur quoi on va s'engager. Dans ce cas-là, en fait, je ne peux pas m'abstraire de ce débat parce que je fais partie de la classe. en tant que professeur et avec, évidemment, un autre positionnement. Mais en fait, je fais partie du groupe également. Et donc, je m'inclus dans le débat et je donne mon avis également et je prends part au vote également. Et en fait, je pense que c'est, comme le disait Géraldine et Marc, je pense que le fait de dire d'où l'on parle est très important.

  • Speaker #3

    Merci beaucoup à tous les trois. trois pour ces éclairages. On voit qu'il y a des tensions, des limites et aussi beaucoup de projets hyper intéressants à mener. Et pour continuer à inspirer nos auditeurs et auditrices, j'aimerais que vous nous donniez quelques idées, quelques inspirations que vous auriez envie de partager. Je commence avec vous, Géraldine.

  • Speaker #0

    Je trouve que c'est très important d'incarner l'engagement et de donner aux élèves une dimension plus humaines, en fait, dans ces activités-là. Et du coup, souvent, ce que fait l'école, c'est qu'elle convoque des figures du passé. Et je trouve ça très important, parce que les élèves sont vraiment en demande d'entendre davantage parler d'actualité. Je trouve ça important, justement, de plutôt inviter des gens qui se battent aujourd'hui pour une cause. Et donc là, dans l'inspiration du moment, je citerai bien, je ferai bien référence à ma collègue Pinar Selek, que peut-être vous connaissez, qui est donc une sociologue qui travaille aussi à l'Université Côte d'Azur, mais qui est aussi une militante d'origine turque et qui se bat depuis de nombreuses années pour plus de démocratie en Turquie, pour la cause des femmes et pour la cause des minorités, et qui a subi de la torture, des peines d'emprisonnement. des menaces de mort, etc. et qui continuent de se battre aujourd'hui. Voilà, donc inviter des personnes qui incarnent des formes très très fortes d'engagement, ça me paraît vraiment intéressant à faire avec des élèves.

  • Speaker #3

    Merci Géraldine. Marc ?

  • Speaker #4

    Je suis tout à fait d'accord sur l'idée d'incarner avec des choses qui sont en train de s'inventer et pas simplement avec des références au passé. Et parmi les choses qui sont en train de s'inventer, j'aurais pu parler de l'Apréhème, parce que l'Apréhème, c'est une institution à Marseille qui est tout à fait particulière, qui relève d'une lutte syndicale contre McDonald's. C'est un McDonald's qui a été réquisitionné, qui a servi de centre de distribution alimentaire pendant le Covid, et qui aujourd'hui est un espace d'engagement très fort. Je vous incite à chercher sur Internet. des éléments sur la prême, et j'aurais envie de parler d'un autre lieu qui s'appelle Les Collectifs, qui a été inventé au Beaumet par une sociologue aussi, qui s'appelle Leïla Delanois-Aissaoui. Et Les Collectifs, c'est un groupe de réflexion citoyen sur les questions politiques, les questions démocratiques, mais avec des détenus et des surveillants, mais essentiellement des détenus. Et je trouve que c'est très inspirant, c'est quelque chose dont je parle beaucoup aux élèves, j'invite souvent Leïla en classe aussi, parce que c'est de montrer qu'on peut construire de la citoyenneté, y compris à l'endroit où... qui paraît être celui de la relégation dernière, puisque la prison fait partie des lieux qui semblent plus éloignés ou peut-être les détenus ont le plus de mal à se sentir citoyens, à se sentir intégrés à une communauté politique. Et de voir justement qu'il est possible dans ces lieux de relégation de faire du politique, de faire de la citoyenneté, de faire du débat. C'est là où j'ai amené mes élèves d'ailleurs pour la rencontre dont je parlais. Ne serait-ce que d'en faire le récit, ça peut inspirer, ça peut donner envie d'inventer d'autres choses ailleurs, dans tous les lieux. et surtout dans les lieux qui sont les plus négligés, on va dire, par la politique institutionnelle ou la politique au sens le plus habituel.

  • Speaker #3

    Merci Marc. Benoît ?

  • Speaker #2

    Alors, de mon côté, je vais évidemment recommander aux enseignants qui nous écoutent de se pencher vers l'école de la générosité, d'aller creuser vers cette association qui permet vraiment d'étudier le programme de MC avec sa classe. Ce qui peut être déjà un premier défi, je pense aux jeunes enseignants, pour qui, en tout cas en primaire, on a beaucoup, beaucoup de choses à penser. Ça permet d'étudier le programme de l'EMC en s'ouvrant sur le monde extérieur. Ça permet d'avoir une pédagogie de projet et tout ce que ça donne dans une classe. Je pense à la cohésion de la classe, par exemple. Je pense à la dynamique. Ça permet d'introduire du débat. Ça permet évidemment de mener une action solidaire. Mais si vous voulez, c'est peut-être juste la dernière touche, mais tout ce qu'il y a avant la rencontre d'acteurs de solidarité qui sont juste des militants d'une association proche de l'école et qui permet de s'ancrer dans le réel.

  • Speaker #3

    Super, merci Benoît. Régis, pour la conclusion ?

  • Speaker #1

    Petite conclusion, je dirais. Engagez-vous, rengagez-vous, qui disait ça ? C'était Marc Rosmini, Géraldine Bozek et Benoît Golitin. Merci à tous les trois. On a envie de dire à ceux qui nous écoutent et surtout aux enseignants, pour faire s'engager vos élèves, n'ayez pas peur de dépasser la neutralité toute relative du prof. En tout cas, je retiens notamment ça de cet épisode. Un grand merci à tous les trois de vous être engagés auprès des auditeurs et auditrices d'Extra Class.

  • Speaker #3

    Merci beaucoup.

  • Speaker #2

    Merci, au revoir. Merci beaucoup.

  • Speaker #3

    C'était Cultiver l'engagement des élèves, une émission préparée et animée par Hélène Audard et Régis Forgione. Montage et mixage,

  • Speaker #1

    Simon Gaténiou.

  • Speaker #3

    Coordination de production,

  • Speaker #1

    Luc Taramini, Hervé Thury et Magali Devence.

  • Speaker #3

    Directrice de publication,

  • Speaker #1

    Marie-Caroline Missire.

  • Speaker #3

    Suivez-nous sur extra-classe.rezo-canopée.fr ou sur votre plateforme de podcast préférée pour écouter tous les épisodes dès leur sortie.

  • Speaker #1

    Une production Réseau Canopée 2024. Et donc l'idée de cette... Oui, c'est bien joli, j'ai adoré. Jingle audio !

Chapters

  • L'engagement, de quoi parle-t-on ?

    04:36

  • Enseigner et apprendre l'engagement, c'est possible et même fondamental

    18:16

  • Le prof en tension entre engagement et neutralité

    29:36

  • Inspirations

    42:56

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Description

L’engagement des élèves, individuel et collectif, est à la fois un objectif des programmes d’EMC (notamment dans leur refonte toute récente) et un souhait, voire une incantation des adultes qui les encadrent.
Comment faire de ces jeunes des citoyens actifs dans leur vie actuelle et future, dans leur établissement, dans leur environnement ? Qui s’engage et qui ne s’engage pas ? Quelles actions concrètes permettent de renouveler l’intérêt des jeunes pour la citoyenneté et la vie démocratique ? Peut-on enseigner l’engagement en restant soi-même neutre ? Autant de questions auxquelles nos invités, Géraldine Bozec, maîtresse de conférences en sociologie à l’Inspé et au département de sociologie de l'université Côte-d’Azur, Benoît Golitin, enseignant en CM1 dans une école REP+ de Paris, et Marc Rosmini, professeur de philosophie et d’EMC en lycée à Marseille, nous aideront à répondre.

En partenariat avec l'École de la générosité.

Inspirations des invités :

  • Pinar Selek, chercheuse et militante turque engagée dans un combat pour la démocratie, les droits des femmes et des minorités. 

Téléchargez la transcription [DOCX].

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Extra classe, des podcasts produits par Réseau Canopé.
Émission préparée et animée par : Hélène Audard et Régis Forgione
Réalisée par : Simon Gattegno
Directrice de publication : Marie-Caroline Missir
Coordination et production : Hervé Turri, Luc Taramini, Magali Devance
Mixage : Simon Gattegno
Secrétariat de rédaction : Aurélien Brault
Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr
© Réseau Canopé, 2024


Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

Transcription

  • Speaker #0

    C'est une bonne idée et je pense que tu seras d'accord avec moi pour dire, Régis, que nous tous, adultes, enseignants, parents, nous avons à cœur que les jeunes s'engagent. Nous voulons qu'ils soient des citoyens actifs dans leur vie actuelle et future, dans leur établissement, leur environnement. Et c'est d'ailleurs un des axes importants des tout derniers programmes d'EMC.

  • Speaker #1

    Et si l'engagement n'est pas une fin en soi, on le verra dans cet épisode, la première question qui se pose, c'est celle de la réalité que recouvre cet engagement des élèves.

  • Speaker #0

    On en a une petite idée avec une grande enquête du CNESCO qui avait été menée auprès de lycéens en 2018. Qu'est-ce qu'ils ont dit ces lycéens ? Pour deux tiers d'entre eux, ils ont déclaré n'avoir jamais participé à un projet citoyen avec leurs enseignants au lycée. Et si plus de 4 lycéens sur 10 sont engagés bénévolement dans des associations, ça reste quand même assez inégal selon les milieux, les sexes, les profils.

  • Speaker #1

    Alors, ça veut dire quoi s'engager ? Et qui s'engage et qui ne s'engage pas d'ailleurs ? Comment renouveler l'intérêt des jeunes pour la citoyenneté et la vie démocratique ? Et surtout, comment enseigner l'engagement alors que les enseignants seraient censés être neutres ?

  • Speaker #0

    C'est ce dont nous parlons tout de suite avec nos trois invités, Géraldine Bozek, Benoît Golitin et Marc Rosmini.

  • Speaker #1

    Avec une petite précision avant de les entendre, cet épisode est exceptionnellement réalisé avec une qualité de son réduite, ce qui n'enlève absolument rien, vous le verrez, à la qualité de nos invités bien sûr.

  • Speaker #0

    Benoît Golitin, bonjour.

  • Speaker #2

    Bonjour.

  • Speaker #0

    Vous êtes enseignant en CM1 dans une école REP du 18e arrondissement de Paris. Vous menez des projets de solidarité avec l'école de la générosité depuis plusieurs années. Alors justement, dites-nous vraiment en deux mots ce que c'est que l'école de la générosité.

  • Speaker #2

    Alors en deux mots, l'école de la générosité, c'est un dispositif qui est porté par une association du même nom qui permet à des classes d'écoles élémentaires de porter et de mettre en œuvre des projets solidaires.

  • Speaker #1

    Merci. Marc Rosmini, bonjour.

  • Speaker #3

    Bonjour.

  • Speaker #1

    Alors, vous êtes professeur de philosophie et de MC au lycée Antonin Artaud et au lycée Thiers à Marseille. Vous avez des classes de terminale, mais également des classes préparatoires à l'enseignement supérieur. On en reparlera dans l'épisode. Et enfin, vous avez participé à la rédaction des programmes de MC sortis en juin 2024. Alors, question express pour vous à propos de ce nouveau programme ou de ces nouveaux programmes plutôt. Quel serait le point que vous auriez envie de mettre en avant ?

  • Speaker #3

    Il y a un point que je trouve intéressant, c'est la question de l'étude des contre-pouvoirs, qui apparaît très clairement, notamment à la fin du collège et au lycée, avec un focus sur les lanceurs d'alerte, avec des exemples précis, avec une réflexion sur la liberté de la presse et le classement international par Reporters sans frontières, le poids des lobbies, la prise de conscience par les élèves que les pouvoirs économiques peuvent peser sur la démocratie. Je trouve ça intéressant que les programmes de l'EMC pointent là-dessus, parce que s'engager pour les élèves, ça va être aussi prendre conscience de ces différences d'intérêts qui se télescopent dans le débat public.

  • Speaker #0

    Géraldine Bozek, bonjour.

  • Speaker #4

    Bonjour.

  • Speaker #0

    Vous êtes maîtresse de conférence en sociologie au sein de l'INSPE et du département de sociologie de l'Université de Côte d'Azur. Vous êtes notamment responsable du Master MEF, sciences économiques et sociales. Et votre thèse de sciences politiques portait justement sur l'éducation à la citoyenneté à l'école. En vous basant sur les observations, les études que vous avez pu mener en milieu scolaire, est-ce qu'il y aurait un constat que vous voudriez partager avec nous concernant l'engagement des élèves ?

  • Speaker #4

    Oui, ça revient un petit peu à ce que vous disiez au tout début, c'est-à-dire que dans mes travaux et dans ceux que j'ai conduits avec d'autres et dans encore d'autres recherches en sociologie et en sciences politiques, ce qu'on voit, c'est qu'il y a effectivement de fortes inégalités en termes d'engagement. et que, sans surprise, ça recouvre des clivages socioculturels classiques et que, du coup, ce sont dans les familles de milieux socioculturels les plus favorisés qu'on retrouve les plus hauts niveaux d'engagement. Alors, c'est un constat massif, mais après, il y a d'autres choses qui comptent, mais il y a quand même ces inégalités-là, ce qui fait que l'école a un rôle particulièrement important, en fait, dans ce domaine.

  • Speaker #1

    Alors, je vous propose qu'on file tout de suite vers la première partie de l'émission. On va se demander. L'engagement, de quoi parle-t-on ? L'objectif de cette session, c'est un peu de définir, de circonscrire, de cerner ce qu'on entend par engagement en éducation. Peut-être commencer par vous, Géraldine Bozek. Quelle forme d'engagement et ça concerne qui, d'après les enquêtes que vous avez pu mener ?

  • Speaker #4

    C'est comme le concept de citoyenneté. L'engagement en tant que tel, ça ne veut pas dire grand-chose. Je ne suis pas sûre ici qu'on ait envie que nos élèves s'engagent pour certaines causes. Donc, vous l'avez dit d'ailleurs au début, l'engagement n'est pas une fin en soi parce qu'ils peuvent très bien aussi s'engager dans des causes que nous, en tant qu'enseignants, formateurs, etc., on ne valorise pas. Donc, voilà. Et puis, l'engagement, c'est aussi à plein de niveaux différents. Donc, ça peut être s'engager dans l'école, dans la vie collective de l'établissement, de l'école. Ça peut être s'engager dans des associations, je ne sais pas, à Caractère, par exemple. caritatif, ça peut être s'engager dans des causes plus directement politiques. Et donc, c'est extrêmement diversifié. Et c'est un petit peu ça sur lequel il faut réfléchir, en fait. Quel genre d'engagement on cherche avant tout à valoriser ?

  • Speaker #0

    On voit que les formes sont très diverses, mais est-ce que ça concerne beaucoup d'élèves, finalement ? Ou est-ce que vraiment il y a un effort particulier pour les amener vers les formes d'engagement qu'on souhaiterait valoriser ?

  • Speaker #4

    Ça dépend aussi beaucoup de l'âge des élèves. Les élèves qui sont... Et ça dépend du type d'engagement. Il y a beaucoup d'élèves qui font partie d'associations. Mais après, il faut regarder ce que ça veut dire exactement. Ce n'est pas la même chose de faire partie d'associations culturelles ou sportives et de faire partie d'une association qui a une dimension civique, voire politique plus affirmée. Donc, c'est ça. Et donc, plus on se rapproche du côté politique et plus ces inégalités socioculturelles dont je parlais jouent à plein. Même si il y a aussi d'autres formes d'éducation à la citoyenneté des jeunes, qui peuvent passer par des familles, par exemple, qui sont très engagées, qui sont des familles militantes et qui n'ont pas nécessairement beaucoup de bagages scolaires et culturels, mais qui sont, par exemple, des parents syndicalistes, ça va avoir un effet très fort sur le regard qu'un élève peut porter sur le monde social, le monde politique et sur son envie et son désir de s'engager. Il n'y a pas que le capital culturel, le bagage scolaire des familles qui compte, mais c'est un élément, dans les statistiques, c'est l'élément premier, sur le désir de s'engager, mais aussi sur le niveau de compréhension du système politique. Ce qui pèse le plus, c'est le capital culturel des parents. C'est pour ça que l'école doit vraiment agir dans ce domaine comme dans d'autres là-dessus.

  • Speaker #1

    Marc Rosmini, dans les nouveaux programmes d'éducation morale et civique, Il y a une notion centrale qui est celle de la citoyenneté active. Est-ce que c'est la même chose que l'engagement ?

  • Speaker #3

    Pas tout à fait. Je m'inscris tout à fait dans la lignée de ce qui vient d'être dit par Géraldine Bozek. C'est-à-dire que l'engagement en soi, c'est plutôt un moyen, ce n'est pas une fin. Il peut y avoir des engagements pour des fins qui sont complètement contraires aux valeurs qu'on peut vouloir. promouvoir aux finalités qu'on peut juger être souhaitables dans une société démocratique. Donc la question de la citoyenneté active, c'est la question déjà peut-être de savoir en quoi est-ce qu'on peut réfléchir sur son propre engagement, parce que finalement il y aurait une forme d'engagement qui relèverait, je ne sais pas, du fanatisme, enfin justement de ce qu'on va vouloir peut-être combattre, du fanatisme politique, religieux ou autre, qui a fait le ravage dans l'histoire de l'humanité. Et dans ce cas-là, justement, ça serait un engagement qui serait sans contre-champ, peut-être sans connaissance, sans mise à plat dans l'espace démocratique et mise en débat. Donc finalement, l'idée d'une citoyenneté active, c'est aussi une manière de se positionner pour les enseignants, pour les élèves, etc., qui soit à la fois active, comme son nom l'indique, mais qui soit aussi critique.

  • Speaker #0

    Benoît Golitin, pour vous, on disait les formes d'engagement et de connaissances qu'on peut mobiliser au service de cet engagement, c'est variable selon les âges, vous êtes avec des élèves d'école élémentaire, qu'est-ce que ça serait pour eux s'engager et pour vous les engager dans une action ?

  • Speaker #2

    Alors, à l'école élémentaire, moi je travaille avec des beaucoup plus petits, s'engager c'est déjà à plein de niveaux en fait, C'est-à-dire que Effectivement, avec l'École de la générosité dont je vous parlais en introduction, on va essayer de mener des projets solidaires à l'échelle du quartier, à l'échelle parfois de la région ou nationale, mais il y a aussi déjà s'engager dans la vie de l'école, dans la vie de la classe, et il y a déjà ce premier degré d'engagement-là qui est important. Donc, pour ça, ça suppose… Ça suppose pas mal de choses, ça suppose de s'investir, de prendre des initiatives, de regarder l'autre pour pouvoir travailler avec l'autre. Pour moi, en tant qu'enseignant, c'est aussi un outil qui est très puissant pour atteindre plein de fins, autre que la citoyenneté, même si évidemment ça reste le principal moteur pour ces projets pour moi.

  • Speaker #1

    Marc Rosmini, les programmes de MC, eux, ils... Il s'adresse à tous les élèves et il commence notamment par les plus petits. Ça veut dire que cet engagement, il se cultive de manière différente selon l'âge ou c'est la finalité, le type de projet, mais la racine est la même finalement de cet engagement des élèves qu'on veut promouvoir pour le coup ?

  • Speaker #3

    Ce qui est important, c'est que la réflexion, la dimension réflexive qui est proposée aux élèves soit enracinée dans les pratiques. Et pour qu'il y ait pratique, il faut qu'il y ait un minimum de démocratie scolaire. c'est-à-dire qu'il faut... Il faut que la classe elle-même, ou l'école, soit un espace de démocratie, de prise de décision, de confrontation de point de vue. Donc effectivement, l'idée, c'est de petit à petit, à partir de l'école élémentaire, d'introduire de plus en plus de métadiscours sur ce qu'est-ce que c'est que prendre des décisions ensemble, qu'est-ce que c'est que délibérer, qu'est-ce que c'est que définir un intérêt général, à une micro-échelle comme celle d'une classe ou d'une école, puis d'une échelle plus vaste. Donc disons, l'approche, c'est un petit peu la même à tous les niveaux, mais c'est plutôt un changement d'échelle et puis, évidemment, une évolution vers davantage d'abstraction, davantage de réflexion sur les concepts. Mais ce qu'on a voulu faire, me semble-t-il, dans ces programmes, c'est que les concepts n'arrivent que pour éclairer des pratiques et qu'ils ne soient pas déconnectés de choses qui peuvent être vécues. Parce que, comme ça a été dit aussi, on a l'impression que beaucoup de nos élèves, s'ils sont à la fois dans des familles ou dans des quartiers qui subissent finalement les choix politiques, c'est difficile pour eux de se sentir pleinement citoyens. Donc, s'il n'y a pas cette manière de vivre... ce qui peut relever de la citoyenneté, tout ça peut apparaître complètement plaqué, complètement incantatoire. Le risque, c'est toujours, on le sait, le risque des programmes de MC, c'est toujours la dimension incantatoire des valeurs, des principes, mais qui ne sera pas enrastinée dans une expérience vécue.

  • Speaker #0

    Justement, Géraldine, vous sais-tu y réagir ?

  • Speaker #4

    C'est là où c'est compliqué. Je voulais rebondir sur la dimension incantatoire parce que En réalité, même, moi j'ai commencé ma thèse portée sur le primaire en fait. Après j'ai travaillé sur les lycéens, donc effectivement c'est une perspective différente, mais j'ai commencé à travailler plus sur la citoyenneté à l'école primaire. Et en fait, dans ces projets qu'on peut mettre en œuvre avec les élèves, se posent tout de suite des questions qui vont se reposer plus tard. C'est-à-dire, par exemple… Ça veut dire quoi exactement une école solidaire, une école de la générosité ? Qu'est-ce que ça veut dire mettre en œuvre des projets dans le quartier ? Est-ce qu'il n'y a pas, en fait, entre les élèves, des conceptions différentes de ce qui serait le bien du quartier ? Et comment on fait avec ces normes différentes et ces conceptions qui sont déjà, en fait, des conceptions politiques, y compris chez les jeunes enfants, du bien commun ? Et je trouve que c'est ça qui est difficile. Comment on peut créer du consensus sur des questions qui sont éminemment politiques au sens large ? Merci. Donc, je ne sais pas. Et souvent, du coup, ça revient à mettre en œuvre des projets qui sont très, très consensuels et dont la portée peut être interrogée en termes de citoyenneté. Je ne sais pas, justement, j'aimerais bien une réponse de praticien.

  • Speaker #0

    Alors, Benoît ?

  • Speaker #2

    Alors, en tout cas, je peux vous parler de mon expérience. Pour la mise en œuvre de ces projets, j'allais dire l'idée d'abord, mais ce n'est pas la première, mais une des idées qui va… qu'on va trouver, qu'on va devoir mettre en œuvre en début, c'est de pouvoir identifier qu'est-ce qui ne va pas, qu'est-ce qu'on pourrait améliorer, sur quel grand thème, que ce soit à l'échelle très locale du quartier ou à l'échelle plus globale. Donc en gros, c'est quelles sont les problématiques sur lesquelles je pense qu'on pourrait améliorer le monde. le monde à l'échelle générale où à l'échelle locale et avec tout ce qu'il y a entre les deux. Une fois que ces problématiques ont été identifiées et comprises, l'idée, c'est que chaque élève puisse s'engager sur quelque chose qui le touche vraiment personnellement, en disant, moi, je trouve que la pollution, c'est vraiment quelque chose de très problématique. J'ai envie de faire quelque chose là-dessus et de lui proposer un travail de recherche pour... pour pouvoir au final faire un exposé, le présenter à tous ses camarades. Et ce qui nous permet d'avoir plein de thématiques qui sont proposées par plein d'élèves. Alors du coup, il y a certains élèves qui se regroupent et qui disent on va faire notre exposé là-dessus ensemble. Et puis une fois que tout le monde a pu présenter les thèmes qui les touchaient vraiment, et bien comme on est une classe, il va falloir qu'on puisse décider sur lequel on a envie de s'investir tous ensemble. Et donc là, on a un premier... premier moment citoyen démocratique d'un débat qui se conclut par un vote qui nous permet d'identifier une ou plusieurs thématiques sur lesquelles la classe s'engagerait. Je vais rebondir sur autre chose qui est compliquée à mettre en œuvre, je trouve, en tout cas, qui est quelque chose qu'on a vraiment besoin de penser dans l'engagement de nos élèves, c'est quelles actions... peut mener et qui ait vraiment une portée, qui ait vraiment un sens et qui ne soit pas le calque de ce qu'on ferait adulte. C'est-à-dire, quand on a 10 ans, qu'est-ce qu'on peut faire en fait ? Et ce n'est pas du tout la même chose s'engager quand on a 10 ans que s'engager quand on en a 15 ou 20 ou 25, parce que déjà, on ne va pas pouvoir faire un chèque, on ne va pas pouvoir faire des maraudes. Il y a plein de choses qui sont hors de portée. Et ça, c'est vraiment quelque chose qui est important de réfléchir en tant qu'enseignant avant, mais aussi de réfléchir avec ses élèves.

  • Speaker #0

    Marc ?

  • Speaker #3

    Oui, pour répondre un petit peu à cette question sur la pluralité des conceptions du bien, il me semble qu'il faut distinguer deux choses. Il y a une dimension que je dirais épistémique, c'est-à-dire déjà se mettre d'accord sur ce qu'est le monde. Et ensuite, l'engagement qui va poser les questions politiques ou éthiques, c'est que voulons-nous faire collectivement du monde ? Déjà, tout le travail sur qu'est-ce que le monde, dans quel monde, dans quelle société, qu'elle est la veille. quelle est la réalité des choses en tant que telle, il y a déjà un très gros travail. Moi, je sais qu'en EMC, comme dans tous les projets que je peux mener avec mes classes un petit peu expérimentales, la question, ce n'est pas pour ou contre. Par exemple, cette année, nous avons travaillé sur la question de la légalisation des drogues. La question n'était pas tellement pour ou contre la légalisation des drogues, même si elle est venue à la fin. Mais d'abord, c'était quelle est la réalité en France de la consommation de drogue, de la vente de drogue, en France et dans le monde d'ailleurs, mais surtout en France. Donc déjà, se mettre d'accord sur un monde commun. On a vu dans cette année 2024, on a été riche en campagnes électorales, puisqu'on a eu trois scrutins, les européennes depuis deux tours pour les législatives. Et on a vu à quel point certains médias pourraient donner une vision complètement erronée du monde. Et pas que les médias, certains personnalités politiques aussi. Donc déjà, se mettre d'accord sur ce qu'est le réel, déjà, c'est un premier travail. Donc la question, c'est moins pour ou contre ceci ou cela, que de quelle connaissance avons-nous besoin pour se faire une idée sûre. Et ensuite, une fois qu'on s'est mis d'accord à peu près sur l'état du monde, on peut effectivement, là, avoir des conflits de valeurs. Et là, effectivement, il peut y avoir des conceptions du bien qui sont différentes. Pour reprendre l'exemple de Benoît Golitin, qui est à l'instant sur la pollution, soit on peut dire que la finalité, c'est de préserver une planète le plus longtemps possible pour des générations futures. C'est une conception, soit on peut dire, finalement, une ou deux générations, ça suffira, on dépense toutes les ressources de la Terre, on s'éclate, on consomme et puis c'est fini. Ce sont des conceptions du monde qui peuvent être défendables, en tout cas, on peut entendre. Mais avant de pouvoir avoir ce genre de débat, il faut quand même voir la réalité, par exemple, de l'impact des activités humaines sur la nature, sur l'environnement. Et là-dessus, on sait que déjà sur le constat, il y a tout un tas de manipulations, il y a tout un tas de mensonges, il y a tout un tas d'intérêts. Pour moi, l'engagement, c'est d'abord peut-être un engagement épistémique, un engagement à connaître, un engagement à dissiper les erreurs, les illusions et les mensonges.

  • Speaker #0

    Alors, Marquis et Benoît, vous avez commencé déjà à mettre un pied dans la deuxième partie de cette émission, où on va vraiment rentrer dans le concret des pratiques que vous menez, de ce que vous proposez. Et je commence avec vous, Benoît, puisque vous nous disiez un petit peu le démarrage du projet. Dites-nous un petit peu comment ça se passe une fois que vous avez identifié cette thématique et notamment il y a tout un travail aussi sur l'empathie que vous faites au préalable. Donc si vous pouvez nous en dire quelques mots.

  • Speaker #2

    J'allais dire qu'il y a plein de choses qui se passent avant en fait, avant de pouvoir réfléchir à des thèmes et s'engager sur un thème. Il y a vraiment une question chez les élèves d'école élémentaire de... de regarder le monde, comme disait Marc, d'identifier le monde tel qu'il est, de regarder les problématiques qu'il a. Et donc, pour ça, ça demande... C'est un travail qui est assez compliqué pour les élèves d'école élémentaire. Ça demande pas mal de lectures, de recherches documentaires, d'informations à croiser. Et ça, c'est un travail qui est très important, mais qui est aussi passionnant. Et puis, il y a aussi tout un aspect d'empathie, en fait. pour pouvoir s'engager pour une action, une cause solidaire, il faut pouvoir ressentir de l'empathie. En fait, ça peut être un vrai travail. C'est un vrai apprentissage pour les élèves de l'école élémentaire. Je pense qu'on en a pas mal entendu parler ces derniers mois, notamment autour des questions de lutte contre le harcèlement. Et c'est un vrai travail à mettre en place. Donc, ça demande aux élèves de pouvoir regarder l'autre, l'autre dans sa différence, dans ce qu'il ressent, dans ce qu'il vit. et se demander comment il se sent, est-ce que tout va bien, est-ce que quelque chose ne va pas, identifier ce qui ne va pas. C'est toute une série de questionnements qui ne sont pas innés, en tout cas pas si simples à comprendre pour les élèves.

  • Speaker #1

    On parle d'enquête, on parle d'empathie, il y a aussi quelque chose derrière tout ça qui est un engagement citoyen, politique, Géraldine Bozek. Quelles sont les attentes des élèves autour de ces questions politiques ? On a beaucoup de fantasmes à se dire soit ça ne les intéresse pas du tout, ils en sont trop loin. Visiblement, ce n'est pas tout à fait ça la réalité.

  • Speaker #4

    En tout cas, au moment des campagnes électorales en particulier, puisqu'on a eu l'occasion avec le CNESCO de mener une enquête dans 12 établissements très contrastés, collèges et lycées, au moment d'une élection présidentielle. et de fait, on a pu constater la grande demande des élèves en matière de décryptage de l'offre politique, de la vie politique, des grands enjeux de société. Et ce qui revenait très souvent dans les entretiens qu'on a conduits avec les élèves, c'est ne serait-ce que leur volonté de mieux comprendre l'offre politique, c'est-à-dire en premier lieu la gauche, la droite, l'extrême gauche, l'extrême droite. On a tous ces enjeux-là dont on a reparlé à l'occasion de... de ces dernières élections, qu'est-ce qui est extrême, qu'est-ce qui ne l'est pas. Et en fait, beaucoup, notamment ceux qui sont dans des milieux assez éloignés de la vie politique, beaucoup disent manquer de repères. Et la première attente, en fait, et ce qui est pour eux le plus légitime que les enseignants fassent, c'est qu'ils leur transmettent des informations et des connaissances là-dessus. Ça n'est pas facile, parce que quand on décrit leur politique, on a vite fait de la décrire peut-être d'une manière... qui laisse entrevoir une certaine position, mais c'est quand même ce qui compte. La deuxième chose, c'est, je voudrais revenir sur ce que Marc disait au tout début quand il évoquait la notion de contre-pouvoir. Ça, ça me paraît aussi extrêmement important d'initier les élèves à ce que sont... concrètement et réellement, de manière réaliste, les processus d'engagement et les processus politiques. Or, longtemps, on a eu une éducation civique qui présentait les institutions de manière assez idéalisée et même fallacieuse, avec une vision extrêmement sématique. Par exemple, le Parlement fait des lois. En fait, ce n'est pas tout à fait comme ça que ça se passe aujourd'hui dans nos démocraties où l'exécutif est à l'origine. essentiellement à l'origine des lois, et ça dans toutes les démocraties occidentales. Donc en fait, il y a aussi besoin d'une formation des enseignants sur ces questions pour que l'éducation à la citoyenneté soit quand même plus proche de ce que sont des réalités politiques concrètes.

  • Speaker #0

    Marc, ce sont des choses que vous travaillez justement avec vos élèves. Comment est-ce que vous fonctionnez ?

  • Speaker #3

    Le mieux, en effet, c'est peut-être un récit rapide. Moi, j'ai la chance de fonctionner notamment avec une classe de post-bac, avec des élèves peu nombreux qui sont tous majeurs et avec lesquels j'ai une liberté absolue puisque je les ai 4h30 par semaine sans aucun programme. L'idée d'abord, c'est de partir de leurs préoccupations. Les questions qu'ils se posent ne sont pas toujours les questions qu'on se pose, même si c'est parfois le cas. Et par rapport à ce que vient de dire Géraldine, je suis tout à fait d'accord sur le besoin de clarification sur la droite, la gauche, la politique, ça c'est évident. Donc moi par exemple cette année, pour le dire rapidement, mes élèves, j'aurais proposé de faire une enquête comme tous les ans, j'aurais dit on peut faire une vaste enquête, on a du temps. Ils m'ont dit on aimerait bien faire une enquête sur le trafic de drogue à Marseille et sur tous les morts qui sont liés à ce trafic, puisque l'année dernière, en 2023, on a eu un triste record d'une cinquantaine d'homicides dans notre ville. Et à partir de là, donc c'est... se sont posées plusieurs questions qui relèvent de la philosophie finalement. C'est-à-dire, pourquoi est-ce que certaines personnes deviennent trafiquantes de drogue et pas d'autres ? Est-ce qu'il est juste ou pas de punir la consommation de drogue ? Est-ce qu'il faudrait légaliser les drogues ? Etc. Et donc, nous avons reçu un grand nombre de personnes en classe, en fait, 11 personnes en l'occurrence, sociologues, des journalistes du Monde, des policiers, magistrats, avocats, anciens trafiquants de drogue, etc. Nous sommes allés en prison au Beaumet interviewer des... des personnes qui sont incarcérées pour trafic de drogue. Et l'idée, c'était en fait à chaque fois de rentrer dans une complexité. C'est-à-dire que par exemple, sur la question de la légalisation et sur la question de la neutralité, en début d'année, je leur ai dit, bon, moi, à priori, je suis plutôt pour la légalisation des drogues, de toutes les drogues, mais je n'ai peut-être pas assez réfléchi. Et il se trouve qu'en fin d'année, mon positionnement avait un petit peu bougé, pas complètement. Et donc ça, c'est… Voilà, la question de l'engagement, ça relève aussi, comme je le disais un petit peu tout à l'heure, de l'honnêteté intellectuelle et de la capacité. à faire évoluer nos points de vue dans un débat démocratique. C'est-à-dire qu'avec mes élèves, bon, mes élèves, ils sont majeurs, donc je ne vais pas jouer la carte d'une neutralité absolue sur les sujets, voilà, donc ça n'aurait pas beaucoup de sens. Mais par contre, ce que je leur dis, c'est que je leur dis qu'on va essayer d'avoir assez de points de vue différents, voire divergents, et d'analyser un problème avec le plus de perspectives possibles pour se donner les moyens, d'abord de prendre conscience d'une certaine complexité, et peut-être pourquoi pas. effectivement, de changer d'avis ou de se donner le droit aussi de ne pas avoir un avis. C'est en démocratie aussi, on n'est pas obligé d'avoir un avis sur tout, tout le temps. Et donc ça, ça marche assez bien. C'est vrai qu'à la fin de l'année, bon, je ne vais pas rentrer dans le détail, mais beaucoup de mes élèves et moi-même avons fait le bilan de tout ce qui nous avait fait bouger dans l'année, de toutes ces rencontres. Alors bien sûr, il n'y a pas que les rencontres, il y a aussi des lectures, des écrous d'émissions de radio, etc. Mais enfin, le plus puissant, c'est quand même les rencontres.

  • Speaker #0

    Et ces rencontres, Benoît, c'est aussi un levier que vous... que vous utilisez pour vos élèves ?

  • Speaker #2

    Oui, tout à fait. Je pense que c'est important de rencontrer des acteurs citoyens. Par exemple, je vais proposer à mes élèves de rencontrer des députés et pas de les rencontrer pour leur demander comment fonctionnent, qu'est-ce qu'ils font exactement, qu'on pourrait trouver dans le livre de MC écrit, mais pour leur poser des questions sur... sur les enjeux du moment, sur les questions du moment, qui peuvent les toucher eux directement ou pas forcément d'ailleurs. C'est un exemple de rencontre qui me semble important et ça me semble important de le vivre à l'école parce que c'est quelque chose qu'on ne fait pas forcément adulte alors qu'on pourrait le faire. Et je crois que ça fait aussi exercer sa citoyenneté. C'est aussi ça. Ça pourrait être aussi ça. et je pense que c'est le rôle de de l'école, de pouvoir le montrer, de l'illustrer.

  • Speaker #1

    Géraldine, on se rend compte qu'on parle beaucoup de projets d'élèves qui deviennent citoyens. Ils sont déjà citoyens, en tout cas à l'échelle de leur établissement. Et pourtant, il y a des limites. Ça paraît compliqué de les engager à devenir citoyens actifs, alors qu'ils n'ont pas toujours la possibilité de l'être réellement dans le cadre scolaire. On pense aux comités de vie lycéens, collégiens, où parfois c'est plus contraignant qu'un vrai engagement. concrets, pour le coup ? Vous le voyez ça dans vos études ? Les élèves vous le disent ?

  • Speaker #4

    Les élèves le disent, et puis plus fondamentalement, même philosophiquement, si on réfléchit, il y a quand même une contradiction, une antinomie entre d'un côté ce qu'est l'école, et de l'autre cette volonté d'en faire un espace de citoyenneté. Pourquoi ? Parce que la citoyenneté, ça réunit normalement des personnes qui sont sur un pied d'égalité.

  • Speaker #0

    Or, à l'école, ça n'est pas ça. On est dans un espace qui est aussi un espace marqué par des relations de pouvoir entre, d'un côté, des adultes et de l'autre, des jeunes. Et on peut se raconter tout ce qu'on veut sur une école démocratique. Elle ne sera jamais pleinement démocratique pour cette raison-là, à moins de repenser totalement l'éducation. Mais pour l'instant, on n'en est pas là. Et donc, je ne suis pas sûre que l'école soit le seul et peut-être le meilleur espace pour apprendre aux jeunes. leur citoyenneté en réalité. Alors on peut quand même faire des choses, l'école a un rôle à jouer, mais en ayant conscience de ces tensions et de ces limites-là. Et ce que montrent quand même tous les travaux depuis 20 ans là-dessus sur la démocratie scolaire, ce sont plutôt ces limites. Alors bien sûr l'école a changé, on n'est plus dans les années 60, mais ça change très très lentement, et les élèves sont encore majoritaires à dire que dans le... Dans l'école, leur parole est peu entendue. Et si on prend ceux qui exercent des fonctions de délégués ou de représentants, c'est une petite minorité. Donc il y a encore une fois une captation de la démocratie dans les mains de quelques-uns. Et c'est très bien qu'il y ait des élèves qui s'engagent en endossant ces règles de délégués, etc. Mais on est encore dans une démocratie très représentative, avec des élus qui ne sont pas toujours très en lien. avec la masse d'élèves qu'ils sont censés représenter. Pas parce qu'ils ne le souhaitent pas, mais parce qu'il n'y a pas toujours les arrangements pratiques qui le permettent. Et donc, c'est assez compliqué. Après, il y a quand même des expérimentations, des pratiques plus positives. Mais je pense qu'il faut aussi garder à l'esprit que l'école ne peut pas être pleinement une société d'égo et qu'elle ne le sera peut-être jamais.

  • Speaker #1

    Il y a un autre point de tension qu'on va évoquer dans la troisième partie. puisqu'on va parler de l'engagement et de la neutralité des enseignants. Avec une citation par laquelle je ne peux pas m'empêcher de commencer et de venir vers vous, Benoît Golitin, je vais citer Jean Jaurès, rien moins, qui disait « On n'enseigne pas ce que l'on sait, on n'enseigne pas ce que l'on veut, on enseigne ce que l'on est. » Et vous nous l'avez dit, j'enseigne avec ce que je suis. C'est quoi qui vous a amené vers cet engagement des élèves ? Vous l'avez vécu vous-même ?

  • Speaker #2

    Alors, je trouve que c'est tout à fait vrai. Cette citation, je repense à une enseignante que j'ai eue à l'IUFM quand j'ai été formé il y a quelques années et qui nous la disait. Je pense que c'est très vrai. En fait, après quelques années d'enseignement, je ne peux que constater que c'est d'autant plus vrai. Je pense qu'on enseigne vraiment ce que l'on est. Et je crois que si je me suis tourné vers... vers des projets tels que l'École de la générosité, c'est aussi parce que, par ailleurs, j'essaie d'être un citoyen engagé, d'être un citoyen actif, parce que je crois vraiment que ça fait partie de la citoyenneté, qu'elle ne s'exprime pas qu'en allant voter, même si on l'a vu, on a été assez sollicités de ce côté-là, mais on a pu voir toute la société civile aussi se... se mobiliser à cette occasion. Je crois que c'est une partie importante de la citoyenneté. Je ne sais pas si l'école doit y concourir, le donner en exemple, mais je peux constater que ça fait partie de ce que je suis et donc de ce que j'enseigne.

  • Speaker #3

    Marc, cette question de la neutralité, vous en avez un petit peu parlé, vous dites qu'avec des élèves adultes, Je vous aime. Vous pouvez peut-être vous affranchir d'une certaine façon de cela, mais on entend très régulièrement que les enseignants ont un devoir de neutralité. Est-ce qu'on l'entend bien comme il le faut, ce devoir de neutralité ?

  • Speaker #4

    D'abord, il y a un document que Canopé propose, qui repose sur des distinctions qui ont été élaborées par Thomas Kelly entre déjà la neutralité et l'impartialité, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. En réalité, si on regarde par exemple la question de la laïcité, moi par ailleurs je suis aussi formateur laïcité, la laïcité, la République. Si on regarde cette question-là, on sait bien que la laïcité, ce n'est pas la neutralité. La laïcité, par exemple, prend partie pour une certaine conception de la vie religieuse qui a renvoyé la conscience individuelle Ausha individuel, ce qui n'est pas du tout dominant dans beaucoup de traditions. La distinction qui est faite par Thomas Kelly, c'est de distinguer la neutralité et l'impartialité. L'impartialité elle-même, il la dédouble en deux parties, qui serait l'impartialité neutre et l'impartialité engagée. Comme le disait Benoît à l'instant, je pense que les élèves ne sont pas dupes de ce que nous sommes, de ce que nous sommes dans la classe, de ce que nous représentons, de ce que nous sommes en dehors. Il se trouve aussi que nous sommes très facilement googlelisables de nos jours et qu'on sait très bien que quand il y a une rentrée scolaire, enfin moins terminale au lycée, la première chose que font nos élèves, c'est d'aller voir qui nous sommes par ailleurs. Et donc, moi, ils voient très bien comment je suis engagé dans la cité. Donc, il serait complètement ridicule et même méprisant pour eux de leur faire croire que je suis un sujet transcendantal, neutre. Non, non, par contre, ce que je disais tout à l'heure, ça relève plutôt d'une exigence intellectuelle et d'une exigence… Voilà. presque d'une question d'honnêteté intellectuelle. Et là, pour le coup, il y a une éthique de la discussion qui dépasse la pluralité des points de vue. C'est que mon point de vue, que je peux revendiquer parfois comme un point de vue particulier, avec des engagements particuliers, l'idée, c'est de se donner tous les moyens possibles de le mettre en débat, en sachant évidemment que, comme le disait Géraldine, nous ne sommes pas égaux, que nos élèves sont au censure, que nos élèves n'ont pas la même maîtrise de la langue que leurs enseignants. qu'a priori au niveau rhétorique, on a souvent un petit temps d'avance quand même sur nos élèves, que donc cette égalité, elle est un petit peu feinte. Donc moi, ce qu'il m'est arrivé de faire, par exemple, je l'ai fait plusieurs fois, c'est d'inviter des gens en classe qui ne sont pas d'accord avec moi. Par exemple, il y a cinq ans, on avait fait une recherche sur la PMA pour les couples de femmes. Assez rapidement, j'avais dit à mes élèves que moi, j'y étais favorable. C'était à l'époque où la loi était discutée. J'avais dit, par contre, comme j'y suis favorable, on va écouter des émissions de France Culture de gens qui n'y sont pas forcément favorables. Et on va inviter surtout en classe quelqu'un, mais quelqu'un entre guillemets du même âge que moi, du même niveau d'études, parce que j'avais bien conscience que j'aurais pu me mettre en position de manipulateur moi-même, quand bien même j'aurais accepté d'avoir un point de vue sur cette question-là.

  • Speaker #3

    Et d'ailleurs, vos élèves, des fois, vous reprennent là-dessus. Ils vous font remarquer quand vous n'êtes pas si impartial, peut-être, que vous le dites.

  • Speaker #4

    Absolument, par exemple, pour reprendre l'exemple de Jardine tout à l'heure, c'est vrai que les élèves, la droite et la gauche, ça les intéresse, donc en EMC, je fais souvent des séances sur la droite et la gauche, moi, politiquement, ils me situent assez vite, avant même que je commence ce cours, donc Jardine, attention, soyez très très très vigilant, si vous voyez que je commence à vous donner l'impression de vouloir défendre un point de vue, ou caricaturer le point de vue qui n'est pas le mien, parce que ça, c'est une tendance très forte, ou le réduire, etc., faites-moi le remarquer, bien sûr qu'ils me le font souvent remarquer, et j'accepte leur... leurs remarques, parce que si on les accepte pas, on peut plus être enseignant. L'école, c'est quand même un lieu d'apprentissage d'une rationalité argumentative qui n'est pas simplement une rationalité scientifique qui viserait, comme on l'a dit tout à l'heure, à établir des faits avec des preuves, mais on sait que quand on utilise des arguments, c'est qu'on n'a pas de preuves. Si on n'a pas de preuves, on n'a pas besoin d'arguments. Donc c'est une rationalité un peu plus faible, mais c'est quand même une rationalité dans laquelle, d'ailleurs, au demeurant, les affects peuvent avoir une part. On ne peut pas exclure totalement les affects du champ on du débat politique, Benoît a tout à l'heure parlé d'empathie, etc. Mais sauf que c'est des choses à travailler. Ce ne sont pas des choses à apprendre au premier degré, c'est des choses à travailler, bien sûr, dans un espace dialectique où l'élève va pouvoir avoir le droit et même le devoir de saisir les incohérences de l'argumentation du prof ou sa mauvaise foi parfois, parce qu'on peut bien sûr en faire preuve aussi.

  • Speaker #1

    Géraldine, sur cette question d'encourager l'engagement des élèves tout en restant soi-même soi-disant neutre, qu'est-ce que Qu'est-ce qu'ils en disent,

  • Speaker #2

    notamment les élèves et les études ?

  • Speaker #0

    Alors moi, j'enjoins tout à fait ce que vient de dire Marc. Je pense d'abord que la neutralité est un leurre, c'est vraiment une gageure. Donc là, on a parlé plus tôt de la neutralité de l'enseignant à un niveau individuel, mais il y a eu beaucoup de débats et de controverses sur la non-neutralité de l'école dans son ensemble. On voit par exemple dans les années 70-80, Vous relisez la presse de cette époque, il y avait tout un débat sur la marxisation de l'école, dans un contexte que je n'aurai pas le temps de décrire. Et de l'autre côté, plutôt des forces de gauche qui disaient, mais non, regardez, quand on enseigne l'histoire, on enseigne l'histoire de l'État, du pouvoir, des grands hommes, on ne parle jamais des ouvriers, on parle encore moins des femmes, etc. Donc il y avait des controverses là-dessus, et ça continue, si on pense il y a une dizaine d'années aux ABCD de l'égalité. et à l'énorme controverse sur la théorie du genre introduite dans l'école, la journée de retrait décidée par certains parents face à l'enseignement de ces questions de genre à l'école. Donc en fait, l'école dans ses programmes, si on prend le temps de les examiner, elle n'est pas neutre. Il y a des orientations normatives qui sont quand même assez claires sur la laïcité, sur les questions de discrétion. d'égalité des sectes, etc. Donc, ça, c'est une première chose. Par contre, je trouve que c'est très important, effectivement, que l'enseignant ou l'enseignante explicite ses positions. et ne prétendent pas être neutres là où en fait, il ou elle est en train d'exprimer une position qui est plutôt normative. Et ça, ça me semble très important. Et c'est important aussi de ne pas rester dans une espèce de fausse neutralité affichée parce que ça pourrait avoir un effet pervers si l'enseignant lui-même n'a pas vraiment de position là-dessus, etc. S'il est indifférent à tout ça. ce n'est pas non plus un exemple de civisme. Donc je pense que faire comme ce que dit Marc, c'est-à-dire dire son opinion, y compris à des jeunes élèves. Vous savez, l'enseignant n'est pas surpuissant. Le premier vecteur de transmission idéologique, c'est la famille. Donc l'enseignant pourra dire, moi je pense ça. D'abord, l'élève va avoir plein d'enseignants dans sa vie, donc des représentants sans doute des valeurs diversifiées. Et puis, par ailleurs, l'enseignant est de peu de poids face à l'entourage en termes idéologiques, politiques, etc. Donc, allons-y tranquillement. Quand on a envie d'exprimer une position normative parce que, justement, c'est montrer qu'on n'est pas indifférent, que l'il y a là un enjeu, et ça, c'est important, eh bien, il faut le faire et il faut l'expliciter. Et puis, il faut amener de la contradiction. Ça, c'est très important aussi d'incarner par des rencontres. ou des lectures, etc., la contradiction, parce qu'en fait, la citoyenneté, c'est ça, c'est vivre la contradiction des valeurs et les moyens de surmonter ça, trouver des solutions collectives.

  • Speaker #3

    Marc ?

  • Speaker #4

    Je voulais prolonger par rapport avec cet exemple des ABCD de l'égalité, qui je trouve un excellent exemple, et aussi toute la question sur l'éducation à la sexualité, le travail contre l'homophobie, contre le sexisme, etc., et la question que Géraldine a à soulever des conflits de loyauté, en fait, entre ce qui semblerait être les valeurs de l'école ou les valeurs de la famille. Et effectivement, si on met les élèves en situation de choisir entre l'école qui formerait un bloc homogène, ce qui n'est pas le cas, en fait, et leur famille, il y a de fortes chances qu'ils choisissent leur famille. Moi, ce qui me semble être important, et c'est ce qu'on a essayé de faire, d'ailleurs, dans les programmes d'EMC, en faisant, par exemple, des distinctions très claires entre athéisme et laïcité, par exemple, qui reviennent plusieurs fois dans les programmes, c'est de montrer que il y a des distinctions conceptuelles à faire. Et que par exemple, sur la question de l'homophobie, moi, il y a des élèves qui me posent souvent la question, est-ce qu'on a le droit d'être homophobe ? Et j'ai fait d'ailleurs une petite fiche là-dessus, dans un petit livre qui s'appelle Vivre Libre, qui propose des ateliers pédagogiques aux collègues. L'idée, c'est de distinguer, par exemple, sur la question de l'homophobie, ce qui relèverait d'un jugement esthétique, j'aime, j'aime pas, ça me dégoûte, ça me dégoûte pas, ce qui relèverait du jugement de goût, ce qui relèverait du jugement moral, c'est mal, c'est un mal en soi. ce qui relèverait du jugement métaphysico-religieux l'homosexualité envoie en enfer ou ce qui relèverait du jugement politique il faut interdire l'homosexualité et en fait l'idée de les distinctions conceptuelles souvent est distinguer les types de discours et les types de champs, permet à l'élève de sortir du conflit de loyauté, l'élève qui peut comprendre que par exemple il a tout à fait le droit de, je sais pas, même de pas avoir sexualité du tout par exemple s'il pense que ça va l'envoyer au paradis c'est un droit que la république lui reconnaît complètement, mais que par contre à l'inverse Merci. une fois qu'il est question de donner des droits ou d'enlever des droits à des gens, là on ne peut plus réfléchir en termes de préférence personnelle, ou en termes de dégoût, ou en termes de croyances métaphysiques ou religieuses sur l'au-delà. En fait, souvent ça rassure l'élève de voir justement que ces champs sont différents. Alors que dans le discours familial ou dans le discours souvent médiatique malheureusement, toutes ces choses vont être mêlées. Et dans l'esprit de l'enfant, de l'adolescent et même du jeune adulte qu'on va voir au lycée, cette distinction entre... ce qui relève de l'éthique, du métaphysique, du religieux, du politique, etc. Elle n'est pas claire et je pense que c'est une des tâches essentielles de l'école de le faire. Par exemple, l'athéisme-laïcité, cette distinction-là qui est toute simple, elle est simple mais elle est hyper importante.

  • Speaker #3

    Benoît, peut-être pour finir sur cette question de la posture de l'enseignant, est-ce que ce sont toutes ces questions qu'on a évoquées là, vous les êtes posées, vos élèves vous les ont posées ?

  • Speaker #2

    Alors, évidemment, en fait, les élèves, ils me renvoient toujours, enfin pas toujours, mais très souvent à « Et toi ? » et « T'en penses quoi ? » et « Qu'est-ce qu'on doit faire ? » « Qu'est-ce que tu ferais ? » et en fait, ma réponse, elle est… C'est toujours très simple, en fait, c'est que je donne mon avis. En fait, je donne mon avis en disant, voilà, je vous expliquais tout à l'heure que plusieurs élèves ont présenté le thème qui les touche particulièrement et à l'issue de ces présentations, on fait un débat pour savoir sur quoi on va s'engager. Dans ce cas-là, en fait, je ne peux pas m'abstraire de ce débat parce que je fais partie de la classe. en tant que professeur et avec, évidemment, un autre positionnement. Mais en fait, je fais partie du groupe également. Et donc, je m'inclus dans le débat et je donne mon avis également et je prends part au vote également. Et en fait, je pense que c'est, comme le disait Géraldine et Marc, je pense que le fait de dire d'où l'on parle est très important.

  • Speaker #3

    Merci beaucoup à tous les trois. trois pour ces éclairages. On voit qu'il y a des tensions, des limites et aussi beaucoup de projets hyper intéressants à mener. Et pour continuer à inspirer nos auditeurs et auditrices, j'aimerais que vous nous donniez quelques idées, quelques inspirations que vous auriez envie de partager. Je commence avec vous, Géraldine.

  • Speaker #0

    Je trouve que c'est très important d'incarner l'engagement et de donner aux élèves une dimension plus humaines, en fait, dans ces activités-là. Et du coup, souvent, ce que fait l'école, c'est qu'elle convoque des figures du passé. Et je trouve ça très important, parce que les élèves sont vraiment en demande d'entendre davantage parler d'actualité. Je trouve ça important, justement, de plutôt inviter des gens qui se battent aujourd'hui pour une cause. Et donc là, dans l'inspiration du moment, je citerai bien, je ferai bien référence à ma collègue Pinar Selek, que peut-être vous connaissez, qui est donc une sociologue qui travaille aussi à l'Université Côte d'Azur, mais qui est aussi une militante d'origine turque et qui se bat depuis de nombreuses années pour plus de démocratie en Turquie, pour la cause des femmes et pour la cause des minorités, et qui a subi de la torture, des peines d'emprisonnement. des menaces de mort, etc. et qui continuent de se battre aujourd'hui. Voilà, donc inviter des personnes qui incarnent des formes très très fortes d'engagement, ça me paraît vraiment intéressant à faire avec des élèves.

  • Speaker #3

    Merci Géraldine. Marc ?

  • Speaker #4

    Je suis tout à fait d'accord sur l'idée d'incarner avec des choses qui sont en train de s'inventer et pas simplement avec des références au passé. Et parmi les choses qui sont en train de s'inventer, j'aurais pu parler de l'Apréhème, parce que l'Apréhème, c'est une institution à Marseille qui est tout à fait particulière, qui relève d'une lutte syndicale contre McDonald's. C'est un McDonald's qui a été réquisitionné, qui a servi de centre de distribution alimentaire pendant le Covid, et qui aujourd'hui est un espace d'engagement très fort. Je vous incite à chercher sur Internet. des éléments sur la prême, et j'aurais envie de parler d'un autre lieu qui s'appelle Les Collectifs, qui a été inventé au Beaumet par une sociologue aussi, qui s'appelle Leïla Delanois-Aissaoui. Et Les Collectifs, c'est un groupe de réflexion citoyen sur les questions politiques, les questions démocratiques, mais avec des détenus et des surveillants, mais essentiellement des détenus. Et je trouve que c'est très inspirant, c'est quelque chose dont je parle beaucoup aux élèves, j'invite souvent Leïla en classe aussi, parce que c'est de montrer qu'on peut construire de la citoyenneté, y compris à l'endroit où... qui paraît être celui de la relégation dernière, puisque la prison fait partie des lieux qui semblent plus éloignés ou peut-être les détenus ont le plus de mal à se sentir citoyens, à se sentir intégrés à une communauté politique. Et de voir justement qu'il est possible dans ces lieux de relégation de faire du politique, de faire de la citoyenneté, de faire du débat. C'est là où j'ai amené mes élèves d'ailleurs pour la rencontre dont je parlais. Ne serait-ce que d'en faire le récit, ça peut inspirer, ça peut donner envie d'inventer d'autres choses ailleurs, dans tous les lieux. et surtout dans les lieux qui sont les plus négligés, on va dire, par la politique institutionnelle ou la politique au sens le plus habituel.

  • Speaker #3

    Merci Marc. Benoît ?

  • Speaker #2

    Alors, de mon côté, je vais évidemment recommander aux enseignants qui nous écoutent de se pencher vers l'école de la générosité, d'aller creuser vers cette association qui permet vraiment d'étudier le programme de MC avec sa classe. Ce qui peut être déjà un premier défi, je pense aux jeunes enseignants, pour qui, en tout cas en primaire, on a beaucoup, beaucoup de choses à penser. Ça permet d'étudier le programme de l'EMC en s'ouvrant sur le monde extérieur. Ça permet d'avoir une pédagogie de projet et tout ce que ça donne dans une classe. Je pense à la cohésion de la classe, par exemple. Je pense à la dynamique. Ça permet d'introduire du débat. Ça permet évidemment de mener une action solidaire. Mais si vous voulez, c'est peut-être juste la dernière touche, mais tout ce qu'il y a avant la rencontre d'acteurs de solidarité qui sont juste des militants d'une association proche de l'école et qui permet de s'ancrer dans le réel.

  • Speaker #3

    Super, merci Benoît. Régis, pour la conclusion ?

  • Speaker #1

    Petite conclusion, je dirais. Engagez-vous, rengagez-vous, qui disait ça ? C'était Marc Rosmini, Géraldine Bozek et Benoît Golitin. Merci à tous les trois. On a envie de dire à ceux qui nous écoutent et surtout aux enseignants, pour faire s'engager vos élèves, n'ayez pas peur de dépasser la neutralité toute relative du prof. En tout cas, je retiens notamment ça de cet épisode. Un grand merci à tous les trois de vous être engagés auprès des auditeurs et auditrices d'Extra Class.

  • Speaker #3

    Merci beaucoup.

  • Speaker #2

    Merci, au revoir. Merci beaucoup.

  • Speaker #3

    C'était Cultiver l'engagement des élèves, une émission préparée et animée par Hélène Audard et Régis Forgione. Montage et mixage,

  • Speaker #1

    Simon Gaténiou.

  • Speaker #3

    Coordination de production,

  • Speaker #1

    Luc Taramini, Hervé Thury et Magali Devence.

  • Speaker #3

    Directrice de publication,

  • Speaker #1

    Marie-Caroline Missire.

  • Speaker #3

    Suivez-nous sur extra-classe.rezo-canopée.fr ou sur votre plateforme de podcast préférée pour écouter tous les épisodes dès leur sortie.

  • Speaker #1

    Une production Réseau Canopée 2024. Et donc l'idée de cette... Oui, c'est bien joli, j'ai adoré. Jingle audio !

Chapters

  • L'engagement, de quoi parle-t-on ?

    04:36

  • Enseigner et apprendre l'engagement, c'est possible et même fondamental

    18:16

  • Le prof en tension entre engagement et neutralité

    29:36

  • Inspirations

    42:56

Description

L’engagement des élèves, individuel et collectif, est à la fois un objectif des programmes d’EMC (notamment dans leur refonte toute récente) et un souhait, voire une incantation des adultes qui les encadrent.
Comment faire de ces jeunes des citoyens actifs dans leur vie actuelle et future, dans leur établissement, dans leur environnement ? Qui s’engage et qui ne s’engage pas ? Quelles actions concrètes permettent de renouveler l’intérêt des jeunes pour la citoyenneté et la vie démocratique ? Peut-on enseigner l’engagement en restant soi-même neutre ? Autant de questions auxquelles nos invités, Géraldine Bozec, maîtresse de conférences en sociologie à l’Inspé et au département de sociologie de l'université Côte-d’Azur, Benoît Golitin, enseignant en CM1 dans une école REP+ de Paris, et Marc Rosmini, professeur de philosophie et d’EMC en lycée à Marseille, nous aideront à répondre.

En partenariat avec l'École de la générosité.

Inspirations des invités :

  • Pinar Selek, chercheuse et militante turque engagée dans un combat pour la démocratie, les droits des femmes et des minorités. 

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Extra classe, des podcasts produits par Réseau Canopé.
Émission préparée et animée par : Hélène Audard et Régis Forgione
Réalisée par : Simon Gattegno
Directrice de publication : Marie-Caroline Missir
Coordination et production : Hervé Turri, Luc Taramini, Magali Devance
Mixage : Simon Gattegno
Secrétariat de rédaction : Aurélien Brault
Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr
© Réseau Canopé, 2024


Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

Transcription

  • Speaker #0

    C'est une bonne idée et je pense que tu seras d'accord avec moi pour dire, Régis, que nous tous, adultes, enseignants, parents, nous avons à cœur que les jeunes s'engagent. Nous voulons qu'ils soient des citoyens actifs dans leur vie actuelle et future, dans leur établissement, leur environnement. Et c'est d'ailleurs un des axes importants des tout derniers programmes d'EMC.

  • Speaker #1

    Et si l'engagement n'est pas une fin en soi, on le verra dans cet épisode, la première question qui se pose, c'est celle de la réalité que recouvre cet engagement des élèves.

  • Speaker #0

    On en a une petite idée avec une grande enquête du CNESCO qui avait été menée auprès de lycéens en 2018. Qu'est-ce qu'ils ont dit ces lycéens ? Pour deux tiers d'entre eux, ils ont déclaré n'avoir jamais participé à un projet citoyen avec leurs enseignants au lycée. Et si plus de 4 lycéens sur 10 sont engagés bénévolement dans des associations, ça reste quand même assez inégal selon les milieux, les sexes, les profils.

  • Speaker #1

    Alors, ça veut dire quoi s'engager ? Et qui s'engage et qui ne s'engage pas d'ailleurs ? Comment renouveler l'intérêt des jeunes pour la citoyenneté et la vie démocratique ? Et surtout, comment enseigner l'engagement alors que les enseignants seraient censés être neutres ?

  • Speaker #0

    C'est ce dont nous parlons tout de suite avec nos trois invités, Géraldine Bozek, Benoît Golitin et Marc Rosmini.

  • Speaker #1

    Avec une petite précision avant de les entendre, cet épisode est exceptionnellement réalisé avec une qualité de son réduite, ce qui n'enlève absolument rien, vous le verrez, à la qualité de nos invités bien sûr.

  • Speaker #0

    Benoît Golitin, bonjour.

  • Speaker #2

    Bonjour.

  • Speaker #0

    Vous êtes enseignant en CM1 dans une école REP du 18e arrondissement de Paris. Vous menez des projets de solidarité avec l'école de la générosité depuis plusieurs années. Alors justement, dites-nous vraiment en deux mots ce que c'est que l'école de la générosité.

  • Speaker #2

    Alors en deux mots, l'école de la générosité, c'est un dispositif qui est porté par une association du même nom qui permet à des classes d'écoles élémentaires de porter et de mettre en œuvre des projets solidaires.

  • Speaker #1

    Merci. Marc Rosmini, bonjour.

  • Speaker #3

    Bonjour.

  • Speaker #1

    Alors, vous êtes professeur de philosophie et de MC au lycée Antonin Artaud et au lycée Thiers à Marseille. Vous avez des classes de terminale, mais également des classes préparatoires à l'enseignement supérieur. On en reparlera dans l'épisode. Et enfin, vous avez participé à la rédaction des programmes de MC sortis en juin 2024. Alors, question express pour vous à propos de ce nouveau programme ou de ces nouveaux programmes plutôt. Quel serait le point que vous auriez envie de mettre en avant ?

  • Speaker #3

    Il y a un point que je trouve intéressant, c'est la question de l'étude des contre-pouvoirs, qui apparaît très clairement, notamment à la fin du collège et au lycée, avec un focus sur les lanceurs d'alerte, avec des exemples précis, avec une réflexion sur la liberté de la presse et le classement international par Reporters sans frontières, le poids des lobbies, la prise de conscience par les élèves que les pouvoirs économiques peuvent peser sur la démocratie. Je trouve ça intéressant que les programmes de l'EMC pointent là-dessus, parce que s'engager pour les élèves, ça va être aussi prendre conscience de ces différences d'intérêts qui se télescopent dans le débat public.

  • Speaker #0

    Géraldine Bozek, bonjour.

  • Speaker #4

    Bonjour.

  • Speaker #0

    Vous êtes maîtresse de conférence en sociologie au sein de l'INSPE et du département de sociologie de l'Université de Côte d'Azur. Vous êtes notamment responsable du Master MEF, sciences économiques et sociales. Et votre thèse de sciences politiques portait justement sur l'éducation à la citoyenneté à l'école. En vous basant sur les observations, les études que vous avez pu mener en milieu scolaire, est-ce qu'il y aurait un constat que vous voudriez partager avec nous concernant l'engagement des élèves ?

  • Speaker #4

    Oui, ça revient un petit peu à ce que vous disiez au tout début, c'est-à-dire que dans mes travaux et dans ceux que j'ai conduits avec d'autres et dans encore d'autres recherches en sociologie et en sciences politiques, ce qu'on voit, c'est qu'il y a effectivement de fortes inégalités en termes d'engagement. et que, sans surprise, ça recouvre des clivages socioculturels classiques et que, du coup, ce sont dans les familles de milieux socioculturels les plus favorisés qu'on retrouve les plus hauts niveaux d'engagement. Alors, c'est un constat massif, mais après, il y a d'autres choses qui comptent, mais il y a quand même ces inégalités-là, ce qui fait que l'école a un rôle particulièrement important, en fait, dans ce domaine.

  • Speaker #1

    Alors, je vous propose qu'on file tout de suite vers la première partie de l'émission. On va se demander. L'engagement, de quoi parle-t-on ? L'objectif de cette session, c'est un peu de définir, de circonscrire, de cerner ce qu'on entend par engagement en éducation. Peut-être commencer par vous, Géraldine Bozek. Quelle forme d'engagement et ça concerne qui, d'après les enquêtes que vous avez pu mener ?

  • Speaker #4

    C'est comme le concept de citoyenneté. L'engagement en tant que tel, ça ne veut pas dire grand-chose. Je ne suis pas sûre ici qu'on ait envie que nos élèves s'engagent pour certaines causes. Donc, vous l'avez dit d'ailleurs au début, l'engagement n'est pas une fin en soi parce qu'ils peuvent très bien aussi s'engager dans des causes que nous, en tant qu'enseignants, formateurs, etc., on ne valorise pas. Donc, voilà. Et puis, l'engagement, c'est aussi à plein de niveaux différents. Donc, ça peut être s'engager dans l'école, dans la vie collective de l'établissement, de l'école. Ça peut être s'engager dans des associations, je ne sais pas, à Caractère, par exemple. caritatif, ça peut être s'engager dans des causes plus directement politiques. Et donc, c'est extrêmement diversifié. Et c'est un petit peu ça sur lequel il faut réfléchir, en fait. Quel genre d'engagement on cherche avant tout à valoriser ?

  • Speaker #0

    On voit que les formes sont très diverses, mais est-ce que ça concerne beaucoup d'élèves, finalement ? Ou est-ce que vraiment il y a un effort particulier pour les amener vers les formes d'engagement qu'on souhaiterait valoriser ?

  • Speaker #4

    Ça dépend aussi beaucoup de l'âge des élèves. Les élèves qui sont... Et ça dépend du type d'engagement. Il y a beaucoup d'élèves qui font partie d'associations. Mais après, il faut regarder ce que ça veut dire exactement. Ce n'est pas la même chose de faire partie d'associations culturelles ou sportives et de faire partie d'une association qui a une dimension civique, voire politique plus affirmée. Donc, c'est ça. Et donc, plus on se rapproche du côté politique et plus ces inégalités socioculturelles dont je parlais jouent à plein. Même si il y a aussi d'autres formes d'éducation à la citoyenneté des jeunes, qui peuvent passer par des familles, par exemple, qui sont très engagées, qui sont des familles militantes et qui n'ont pas nécessairement beaucoup de bagages scolaires et culturels, mais qui sont, par exemple, des parents syndicalistes, ça va avoir un effet très fort sur le regard qu'un élève peut porter sur le monde social, le monde politique et sur son envie et son désir de s'engager. Il n'y a pas que le capital culturel, le bagage scolaire des familles qui compte, mais c'est un élément, dans les statistiques, c'est l'élément premier, sur le désir de s'engager, mais aussi sur le niveau de compréhension du système politique. Ce qui pèse le plus, c'est le capital culturel des parents. C'est pour ça que l'école doit vraiment agir dans ce domaine comme dans d'autres là-dessus.

  • Speaker #1

    Marc Rosmini, dans les nouveaux programmes d'éducation morale et civique, Il y a une notion centrale qui est celle de la citoyenneté active. Est-ce que c'est la même chose que l'engagement ?

  • Speaker #3

    Pas tout à fait. Je m'inscris tout à fait dans la lignée de ce qui vient d'être dit par Géraldine Bozek. C'est-à-dire que l'engagement en soi, c'est plutôt un moyen, ce n'est pas une fin. Il peut y avoir des engagements pour des fins qui sont complètement contraires aux valeurs qu'on peut vouloir. promouvoir aux finalités qu'on peut juger être souhaitables dans une société démocratique. Donc la question de la citoyenneté active, c'est la question déjà peut-être de savoir en quoi est-ce qu'on peut réfléchir sur son propre engagement, parce que finalement il y aurait une forme d'engagement qui relèverait, je ne sais pas, du fanatisme, enfin justement de ce qu'on va vouloir peut-être combattre, du fanatisme politique, religieux ou autre, qui a fait le ravage dans l'histoire de l'humanité. Et dans ce cas-là, justement, ça serait un engagement qui serait sans contre-champ, peut-être sans connaissance, sans mise à plat dans l'espace démocratique et mise en débat. Donc finalement, l'idée d'une citoyenneté active, c'est aussi une manière de se positionner pour les enseignants, pour les élèves, etc., qui soit à la fois active, comme son nom l'indique, mais qui soit aussi critique.

  • Speaker #0

    Benoît Golitin, pour vous, on disait les formes d'engagement et de connaissances qu'on peut mobiliser au service de cet engagement, c'est variable selon les âges, vous êtes avec des élèves d'école élémentaire, qu'est-ce que ça serait pour eux s'engager et pour vous les engager dans une action ?

  • Speaker #2

    Alors, à l'école élémentaire, moi je travaille avec des beaucoup plus petits, s'engager c'est déjà à plein de niveaux en fait, C'est-à-dire que Effectivement, avec l'École de la générosité dont je vous parlais en introduction, on va essayer de mener des projets solidaires à l'échelle du quartier, à l'échelle parfois de la région ou nationale, mais il y a aussi déjà s'engager dans la vie de l'école, dans la vie de la classe, et il y a déjà ce premier degré d'engagement-là qui est important. Donc, pour ça, ça suppose… Ça suppose pas mal de choses, ça suppose de s'investir, de prendre des initiatives, de regarder l'autre pour pouvoir travailler avec l'autre. Pour moi, en tant qu'enseignant, c'est aussi un outil qui est très puissant pour atteindre plein de fins, autre que la citoyenneté, même si évidemment ça reste le principal moteur pour ces projets pour moi.

  • Speaker #1

    Marc Rosmini, les programmes de MC, eux, ils... Il s'adresse à tous les élèves et il commence notamment par les plus petits. Ça veut dire que cet engagement, il se cultive de manière différente selon l'âge ou c'est la finalité, le type de projet, mais la racine est la même finalement de cet engagement des élèves qu'on veut promouvoir pour le coup ?

  • Speaker #3

    Ce qui est important, c'est que la réflexion, la dimension réflexive qui est proposée aux élèves soit enracinée dans les pratiques. Et pour qu'il y ait pratique, il faut qu'il y ait un minimum de démocratie scolaire. c'est-à-dire qu'il faut... Il faut que la classe elle-même, ou l'école, soit un espace de démocratie, de prise de décision, de confrontation de point de vue. Donc effectivement, l'idée, c'est de petit à petit, à partir de l'école élémentaire, d'introduire de plus en plus de métadiscours sur ce qu'est-ce que c'est que prendre des décisions ensemble, qu'est-ce que c'est que délibérer, qu'est-ce que c'est que définir un intérêt général, à une micro-échelle comme celle d'une classe ou d'une école, puis d'une échelle plus vaste. Donc disons, l'approche, c'est un petit peu la même à tous les niveaux, mais c'est plutôt un changement d'échelle et puis, évidemment, une évolution vers davantage d'abstraction, davantage de réflexion sur les concepts. Mais ce qu'on a voulu faire, me semble-t-il, dans ces programmes, c'est que les concepts n'arrivent que pour éclairer des pratiques et qu'ils ne soient pas déconnectés de choses qui peuvent être vécues. Parce que, comme ça a été dit aussi, on a l'impression que beaucoup de nos élèves, s'ils sont à la fois dans des familles ou dans des quartiers qui subissent finalement les choix politiques, c'est difficile pour eux de se sentir pleinement citoyens. Donc, s'il n'y a pas cette manière de vivre... ce qui peut relever de la citoyenneté, tout ça peut apparaître complètement plaqué, complètement incantatoire. Le risque, c'est toujours, on le sait, le risque des programmes de MC, c'est toujours la dimension incantatoire des valeurs, des principes, mais qui ne sera pas enrastinée dans une expérience vécue.

  • Speaker #0

    Justement, Géraldine, vous sais-tu y réagir ?

  • Speaker #4

    C'est là où c'est compliqué. Je voulais rebondir sur la dimension incantatoire parce que En réalité, même, moi j'ai commencé ma thèse portée sur le primaire en fait. Après j'ai travaillé sur les lycéens, donc effectivement c'est une perspective différente, mais j'ai commencé à travailler plus sur la citoyenneté à l'école primaire. Et en fait, dans ces projets qu'on peut mettre en œuvre avec les élèves, se posent tout de suite des questions qui vont se reposer plus tard. C'est-à-dire, par exemple… Ça veut dire quoi exactement une école solidaire, une école de la générosité ? Qu'est-ce que ça veut dire mettre en œuvre des projets dans le quartier ? Est-ce qu'il n'y a pas, en fait, entre les élèves, des conceptions différentes de ce qui serait le bien du quartier ? Et comment on fait avec ces normes différentes et ces conceptions qui sont déjà, en fait, des conceptions politiques, y compris chez les jeunes enfants, du bien commun ? Et je trouve que c'est ça qui est difficile. Comment on peut créer du consensus sur des questions qui sont éminemment politiques au sens large ? Merci. Donc, je ne sais pas. Et souvent, du coup, ça revient à mettre en œuvre des projets qui sont très, très consensuels et dont la portée peut être interrogée en termes de citoyenneté. Je ne sais pas, justement, j'aimerais bien une réponse de praticien.

  • Speaker #0

    Alors, Benoît ?

  • Speaker #2

    Alors, en tout cas, je peux vous parler de mon expérience. Pour la mise en œuvre de ces projets, j'allais dire l'idée d'abord, mais ce n'est pas la première, mais une des idées qui va… qu'on va trouver, qu'on va devoir mettre en œuvre en début, c'est de pouvoir identifier qu'est-ce qui ne va pas, qu'est-ce qu'on pourrait améliorer, sur quel grand thème, que ce soit à l'échelle très locale du quartier ou à l'échelle plus globale. Donc en gros, c'est quelles sont les problématiques sur lesquelles je pense qu'on pourrait améliorer le monde. le monde à l'échelle générale où à l'échelle locale et avec tout ce qu'il y a entre les deux. Une fois que ces problématiques ont été identifiées et comprises, l'idée, c'est que chaque élève puisse s'engager sur quelque chose qui le touche vraiment personnellement, en disant, moi, je trouve que la pollution, c'est vraiment quelque chose de très problématique. J'ai envie de faire quelque chose là-dessus et de lui proposer un travail de recherche pour... pour pouvoir au final faire un exposé, le présenter à tous ses camarades. Et ce qui nous permet d'avoir plein de thématiques qui sont proposées par plein d'élèves. Alors du coup, il y a certains élèves qui se regroupent et qui disent on va faire notre exposé là-dessus ensemble. Et puis une fois que tout le monde a pu présenter les thèmes qui les touchaient vraiment, et bien comme on est une classe, il va falloir qu'on puisse décider sur lequel on a envie de s'investir tous ensemble. Et donc là, on a un premier... premier moment citoyen démocratique d'un débat qui se conclut par un vote qui nous permet d'identifier une ou plusieurs thématiques sur lesquelles la classe s'engagerait. Je vais rebondir sur autre chose qui est compliquée à mettre en œuvre, je trouve, en tout cas, qui est quelque chose qu'on a vraiment besoin de penser dans l'engagement de nos élèves, c'est quelles actions... peut mener et qui ait vraiment une portée, qui ait vraiment un sens et qui ne soit pas le calque de ce qu'on ferait adulte. C'est-à-dire, quand on a 10 ans, qu'est-ce qu'on peut faire en fait ? Et ce n'est pas du tout la même chose s'engager quand on a 10 ans que s'engager quand on en a 15 ou 20 ou 25, parce que déjà, on ne va pas pouvoir faire un chèque, on ne va pas pouvoir faire des maraudes. Il y a plein de choses qui sont hors de portée. Et ça, c'est vraiment quelque chose qui est important de réfléchir en tant qu'enseignant avant, mais aussi de réfléchir avec ses élèves.

  • Speaker #0

    Marc ?

  • Speaker #3

    Oui, pour répondre un petit peu à cette question sur la pluralité des conceptions du bien, il me semble qu'il faut distinguer deux choses. Il y a une dimension que je dirais épistémique, c'est-à-dire déjà se mettre d'accord sur ce qu'est le monde. Et ensuite, l'engagement qui va poser les questions politiques ou éthiques, c'est que voulons-nous faire collectivement du monde ? Déjà, tout le travail sur qu'est-ce que le monde, dans quel monde, dans quelle société, qu'elle est la veille. quelle est la réalité des choses en tant que telle, il y a déjà un très gros travail. Moi, je sais qu'en EMC, comme dans tous les projets que je peux mener avec mes classes un petit peu expérimentales, la question, ce n'est pas pour ou contre. Par exemple, cette année, nous avons travaillé sur la question de la légalisation des drogues. La question n'était pas tellement pour ou contre la légalisation des drogues, même si elle est venue à la fin. Mais d'abord, c'était quelle est la réalité en France de la consommation de drogue, de la vente de drogue, en France et dans le monde d'ailleurs, mais surtout en France. Donc déjà, se mettre d'accord sur un monde commun. On a vu dans cette année 2024, on a été riche en campagnes électorales, puisqu'on a eu trois scrutins, les européennes depuis deux tours pour les législatives. Et on a vu à quel point certains médias pourraient donner une vision complètement erronée du monde. Et pas que les médias, certains personnalités politiques aussi. Donc déjà, se mettre d'accord sur ce qu'est le réel, déjà, c'est un premier travail. Donc la question, c'est moins pour ou contre ceci ou cela, que de quelle connaissance avons-nous besoin pour se faire une idée sûre. Et ensuite, une fois qu'on s'est mis d'accord à peu près sur l'état du monde, on peut effectivement, là, avoir des conflits de valeurs. Et là, effectivement, il peut y avoir des conceptions du bien qui sont différentes. Pour reprendre l'exemple de Benoît Golitin, qui est à l'instant sur la pollution, soit on peut dire que la finalité, c'est de préserver une planète le plus longtemps possible pour des générations futures. C'est une conception, soit on peut dire, finalement, une ou deux générations, ça suffira, on dépense toutes les ressources de la Terre, on s'éclate, on consomme et puis c'est fini. Ce sont des conceptions du monde qui peuvent être défendables, en tout cas, on peut entendre. Mais avant de pouvoir avoir ce genre de débat, il faut quand même voir la réalité, par exemple, de l'impact des activités humaines sur la nature, sur l'environnement. Et là-dessus, on sait que déjà sur le constat, il y a tout un tas de manipulations, il y a tout un tas de mensonges, il y a tout un tas d'intérêts. Pour moi, l'engagement, c'est d'abord peut-être un engagement épistémique, un engagement à connaître, un engagement à dissiper les erreurs, les illusions et les mensonges.

  • Speaker #0

    Alors, Marquis et Benoît, vous avez commencé déjà à mettre un pied dans la deuxième partie de cette émission, où on va vraiment rentrer dans le concret des pratiques que vous menez, de ce que vous proposez. Et je commence avec vous, Benoît, puisque vous nous disiez un petit peu le démarrage du projet. Dites-nous un petit peu comment ça se passe une fois que vous avez identifié cette thématique et notamment il y a tout un travail aussi sur l'empathie que vous faites au préalable. Donc si vous pouvez nous en dire quelques mots.

  • Speaker #2

    J'allais dire qu'il y a plein de choses qui se passent avant en fait, avant de pouvoir réfléchir à des thèmes et s'engager sur un thème. Il y a vraiment une question chez les élèves d'école élémentaire de... de regarder le monde, comme disait Marc, d'identifier le monde tel qu'il est, de regarder les problématiques qu'il a. Et donc, pour ça, ça demande... C'est un travail qui est assez compliqué pour les élèves d'école élémentaire. Ça demande pas mal de lectures, de recherches documentaires, d'informations à croiser. Et ça, c'est un travail qui est très important, mais qui est aussi passionnant. Et puis, il y a aussi tout un aspect d'empathie, en fait. pour pouvoir s'engager pour une action, une cause solidaire, il faut pouvoir ressentir de l'empathie. En fait, ça peut être un vrai travail. C'est un vrai apprentissage pour les élèves de l'école élémentaire. Je pense qu'on en a pas mal entendu parler ces derniers mois, notamment autour des questions de lutte contre le harcèlement. Et c'est un vrai travail à mettre en place. Donc, ça demande aux élèves de pouvoir regarder l'autre, l'autre dans sa différence, dans ce qu'il ressent, dans ce qu'il vit. et se demander comment il se sent, est-ce que tout va bien, est-ce que quelque chose ne va pas, identifier ce qui ne va pas. C'est toute une série de questionnements qui ne sont pas innés, en tout cas pas si simples à comprendre pour les élèves.

  • Speaker #1

    On parle d'enquête, on parle d'empathie, il y a aussi quelque chose derrière tout ça qui est un engagement citoyen, politique, Géraldine Bozek. Quelles sont les attentes des élèves autour de ces questions politiques ? On a beaucoup de fantasmes à se dire soit ça ne les intéresse pas du tout, ils en sont trop loin. Visiblement, ce n'est pas tout à fait ça la réalité.

  • Speaker #4

    En tout cas, au moment des campagnes électorales en particulier, puisqu'on a eu l'occasion avec le CNESCO de mener une enquête dans 12 établissements très contrastés, collèges et lycées, au moment d'une élection présidentielle. et de fait, on a pu constater la grande demande des élèves en matière de décryptage de l'offre politique, de la vie politique, des grands enjeux de société. Et ce qui revenait très souvent dans les entretiens qu'on a conduits avec les élèves, c'est ne serait-ce que leur volonté de mieux comprendre l'offre politique, c'est-à-dire en premier lieu la gauche, la droite, l'extrême gauche, l'extrême droite. On a tous ces enjeux-là dont on a reparlé à l'occasion de... de ces dernières élections, qu'est-ce qui est extrême, qu'est-ce qui ne l'est pas. Et en fait, beaucoup, notamment ceux qui sont dans des milieux assez éloignés de la vie politique, beaucoup disent manquer de repères. Et la première attente, en fait, et ce qui est pour eux le plus légitime que les enseignants fassent, c'est qu'ils leur transmettent des informations et des connaissances là-dessus. Ça n'est pas facile, parce que quand on décrit leur politique, on a vite fait de la décrire peut-être d'une manière... qui laisse entrevoir une certaine position, mais c'est quand même ce qui compte. La deuxième chose, c'est, je voudrais revenir sur ce que Marc disait au tout début quand il évoquait la notion de contre-pouvoir. Ça, ça me paraît aussi extrêmement important d'initier les élèves à ce que sont... concrètement et réellement, de manière réaliste, les processus d'engagement et les processus politiques. Or, longtemps, on a eu une éducation civique qui présentait les institutions de manière assez idéalisée et même fallacieuse, avec une vision extrêmement sématique. Par exemple, le Parlement fait des lois. En fait, ce n'est pas tout à fait comme ça que ça se passe aujourd'hui dans nos démocraties où l'exécutif est à l'origine. essentiellement à l'origine des lois, et ça dans toutes les démocraties occidentales. Donc en fait, il y a aussi besoin d'une formation des enseignants sur ces questions pour que l'éducation à la citoyenneté soit quand même plus proche de ce que sont des réalités politiques concrètes.

  • Speaker #0

    Marc, ce sont des choses que vous travaillez justement avec vos élèves. Comment est-ce que vous fonctionnez ?

  • Speaker #3

    Le mieux, en effet, c'est peut-être un récit rapide. Moi, j'ai la chance de fonctionner notamment avec une classe de post-bac, avec des élèves peu nombreux qui sont tous majeurs et avec lesquels j'ai une liberté absolue puisque je les ai 4h30 par semaine sans aucun programme. L'idée d'abord, c'est de partir de leurs préoccupations. Les questions qu'ils se posent ne sont pas toujours les questions qu'on se pose, même si c'est parfois le cas. Et par rapport à ce que vient de dire Géraldine, je suis tout à fait d'accord sur le besoin de clarification sur la droite, la gauche, la politique, ça c'est évident. Donc moi par exemple cette année, pour le dire rapidement, mes élèves, j'aurais proposé de faire une enquête comme tous les ans, j'aurais dit on peut faire une vaste enquête, on a du temps. Ils m'ont dit on aimerait bien faire une enquête sur le trafic de drogue à Marseille et sur tous les morts qui sont liés à ce trafic, puisque l'année dernière, en 2023, on a eu un triste record d'une cinquantaine d'homicides dans notre ville. Et à partir de là, donc c'est... se sont posées plusieurs questions qui relèvent de la philosophie finalement. C'est-à-dire, pourquoi est-ce que certaines personnes deviennent trafiquantes de drogue et pas d'autres ? Est-ce qu'il est juste ou pas de punir la consommation de drogue ? Est-ce qu'il faudrait légaliser les drogues ? Etc. Et donc, nous avons reçu un grand nombre de personnes en classe, en fait, 11 personnes en l'occurrence, sociologues, des journalistes du Monde, des policiers, magistrats, avocats, anciens trafiquants de drogue, etc. Nous sommes allés en prison au Beaumet interviewer des... des personnes qui sont incarcérées pour trafic de drogue. Et l'idée, c'était en fait à chaque fois de rentrer dans une complexité. C'est-à-dire que par exemple, sur la question de la légalisation et sur la question de la neutralité, en début d'année, je leur ai dit, bon, moi, à priori, je suis plutôt pour la légalisation des drogues, de toutes les drogues, mais je n'ai peut-être pas assez réfléchi. Et il se trouve qu'en fin d'année, mon positionnement avait un petit peu bougé, pas complètement. Et donc ça, c'est… Voilà, la question de l'engagement, ça relève aussi, comme je le disais un petit peu tout à l'heure, de l'honnêteté intellectuelle et de la capacité. à faire évoluer nos points de vue dans un débat démocratique. C'est-à-dire qu'avec mes élèves, bon, mes élèves, ils sont majeurs, donc je ne vais pas jouer la carte d'une neutralité absolue sur les sujets, voilà, donc ça n'aurait pas beaucoup de sens. Mais par contre, ce que je leur dis, c'est que je leur dis qu'on va essayer d'avoir assez de points de vue différents, voire divergents, et d'analyser un problème avec le plus de perspectives possibles pour se donner les moyens, d'abord de prendre conscience d'une certaine complexité, et peut-être pourquoi pas. effectivement, de changer d'avis ou de se donner le droit aussi de ne pas avoir un avis. C'est en démocratie aussi, on n'est pas obligé d'avoir un avis sur tout, tout le temps. Et donc ça, ça marche assez bien. C'est vrai qu'à la fin de l'année, bon, je ne vais pas rentrer dans le détail, mais beaucoup de mes élèves et moi-même avons fait le bilan de tout ce qui nous avait fait bouger dans l'année, de toutes ces rencontres. Alors bien sûr, il n'y a pas que les rencontres, il y a aussi des lectures, des écrous d'émissions de radio, etc. Mais enfin, le plus puissant, c'est quand même les rencontres.

  • Speaker #0

    Et ces rencontres, Benoît, c'est aussi un levier que vous... que vous utilisez pour vos élèves ?

  • Speaker #2

    Oui, tout à fait. Je pense que c'est important de rencontrer des acteurs citoyens. Par exemple, je vais proposer à mes élèves de rencontrer des députés et pas de les rencontrer pour leur demander comment fonctionnent, qu'est-ce qu'ils font exactement, qu'on pourrait trouver dans le livre de MC écrit, mais pour leur poser des questions sur... sur les enjeux du moment, sur les questions du moment, qui peuvent les toucher eux directement ou pas forcément d'ailleurs. C'est un exemple de rencontre qui me semble important et ça me semble important de le vivre à l'école parce que c'est quelque chose qu'on ne fait pas forcément adulte alors qu'on pourrait le faire. Et je crois que ça fait aussi exercer sa citoyenneté. C'est aussi ça. Ça pourrait être aussi ça. et je pense que c'est le rôle de de l'école, de pouvoir le montrer, de l'illustrer.

  • Speaker #1

    Géraldine, on se rend compte qu'on parle beaucoup de projets d'élèves qui deviennent citoyens. Ils sont déjà citoyens, en tout cas à l'échelle de leur établissement. Et pourtant, il y a des limites. Ça paraît compliqué de les engager à devenir citoyens actifs, alors qu'ils n'ont pas toujours la possibilité de l'être réellement dans le cadre scolaire. On pense aux comités de vie lycéens, collégiens, où parfois c'est plus contraignant qu'un vrai engagement. concrets, pour le coup ? Vous le voyez ça dans vos études ? Les élèves vous le disent ?

  • Speaker #4

    Les élèves le disent, et puis plus fondamentalement, même philosophiquement, si on réfléchit, il y a quand même une contradiction, une antinomie entre d'un côté ce qu'est l'école, et de l'autre cette volonté d'en faire un espace de citoyenneté. Pourquoi ? Parce que la citoyenneté, ça réunit normalement des personnes qui sont sur un pied d'égalité.

  • Speaker #0

    Or, à l'école, ça n'est pas ça. On est dans un espace qui est aussi un espace marqué par des relations de pouvoir entre, d'un côté, des adultes et de l'autre, des jeunes. Et on peut se raconter tout ce qu'on veut sur une école démocratique. Elle ne sera jamais pleinement démocratique pour cette raison-là, à moins de repenser totalement l'éducation. Mais pour l'instant, on n'en est pas là. Et donc, je ne suis pas sûre que l'école soit le seul et peut-être le meilleur espace pour apprendre aux jeunes. leur citoyenneté en réalité. Alors on peut quand même faire des choses, l'école a un rôle à jouer, mais en ayant conscience de ces tensions et de ces limites-là. Et ce que montrent quand même tous les travaux depuis 20 ans là-dessus sur la démocratie scolaire, ce sont plutôt ces limites. Alors bien sûr l'école a changé, on n'est plus dans les années 60, mais ça change très très lentement, et les élèves sont encore majoritaires à dire que dans le... Dans l'école, leur parole est peu entendue. Et si on prend ceux qui exercent des fonctions de délégués ou de représentants, c'est une petite minorité. Donc il y a encore une fois une captation de la démocratie dans les mains de quelques-uns. Et c'est très bien qu'il y ait des élèves qui s'engagent en endossant ces règles de délégués, etc. Mais on est encore dans une démocratie très représentative, avec des élus qui ne sont pas toujours très en lien. avec la masse d'élèves qu'ils sont censés représenter. Pas parce qu'ils ne le souhaitent pas, mais parce qu'il n'y a pas toujours les arrangements pratiques qui le permettent. Et donc, c'est assez compliqué. Après, il y a quand même des expérimentations, des pratiques plus positives. Mais je pense qu'il faut aussi garder à l'esprit que l'école ne peut pas être pleinement une société d'égo et qu'elle ne le sera peut-être jamais.

  • Speaker #1

    Il y a un autre point de tension qu'on va évoquer dans la troisième partie. puisqu'on va parler de l'engagement et de la neutralité des enseignants. Avec une citation par laquelle je ne peux pas m'empêcher de commencer et de venir vers vous, Benoît Golitin, je vais citer Jean Jaurès, rien moins, qui disait « On n'enseigne pas ce que l'on sait, on n'enseigne pas ce que l'on veut, on enseigne ce que l'on est. » Et vous nous l'avez dit, j'enseigne avec ce que je suis. C'est quoi qui vous a amené vers cet engagement des élèves ? Vous l'avez vécu vous-même ?

  • Speaker #2

    Alors, je trouve que c'est tout à fait vrai. Cette citation, je repense à une enseignante que j'ai eue à l'IUFM quand j'ai été formé il y a quelques années et qui nous la disait. Je pense que c'est très vrai. En fait, après quelques années d'enseignement, je ne peux que constater que c'est d'autant plus vrai. Je pense qu'on enseigne vraiment ce que l'on est. Et je crois que si je me suis tourné vers... vers des projets tels que l'École de la générosité, c'est aussi parce que, par ailleurs, j'essaie d'être un citoyen engagé, d'être un citoyen actif, parce que je crois vraiment que ça fait partie de la citoyenneté, qu'elle ne s'exprime pas qu'en allant voter, même si on l'a vu, on a été assez sollicités de ce côté-là, mais on a pu voir toute la société civile aussi se... se mobiliser à cette occasion. Je crois que c'est une partie importante de la citoyenneté. Je ne sais pas si l'école doit y concourir, le donner en exemple, mais je peux constater que ça fait partie de ce que je suis et donc de ce que j'enseigne.

  • Speaker #3

    Marc, cette question de la neutralité, vous en avez un petit peu parlé, vous dites qu'avec des élèves adultes, Je vous aime. Vous pouvez peut-être vous affranchir d'une certaine façon de cela, mais on entend très régulièrement que les enseignants ont un devoir de neutralité. Est-ce qu'on l'entend bien comme il le faut, ce devoir de neutralité ?

  • Speaker #4

    D'abord, il y a un document que Canopé propose, qui repose sur des distinctions qui ont été élaborées par Thomas Kelly entre déjà la neutralité et l'impartialité, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. En réalité, si on regarde par exemple la question de la laïcité, moi par ailleurs je suis aussi formateur laïcité, la laïcité, la République. Si on regarde cette question-là, on sait bien que la laïcité, ce n'est pas la neutralité. La laïcité, par exemple, prend partie pour une certaine conception de la vie religieuse qui a renvoyé la conscience individuelle Ausha individuel, ce qui n'est pas du tout dominant dans beaucoup de traditions. La distinction qui est faite par Thomas Kelly, c'est de distinguer la neutralité et l'impartialité. L'impartialité elle-même, il la dédouble en deux parties, qui serait l'impartialité neutre et l'impartialité engagée. Comme le disait Benoît à l'instant, je pense que les élèves ne sont pas dupes de ce que nous sommes, de ce que nous sommes dans la classe, de ce que nous représentons, de ce que nous sommes en dehors. Il se trouve aussi que nous sommes très facilement googlelisables de nos jours et qu'on sait très bien que quand il y a une rentrée scolaire, enfin moins terminale au lycée, la première chose que font nos élèves, c'est d'aller voir qui nous sommes par ailleurs. Et donc, moi, ils voient très bien comment je suis engagé dans la cité. Donc, il serait complètement ridicule et même méprisant pour eux de leur faire croire que je suis un sujet transcendantal, neutre. Non, non, par contre, ce que je disais tout à l'heure, ça relève plutôt d'une exigence intellectuelle et d'une exigence… Voilà. presque d'une question d'honnêteté intellectuelle. Et là, pour le coup, il y a une éthique de la discussion qui dépasse la pluralité des points de vue. C'est que mon point de vue, que je peux revendiquer parfois comme un point de vue particulier, avec des engagements particuliers, l'idée, c'est de se donner tous les moyens possibles de le mettre en débat, en sachant évidemment que, comme le disait Géraldine, nous ne sommes pas égaux, que nos élèves sont au censure, que nos élèves n'ont pas la même maîtrise de la langue que leurs enseignants. qu'a priori au niveau rhétorique, on a souvent un petit temps d'avance quand même sur nos élèves, que donc cette égalité, elle est un petit peu feinte. Donc moi, ce qu'il m'est arrivé de faire, par exemple, je l'ai fait plusieurs fois, c'est d'inviter des gens en classe qui ne sont pas d'accord avec moi. Par exemple, il y a cinq ans, on avait fait une recherche sur la PMA pour les couples de femmes. Assez rapidement, j'avais dit à mes élèves que moi, j'y étais favorable. C'était à l'époque où la loi était discutée. J'avais dit, par contre, comme j'y suis favorable, on va écouter des émissions de France Culture de gens qui n'y sont pas forcément favorables. Et on va inviter surtout en classe quelqu'un, mais quelqu'un entre guillemets du même âge que moi, du même niveau d'études, parce que j'avais bien conscience que j'aurais pu me mettre en position de manipulateur moi-même, quand bien même j'aurais accepté d'avoir un point de vue sur cette question-là.

  • Speaker #3

    Et d'ailleurs, vos élèves, des fois, vous reprennent là-dessus. Ils vous font remarquer quand vous n'êtes pas si impartial, peut-être, que vous le dites.

  • Speaker #4

    Absolument, par exemple, pour reprendre l'exemple de Jardine tout à l'heure, c'est vrai que les élèves, la droite et la gauche, ça les intéresse, donc en EMC, je fais souvent des séances sur la droite et la gauche, moi, politiquement, ils me situent assez vite, avant même que je commence ce cours, donc Jardine, attention, soyez très très très vigilant, si vous voyez que je commence à vous donner l'impression de vouloir défendre un point de vue, ou caricaturer le point de vue qui n'est pas le mien, parce que ça, c'est une tendance très forte, ou le réduire, etc., faites-moi le remarquer, bien sûr qu'ils me le font souvent remarquer, et j'accepte leur... leurs remarques, parce que si on les accepte pas, on peut plus être enseignant. L'école, c'est quand même un lieu d'apprentissage d'une rationalité argumentative qui n'est pas simplement une rationalité scientifique qui viserait, comme on l'a dit tout à l'heure, à établir des faits avec des preuves, mais on sait que quand on utilise des arguments, c'est qu'on n'a pas de preuves. Si on n'a pas de preuves, on n'a pas besoin d'arguments. Donc c'est une rationalité un peu plus faible, mais c'est quand même une rationalité dans laquelle, d'ailleurs, au demeurant, les affects peuvent avoir une part. On ne peut pas exclure totalement les affects du champ on du débat politique, Benoît a tout à l'heure parlé d'empathie, etc. Mais sauf que c'est des choses à travailler. Ce ne sont pas des choses à apprendre au premier degré, c'est des choses à travailler, bien sûr, dans un espace dialectique où l'élève va pouvoir avoir le droit et même le devoir de saisir les incohérences de l'argumentation du prof ou sa mauvaise foi parfois, parce qu'on peut bien sûr en faire preuve aussi.

  • Speaker #1

    Géraldine, sur cette question d'encourager l'engagement des élèves tout en restant soi-même soi-disant neutre, qu'est-ce que Qu'est-ce qu'ils en disent,

  • Speaker #2

    notamment les élèves et les études ?

  • Speaker #0

    Alors moi, j'enjoins tout à fait ce que vient de dire Marc. Je pense d'abord que la neutralité est un leurre, c'est vraiment une gageure. Donc là, on a parlé plus tôt de la neutralité de l'enseignant à un niveau individuel, mais il y a eu beaucoup de débats et de controverses sur la non-neutralité de l'école dans son ensemble. On voit par exemple dans les années 70-80, Vous relisez la presse de cette époque, il y avait tout un débat sur la marxisation de l'école, dans un contexte que je n'aurai pas le temps de décrire. Et de l'autre côté, plutôt des forces de gauche qui disaient, mais non, regardez, quand on enseigne l'histoire, on enseigne l'histoire de l'État, du pouvoir, des grands hommes, on ne parle jamais des ouvriers, on parle encore moins des femmes, etc. Donc il y avait des controverses là-dessus, et ça continue, si on pense il y a une dizaine d'années aux ABCD de l'égalité. et à l'énorme controverse sur la théorie du genre introduite dans l'école, la journée de retrait décidée par certains parents face à l'enseignement de ces questions de genre à l'école. Donc en fait, l'école dans ses programmes, si on prend le temps de les examiner, elle n'est pas neutre. Il y a des orientations normatives qui sont quand même assez claires sur la laïcité, sur les questions de discrétion. d'égalité des sectes, etc. Donc, ça, c'est une première chose. Par contre, je trouve que c'est très important, effectivement, que l'enseignant ou l'enseignante explicite ses positions. et ne prétendent pas être neutres là où en fait, il ou elle est en train d'exprimer une position qui est plutôt normative. Et ça, ça me semble très important. Et c'est important aussi de ne pas rester dans une espèce de fausse neutralité affichée parce que ça pourrait avoir un effet pervers si l'enseignant lui-même n'a pas vraiment de position là-dessus, etc. S'il est indifférent à tout ça. ce n'est pas non plus un exemple de civisme. Donc je pense que faire comme ce que dit Marc, c'est-à-dire dire son opinion, y compris à des jeunes élèves. Vous savez, l'enseignant n'est pas surpuissant. Le premier vecteur de transmission idéologique, c'est la famille. Donc l'enseignant pourra dire, moi je pense ça. D'abord, l'élève va avoir plein d'enseignants dans sa vie, donc des représentants sans doute des valeurs diversifiées. Et puis, par ailleurs, l'enseignant est de peu de poids face à l'entourage en termes idéologiques, politiques, etc. Donc, allons-y tranquillement. Quand on a envie d'exprimer une position normative parce que, justement, c'est montrer qu'on n'est pas indifférent, que l'il y a là un enjeu, et ça, c'est important, eh bien, il faut le faire et il faut l'expliciter. Et puis, il faut amener de la contradiction. Ça, c'est très important aussi d'incarner par des rencontres. ou des lectures, etc., la contradiction, parce qu'en fait, la citoyenneté, c'est ça, c'est vivre la contradiction des valeurs et les moyens de surmonter ça, trouver des solutions collectives.

  • Speaker #3

    Marc ?

  • Speaker #4

    Je voulais prolonger par rapport avec cet exemple des ABCD de l'égalité, qui je trouve un excellent exemple, et aussi toute la question sur l'éducation à la sexualité, le travail contre l'homophobie, contre le sexisme, etc., et la question que Géraldine a à soulever des conflits de loyauté, en fait, entre ce qui semblerait être les valeurs de l'école ou les valeurs de la famille. Et effectivement, si on met les élèves en situation de choisir entre l'école qui formerait un bloc homogène, ce qui n'est pas le cas, en fait, et leur famille, il y a de fortes chances qu'ils choisissent leur famille. Moi, ce qui me semble être important, et c'est ce qu'on a essayé de faire, d'ailleurs, dans les programmes d'EMC, en faisant, par exemple, des distinctions très claires entre athéisme et laïcité, par exemple, qui reviennent plusieurs fois dans les programmes, c'est de montrer que il y a des distinctions conceptuelles à faire. Et que par exemple, sur la question de l'homophobie, moi, il y a des élèves qui me posent souvent la question, est-ce qu'on a le droit d'être homophobe ? Et j'ai fait d'ailleurs une petite fiche là-dessus, dans un petit livre qui s'appelle Vivre Libre, qui propose des ateliers pédagogiques aux collègues. L'idée, c'est de distinguer, par exemple, sur la question de l'homophobie, ce qui relèverait d'un jugement esthétique, j'aime, j'aime pas, ça me dégoûte, ça me dégoûte pas, ce qui relèverait du jugement de goût, ce qui relèverait du jugement moral, c'est mal, c'est un mal en soi. ce qui relèverait du jugement métaphysico-religieux l'homosexualité envoie en enfer ou ce qui relèverait du jugement politique il faut interdire l'homosexualité et en fait l'idée de les distinctions conceptuelles souvent est distinguer les types de discours et les types de champs, permet à l'élève de sortir du conflit de loyauté, l'élève qui peut comprendre que par exemple il a tout à fait le droit de, je sais pas, même de pas avoir sexualité du tout par exemple s'il pense que ça va l'envoyer au paradis c'est un droit que la république lui reconnaît complètement, mais que par contre à l'inverse Merci. une fois qu'il est question de donner des droits ou d'enlever des droits à des gens, là on ne peut plus réfléchir en termes de préférence personnelle, ou en termes de dégoût, ou en termes de croyances métaphysiques ou religieuses sur l'au-delà. En fait, souvent ça rassure l'élève de voir justement que ces champs sont différents. Alors que dans le discours familial ou dans le discours souvent médiatique malheureusement, toutes ces choses vont être mêlées. Et dans l'esprit de l'enfant, de l'adolescent et même du jeune adulte qu'on va voir au lycée, cette distinction entre... ce qui relève de l'éthique, du métaphysique, du religieux, du politique, etc. Elle n'est pas claire et je pense que c'est une des tâches essentielles de l'école de le faire. Par exemple, l'athéisme-laïcité, cette distinction-là qui est toute simple, elle est simple mais elle est hyper importante.

  • Speaker #3

    Benoît, peut-être pour finir sur cette question de la posture de l'enseignant, est-ce que ce sont toutes ces questions qu'on a évoquées là, vous les êtes posées, vos élèves vous les ont posées ?

  • Speaker #2

    Alors, évidemment, en fait, les élèves, ils me renvoient toujours, enfin pas toujours, mais très souvent à « Et toi ? » et « T'en penses quoi ? » et « Qu'est-ce qu'on doit faire ? » « Qu'est-ce que tu ferais ? » et en fait, ma réponse, elle est… C'est toujours très simple, en fait, c'est que je donne mon avis. En fait, je donne mon avis en disant, voilà, je vous expliquais tout à l'heure que plusieurs élèves ont présenté le thème qui les touche particulièrement et à l'issue de ces présentations, on fait un débat pour savoir sur quoi on va s'engager. Dans ce cas-là, en fait, je ne peux pas m'abstraire de ce débat parce que je fais partie de la classe. en tant que professeur et avec, évidemment, un autre positionnement. Mais en fait, je fais partie du groupe également. Et donc, je m'inclus dans le débat et je donne mon avis également et je prends part au vote également. Et en fait, je pense que c'est, comme le disait Géraldine et Marc, je pense que le fait de dire d'où l'on parle est très important.

  • Speaker #3

    Merci beaucoup à tous les trois. trois pour ces éclairages. On voit qu'il y a des tensions, des limites et aussi beaucoup de projets hyper intéressants à mener. Et pour continuer à inspirer nos auditeurs et auditrices, j'aimerais que vous nous donniez quelques idées, quelques inspirations que vous auriez envie de partager. Je commence avec vous, Géraldine.

  • Speaker #0

    Je trouve que c'est très important d'incarner l'engagement et de donner aux élèves une dimension plus humaines, en fait, dans ces activités-là. Et du coup, souvent, ce que fait l'école, c'est qu'elle convoque des figures du passé. Et je trouve ça très important, parce que les élèves sont vraiment en demande d'entendre davantage parler d'actualité. Je trouve ça important, justement, de plutôt inviter des gens qui se battent aujourd'hui pour une cause. Et donc là, dans l'inspiration du moment, je citerai bien, je ferai bien référence à ma collègue Pinar Selek, que peut-être vous connaissez, qui est donc une sociologue qui travaille aussi à l'Université Côte d'Azur, mais qui est aussi une militante d'origine turque et qui se bat depuis de nombreuses années pour plus de démocratie en Turquie, pour la cause des femmes et pour la cause des minorités, et qui a subi de la torture, des peines d'emprisonnement. des menaces de mort, etc. et qui continuent de se battre aujourd'hui. Voilà, donc inviter des personnes qui incarnent des formes très très fortes d'engagement, ça me paraît vraiment intéressant à faire avec des élèves.

  • Speaker #3

    Merci Géraldine. Marc ?

  • Speaker #4

    Je suis tout à fait d'accord sur l'idée d'incarner avec des choses qui sont en train de s'inventer et pas simplement avec des références au passé. Et parmi les choses qui sont en train de s'inventer, j'aurais pu parler de l'Apréhème, parce que l'Apréhème, c'est une institution à Marseille qui est tout à fait particulière, qui relève d'une lutte syndicale contre McDonald's. C'est un McDonald's qui a été réquisitionné, qui a servi de centre de distribution alimentaire pendant le Covid, et qui aujourd'hui est un espace d'engagement très fort. Je vous incite à chercher sur Internet. des éléments sur la prême, et j'aurais envie de parler d'un autre lieu qui s'appelle Les Collectifs, qui a été inventé au Beaumet par une sociologue aussi, qui s'appelle Leïla Delanois-Aissaoui. Et Les Collectifs, c'est un groupe de réflexion citoyen sur les questions politiques, les questions démocratiques, mais avec des détenus et des surveillants, mais essentiellement des détenus. Et je trouve que c'est très inspirant, c'est quelque chose dont je parle beaucoup aux élèves, j'invite souvent Leïla en classe aussi, parce que c'est de montrer qu'on peut construire de la citoyenneté, y compris à l'endroit où... qui paraît être celui de la relégation dernière, puisque la prison fait partie des lieux qui semblent plus éloignés ou peut-être les détenus ont le plus de mal à se sentir citoyens, à se sentir intégrés à une communauté politique. Et de voir justement qu'il est possible dans ces lieux de relégation de faire du politique, de faire de la citoyenneté, de faire du débat. C'est là où j'ai amené mes élèves d'ailleurs pour la rencontre dont je parlais. Ne serait-ce que d'en faire le récit, ça peut inspirer, ça peut donner envie d'inventer d'autres choses ailleurs, dans tous les lieux. et surtout dans les lieux qui sont les plus négligés, on va dire, par la politique institutionnelle ou la politique au sens le plus habituel.

  • Speaker #3

    Merci Marc. Benoît ?

  • Speaker #2

    Alors, de mon côté, je vais évidemment recommander aux enseignants qui nous écoutent de se pencher vers l'école de la générosité, d'aller creuser vers cette association qui permet vraiment d'étudier le programme de MC avec sa classe. Ce qui peut être déjà un premier défi, je pense aux jeunes enseignants, pour qui, en tout cas en primaire, on a beaucoup, beaucoup de choses à penser. Ça permet d'étudier le programme de l'EMC en s'ouvrant sur le monde extérieur. Ça permet d'avoir une pédagogie de projet et tout ce que ça donne dans une classe. Je pense à la cohésion de la classe, par exemple. Je pense à la dynamique. Ça permet d'introduire du débat. Ça permet évidemment de mener une action solidaire. Mais si vous voulez, c'est peut-être juste la dernière touche, mais tout ce qu'il y a avant la rencontre d'acteurs de solidarité qui sont juste des militants d'une association proche de l'école et qui permet de s'ancrer dans le réel.

  • Speaker #3

    Super, merci Benoît. Régis, pour la conclusion ?

  • Speaker #1

    Petite conclusion, je dirais. Engagez-vous, rengagez-vous, qui disait ça ? C'était Marc Rosmini, Géraldine Bozek et Benoît Golitin. Merci à tous les trois. On a envie de dire à ceux qui nous écoutent et surtout aux enseignants, pour faire s'engager vos élèves, n'ayez pas peur de dépasser la neutralité toute relative du prof. En tout cas, je retiens notamment ça de cet épisode. Un grand merci à tous les trois de vous être engagés auprès des auditeurs et auditrices d'Extra Class.

  • Speaker #3

    Merci beaucoup.

  • Speaker #2

    Merci, au revoir. Merci beaucoup.

  • Speaker #3

    C'était Cultiver l'engagement des élèves, une émission préparée et animée par Hélène Audard et Régis Forgione. Montage et mixage,

  • Speaker #1

    Simon Gaténiou.

  • Speaker #3

    Coordination de production,

  • Speaker #1

    Luc Taramini, Hervé Thury et Magali Devence.

  • Speaker #3

    Directrice de publication,

  • Speaker #1

    Marie-Caroline Missire.

  • Speaker #3

    Suivez-nous sur extra-classe.rezo-canopée.fr ou sur votre plateforme de podcast préférée pour écouter tous les épisodes dès leur sortie.

  • Speaker #1

    Une production Réseau Canopée 2024. Et donc l'idée de cette... Oui, c'est bien joli, j'ai adoré. Jingle audio !

Chapters

  • L'engagement, de quoi parle-t-on ?

    04:36

  • Enseigner et apprendre l'engagement, c'est possible et même fondamental

    18:16

  • Le prof en tension entre engagement et neutralité

    29:36

  • Inspirations

    42:56

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