- Extra classe
Bienvenue dans Parlons pratiques, l'émission d'Extra classe qui éclaire pour vous les enjeux éducatifs.
- Régis Forgione
Bonjour et bienvenue chers poditeurs et poditrices d'Extra classe, pour ce nouvel épisode Parlons pratiques ! Nous allons nous replonger collectivement dans une expérience commune à beaucoup d'entre nous, je pense : la cantine ! Hélène, plutôt bon ou mauvais souvenir ?
- Hélène Audard
Pas très bon pour moi, je dois dire. Entre les grandes tablées qu'on ne pouvait pas choisir, les goûts et les textures pas très réjouissants, et puis... Le traumatisme ultime de la langue de bœuf. Je reconnais que ça paraît un peu cliché, mais bon, ça date tout ça, alors ça a dû bien changer depuis.
- Régis Forgione
Justement, on va se demander avec nos invités comment la restauration scolaire évolue, comment elle prend sa part dans l'éducation à l'alimentation et au goût, mais aussi dans le vivre ensemble, l'éducation à la transition écologique et à la santé.
- Hélène Audard
Beaucoup d'attentes donc, mais comment faire mijoter tout cela à l'échelle d'un établissement, voire au-delà ? Qui sont les acteurs de ce temps méridien et autour de quels projets peuvent-ils se retrouver ?
- Régis Forgione
Pour y répondre, nous avons fait notre marché et nous avons choisi trois invités qui exceptionnellement ne sont ni profs ni formateurs et néanmoins experts de cette question.
- Hélène Audard
« La cantine, un temps éducatif à part entière ? », c'est le titre de cet épisode et c'est parti !
- Régis Forgione
Élodie Leszczak, bonjour !
- Élodie Leszczak
Bonjour !
- Régis Forgione
Vous êtes doctorante en sociologie à l'École normale supérieure de Lyon. Et vous préparez une thèse sur les agents de restauration scolaire. Question express pour commencer cet épisode. Est-ce que la cantine, c'est un sujet pour la sociologie ? Est-ce que vous ne seriez pas l'une des premières à vous intéresser aux agents de restauration scolaire ?
- Élodie Leszczak
Alors, je ne suis pas la première à m'intéresser à la cantine, mais je suis effectivement une des premières à m'intéresser aux agents de restauration scolaire.
- Régis Forgione
Vous allez nous dire tout ça dans la suite de l'épisode.
- Hélène Audard
Régis-Hubert Clech, bonjour.
- Régis-Hubert Clech
Bonjour.
- Hélène Audard
Vous êtes chef de la restauration scolaire dans un collège du Pas-de-Calais qui accueille les collégiens mais aussi des élèves de l'école primaire et vous êtes depuis peu élu dans la ville de Boulogne-sur-Mer en charge de la restauration scolaire et extrascolaire. Question express pour vous aussi : quelle différence voyez-vous entre être chef dans la restauration scolaire et chef dans un restaurant classique ?
- Régis-Hubert Clech
Aucune à part le fait que l'on a un rôle éducatif en restauration scolaire et non pas que récréatif comme dans la restauration traditionnelle.
- Régis Forgione
Claire Chambrier, bonjour.
- Claire Chambrier
Bonjour.
- Régis Forgione
Vous êtes responsable du développement scientifique et pédagogique chez Aprifel, l'agence pour la recherche et l'information en fruits et légumes, c'est l'acronyme. Question express pour vous : pourquoi mettre l'accent en particulier sur les fruits et les légumes auprès des élèves ?
- Claire Chambrier
Parce que c'est une vraie question, pour le coup. Alors, les fruits un peu moins, mais c'est vrai que les légumes, ils ne sont pas souvent très aimés. Donc, on a besoin de les faire aimer.
- Régis Forgione
On va essayer dans cet épisode de les faire aimer. Alors, c'est parti pour la première partie de cet épisode : « Comment mangent les élèves aujourd'hui ? » L'objectif pour cette première section, c'est de faire un petit peu un état des lieux de la restauration scolaire et du rapport des élèves à l'alimentation. En commençant peut-être par vous, Régis-Hubert. Où mange-t-on le mieux ? À la maison ou à la cantine ?
- Régis-Hubert Clech
Waouh ! Ça dépend du milieu familial en fait, parce qu'il y a encore quelques enfants qui bénéficient d'un cadre familial où le bien-manger est ancré, et d'autres où, avec les contraintes professionnelles des parents ou le milieu social, n'ont pas de vrais repas à la maison. Donc la restauration scolaire dans ces cas-là est en tout cas un repas, à raison de 4 ou 5 par semaine, mais au moins un repas de garantie d'équilibre pour les jeunes sur leur semaine.
- Hélène Audard
Alors pour préparer cet épisode, on s'est demandé justement si ça avait évolué un peu ce rapport entre manger à la maison, manger à la cantine. Et puis on a trouvé dans les archives de Réseau Canopé, donc anciennement CNDP, un petit film de 1980 qui alors a été tourné dans ce qu'on appelle un restaurant d'enfants, ce que je trouve assez mignon comme appellation. Et on va écouter donc deux enfants qui vont nous dire un petit peu ce qu'ils en pensent.
- Extrait "Restaurant d'enfants"
« Dis-nous, ça te plaît de manger au restaurant d'enfants ? » « Oui, beaucoup. » « Pourquoi ? » « Parce que les menus sont beaucoup plus variés. On a tout ce qu'il faut pour la santé. Au menu, on a plusieurs choses. Des fois, à l'entrée, on a de la salade ou des crudités. On a de la viande, ou alors du poisson. Le jeudi, on a du poisson. » « Qu'est-ce qui te plaît particulièrement ici au restaurant de la Roseraie ?« » « C'est les frites ! »
- Régis Forgione
Ah les frites ! On est en audio et on entendra le sourire de nos invités. Mais Claire Chambrier, les frites, toujours les frites... mais qu'est-ce qui est arrivé aux fruits et légumes ? Pourquoi seraient-ils moins consommés ?
- Claire Chambrier
Pour plein de raisons et c'est assez rigolo justement parce que dans le film, les enfants évoquent le fait qu'on mange plus varié. dans ce restaurant d'enfants. Je ne sais pas si ce serait considéré comme quelque chose de positif encore à l'heure actuelle, parce que je pense que justement, la restauration scolaire, elle a toujours cette vocation de proposer des repas équilibrés, adaptés, très variés. Et finalement, c'est peut-être cette variété maintenant qui ne plaît plus autant aux enfants, parce qu'il y a beaucoup d'aliments qu'ils ne connaissent plus et envers lesquels ils sont un petit peu plus... je ne vais pas dire soucieux, mais peut-être qu'ils ont plus de crainte à manger certains aliments qu'ils ne connaissent plus à la maison. Et c'est souvent le cas des légumes, justement. Certains fruits aussi, mais beaucoup les légumes.
- Hélène Audard
Élodie, justement, les agents de restauration scolaire avec lesquels vous avez eu des entretiens, qu'est-ce qu'ils vous disent de ce qu'ils constatent, eux ?
- Élodie Leszczak
Alors, effectivement, ça rejoint un peu ce qui vient d'être dit. Ils ont plusieurs sources d'inquiétude. Par exemple, ils voient des enfants manger des chips pour le goûter. Ils voient des enfants qui ne reconnaissent pas des carottes dans des carottes râpées. Donc ils sont aux premières loges pour observer ces habitudes alimentaires des enfants qui évoluent.
- Régis Forgione
Régis-Hubert, j'imagine que dans votre vécu, ça vous parle aussi, ce sujet-là en particulier ?
- Régis-Hubert Clech
C'est exact, on a des enfants qui effectivement ne reconnaissent pas forcément les aliments. Ça touche les légumes, oui, mais ça touche aussi même les viandes ou les poissons, parce que les produits transformés et ultratransformés ont pris le pas sur le frais. Et une cuisse de poulet peut dérouter aussi un enfant qui ne va pas la reconnaître. Un filet ne va pas être reconnu non plus. Un filet de poisson ne va pas être reconnu parce que ce n'est pas une forme habituelle. Les légumes sont au même titre. Si ce n'est pas une forme habituelle, une carotte râpée ne ressemblera pas à une carotte rondelle striée comme ils peuvent trouver en surgelé en grande surface. Et donc, on a effectivement une éducation à faire sur le produit en lui-même et la reconnaissance du produit brut ou transformé comme nous on l'a connu et qu'eux ne connaissent pas forcément.
- Hélène Audard
Du coup, Élodie, là on voit bien le rôle, à partir de ce constat, le rôle éducatif de la cantine. Mais c'est aussi un rôle un peu spécifique à la France, en fait, parce que ce rôle d'éducation à l'alimentation ou du bien-manger, etc., on ne le retrouve pas partout, en fait. C'est ce que vous nous disiez.
- Élodie Leszczak
Oui, effectivement. Le système français, il est plutôt convoité à l'international. À l'étranger, on regarde ce qu'on fait en France dans les cantines scolaires. On peut penser par exemple au modèle des États-Unis où il y a des cafétérias où les enfants vont pouvoir acheter, comme dans la restauration commerciale, l'option qu'ils préfèrent. Et où effectivement, il y a des écoles dans lesquelles il n'y a aucune considération, que ce soit nutritionnelle, écologique, d'équilibre alimentaire. Ça va vraiment être des petits clients qui vont pouvoir acheter tout ce qu'ils souhaitent. Donc très loin du modèle français.
- Régis Forgione
Et on pense aussi, en miroir, au rôle des familles. Sur le fait que l'école peut parfois porter un jugement négatif sur les familles, ou sur ce qui peut être mangé à la maison, ou sur l'éducation de leurs enfants à la maison, par rapport à ce qui peut se passer à l'école, c'est une question vive aussi pour vous, qui avez envie, comme vous le disiez, de faire aimer les fruits et les légumes ?
- Claire Chambrier
Il y a plein de questions par rapport à ça, parce qu'effectivement, l'école a son rôle à jouer, les familles aussi, et tout le monde finalement doit apporter sa petite pierre à l'édifice. C'est l'éducation à la maison maintenant qui est souvent négligée ou moins faite. Les parents consommant eux-mêmes moins variés, moins de fruits et légumes, derrière, ils ne les proposent pas à leurs enfants qui ne les connaissent pas, etc. Donc, c'est vrai qu'il y a un peu un processus en chaîne. Au niveau des chiffres, j'ai quelques données sur les niveaux de consommation des Français. On a des données récentes via l'étude Nutrimétrie 2024. Et on voit que, par rapport à ce fameux repère de consommation des fruits et légumes, où on recommande de consommer au moins 5 portions de fruits et légumes par jour. On n'a plus que 13 % des adultes qui atteignent ou dépassent ce repère, et seulement 19 % des enfants, donc ce n'est quand même pas beaucoup. Et selon les tranches d'âge, ça peut s'avérer encore plus problématique, et on voit par exemple que sur les 11-14 ans au collège, on n'a que 5 % des enfants qui atteignent ou dépassent cette recommandation. Donc oui, il y a vraiment quelque chose à faire et des dispositifs à mettre en place. J'ai envie de dire un peu partout en fait. L'école n'est pas la seule responsable, les parents non plus. Il y a aussi tout l'écosystème, mais il y a vraiment plein de choses à faire.
- Hélène Audard
Alors on va rentrer un peu dans les choses à faire dans la deuxième partie. Juste avant, ce que j'aimerais aussi, c'est qu'Élodie, vous nous fassiez un peu un portrait de qui sont , finalement, les acteurs de ce temps de la restauration scolaire ?
- Élodie Leszczak
Globalement, qui est-ce qu'on va retrouver dans les réfectoires en France ? Ça va être des agents de restauration scolaire qui vont préparer les repas, qui vont les servir aux enfants, qui vont faire la vaisselle, qui vont nettoyer le réfectoire et la cuisine. Et il va y avoir des encadrants du réfectoire. Selon les niveaux, ça peut être des Atsem en maternelle, des animateurs, des AED au collège, qui eux vont plutôt être du côté des enfants, à passer parmi les rangs, à aider les enfants à manger.
- Hélène Audard
Il y a aussi, Régis-Hubert, les enseignants, des fois, les cadres d'établissements qui vont dans la cantine, quand même. Vous les voyez ?
- Régis-Hubert Clech
Alors, on voit quelques cadres, des fois, qui... Le principal, le principal-adjoint, des conseillers d'éducation aussi, qui peuvent y venir, mais généralement, ce sont plutôt, effectivement, les AED qui sont là et qui encadrent. Maintenant, dire qu'il y a vraiment une pédagogie au sein du réfectoire, c'est un doux rêve. On essaye, mais c'est plutôt de la surveillance sur la discipline pendant le temps de restauration, plutôt que de l'accompagnement réel à table. Même au niveau de la table de tri, c'est assez sommaire. Au niveau des primaires, il y a des encadrants. Au niveau des maternelles, oui. Au niveau des collèges, au niveau des collégiens, on leur laisse un peu plus de liberté, on les suit moins sur le déroulé de leur repas.
- Hélène Audard
Alors, entrons dans ce qui se passe réellement dans ce temps de cantine. Alors, on dit cantine, mais on dit peut-être restaurant scolaire, c'est mieux ? Est-ce qu'il y a une préférence, Régis- Hubert ?
- Régis-Hubert Clech
Restaurant scolaire, c'est beaucoup mieux,
- Hélène Audard
oui. Moi, je préfère. Voilà, on a dit cantine, c'est le mot un peu trivial, mais effectivement, on va parler de restaurant scolaire, puisqu'on va parler aussi de ce qui se passe en termes d'éducation à l'alimentation dans le deuxième temps de cet épisode. Et là, l'idée, c'est de comprendre un petit peu quel est le cadre de cette éducation à l'alimentation et puis le rôle que chacun peut avoir. Et Régis-Hubert, du coup, on a envie de vous demander, il y a ce cadre qu'on a décrit un peu rapidement, ce constat. Vous, quelle est votre marge de manœuvre en tant que chef dans ce cadre à la fois réglementaire, scolaire ?
- Régis-Hubert Clech
On est un peu libre. Notre cadre c'est notre volonté de faire en fait, il n'y a que ça qui nous limite. On peut effectivement organiser des temps forts de rencontres avec des producteurs pour dire de sensibiliser au circuit court. On peut jouer sur la communication visuelle, ce qui est très utile, je pense justement au niveau des fruits et légumes. Sur la présentation d'affiches de saisonnalité et de pictogrammes et d'images qui représentent ces fruits et légumes. On fait la même chose au niveau de la pêche durable avec certains programmes, notamment Mr. Goodfish, où on peut présenter les espèces entières sur des posters et sur des vidéos. Il y a énormément de visuels qui sont posés au sein du réfectoire. Après, moi, j'ai la chance de pouvoir les servir en direct avec nos agents. On est sur un self linéaire avec salade-bar. Donc, on les accompagne sur le temps de passage. Donc, on peut leur présenter. En plus de l'écrito qui est descriptif, on peut leur expliquer aussi. On échange avec les élèves.
- Régis Forgione
Élodie, vous, dans vos travaux, à la fois le rôle et la place des agents de restauration scolaire dans l'éducation des jeunes, formellement ou informellement d'ailleurs, qu'est-ce que vous voyez ?
- Élodie Leszczak
Alors je vois des grosses disparités selon les restaurants scolaires. Effectivement, notamment en maternelle, là où il y a beaucoup d'encadrants, où les agents sont un peu plus disponibles, on va pouvoir avoir énormément de compétences qui sont enseignées aux enfants. On va leur apprendre à manger, on va leur apprendre des compétences comme ouvrir un yaourt, comme utiliser ses couverts. On va aussi leur apprendre la politesse, le savoir-vivre, la patience. Donc il y a plein de... d'apprentissages possibles au restaurant scolaire. Par contre, effectivement, quand on se retrouve dans une situation où chaque agent a 10 secondes, 5 secondes à consacrer à un enfant, ça va être plus compliqué, notamment au collège, au lycée.
- Hélène Audard
Ça, Régis-Hubert, la question du temps, vous la vivez aussi, vous, dans l'organisation de votre temps méridien ?
- Régis-Hubert Clech
Oui, donc nous, c'est vrai que le temps de contact avec l'élève au service est assez rapide. Par contre, le temps de l'élève à table a été inscrit dans le cadre du règlement intérieur il y a quelques années, où on a déterminé un minimum de 30 minutes à table pour chaque élève. Et on a travaillé dessus en le rentrant au règlement intérieur pour que le principal-adjoint ou la principale-adjointe établisse les emplois du temps des élèves en fonction de ça, pour qu'on ait un service qui soit partagé vraiment entre celui de 11 h 30 et celui de 12 h 30. Et que chaque élève puisse bénéficier d'au moins 30 minutes à table de temps de repas et d'avoir le temps, du coup, de manger selon sa faim et son envie.
- Régis Forgione
Ces questions-là, on y reviendra en troisième partie d'émission, mais j'aimerais quand même aussi rebondir parce que, effectivement, c'est là qu'on voit qu'on parle d'enjeux d'éducation et on voit que tout ça, c'est aussi une question de faire rentrer des ronds dans des carrés. Il y a un temps défini, il y a des horaires de cours, il y a... officiellement, je crois, un certain nombre de minutes, là vous disiez une demi-heure en tout cas assis à table pour manger, ce qui n'est pas toujours le cas, on ne va pas se le cacher dans la réalité. Mais , Élodie, justement sur ce fait d'avoir ou de prendre le temps ou pas, vous avez aussi observé des choses en particulier, ça dit des choses de notre système français, j'ai envie de dire, envié par ailleurs, comme vous le disiez tout à l'heure ?
- Élodie Leszczak
C'est vrai qu'on a encore des spécificités en termes de rythme alimentaire en France. Quand on regarde les schémas de à quelle heure les gens mangent, on a un énorme pic à 13 h en France qu'on ne retrouve pas du tout dans les autres pays. Donc on a encore un modèle avec ces spécificités. Et c'est vrai que la cantine, c'est un des endroits qui le transmet aux enfants. Ils apprennent qu'on s'assoit à table, qu'on mange, qu'on prend... alors effectivement, parfois ça peut être 20 minutes, mais en tout cas qu'on s'assoit avec ses camarades, qu'on partage un repas. On ne va pas manger... Par exemple, en Pologne, il y a une étude qui a été faite qui a montré que les enfants mangeaient dans les toilettes parfois ou se cachaient dans les couloirs pour déjeuner, pour être tranquilles, loin des adultes. On a quand même un modèle qui est bien différent de ça en France.
- Régis Forgione
Je vous propose un deuxième insert audio. Là, on a un extrait d'un épisode d'Extra classe qui s'intitule « Tous en cuisine : des ateliers d'éducation à l'alimentation » qui se passe dans des écoles de Manosque avec un exemple de ce qu'on peut faire avec des légumes.
- Extrait "Tous en cuisine"
« J'ai été ravie de pouvoir commencer cette année la formation d'enseignants et j'ai mené ces deux journées de formation en me disant : "Voilà... lorsque ces enseignants vont repartir, il faut qu'ils puissent proposer à leurs élèves des choses simples, comme la présentation dans légumes, de façon ritualisée, comme on ferait une addition posée de façon ritualisée jusqu'à ce que ce soit acquis." Pareil, on prend un légume de telle saison, on l'étudie pendant une semaine, on le dessine, on le touche, on le sent, on fait un copie-dessine par rapport à ce légume-là, et à la fin, on le découpe, on le goûte cru, on le goûte cuit. "Il vient de nous parler de la... La betterave. Celle-là c'est une betterave un peu particulière, vous êtes prêts ? Elle est trop belle ! Alors là en plus elle a une forme qui fait un cœur quand même. Vous avez vu, c'est trop beau. Elle vous donne envie d'être mangée ou pas celle-là ?" "Oui !" »
- Régis Forgione
Oh la betterave, la betterave en cube, moi j'adore, j'adore toujours autant ça en restauration scolaire. Claire Chambrier, j'imagine que ça vous parle très clairement. Là, on fait, au sens premier, aimer les légumes.
- Claire Chambrier
Ça me parle beaucoup, oui. Et ce qui est très parlant, c'est ce principe de présenter plusieurs fois le produit, que ce soit un légume ou autre chose, mais effectivement, c'est très vrai pour les légumes. C'est-à-dire qu'il ne faut pas se décourager au premier refus de l'enfant. Et on parlait des modalités éducatives. Et c'est vrai que maintenant, souvent, les parents ne souhaitent pas contrarier leur enfant, et se disent : « Bon, il l'a refusé une fois, j'arrête pour toujours. » Et ça, ça se joue souvent à des moments un peu cruciaux, juste après ou au moment de la diversification alimentaire, donc c'est quand même très très tôt, avant que l'enfant soit lui-même scolarisé. Alors que les études scientifiques montrent qu'il faut présenter les produits, parfois 8 à 10 fois, avant qu'ils ne soient aimés. Donc en fait, il ne faut pas se décourager, et il faut aussi les présenter sous différentes formes, avec différents accompagnements, c'est-à-dire que le légume seul, souvent pour l'enfant, il n'est pas suffisamment rassasiant. Donc derrière, lui, il va avoir ce souvenir de « ça ne m'a pas trop calé ce soir ». Donc si on le propose, par exemple, avec des féculents, avec aussi une petite sauce qui va le faire passer, etc. Il y a plein de façons, en fait, d'intégrer le légume dans l'alimentation, de le proposer de façon différente et au final d'arriver à le faire aimer. Et puis il faut savoir aussi que les goûts, ils évoluent tout au long de la vie. Donc même à l'âge adulte, on peut se mettre à aimer des choses qu'on n'aimait pas quand on était enfant. Et ça, il ne faut pas le perdre de vue non plus.
- Hélène Audard
Régis-Hubert, ça c'est un petit peu votre spécialité de faire découvrir, goûter, aimer des choses que les élèves n'auraient peut-être même pas imaginées.
- Régis-Hubert Clech
Oui, c'est vraiment un petit but aussi là-dessus, c'est de travailler sur les produits de leur terroir, déjà de leur faire découvrir les produits de leur terroir, parce qu'on a la chance, nous dans le Boulonnais, d'avoir quasiment tout à disposition : ça va être de l'élevage, de la pêche et puis le maraîchage. Donc on a vraiment la possibilité de leur faire découvrir déjà par leur terroir, donc de donner déjà un nom et un lieu au produit. Et après, effectivement, pour reprendre les propos, c'est de varier aussi la présentation. C'est vrai qu'on peut s'apercevoir que certaines présentations, on présente d'une façon, ça ne marche pas. On va essayer d'une autre façon, d'agrémenter effectivement avec un glaçage au beurre, de travailler différemment. Et même la loi EGalim nous oblige à travailler maintenant à un produit végétal avec des protéines végétales, justement, au moins une fois par semaine de présenter. Donc, de revenir à cette formule végétarienne pousse un petit peu les cuisiniers à retravailler des recettes, à aller travailler les légumes différemment, à les présenter sous forme de lasagne ou d'autres formes. Et du coup, à faire accepter justement ces légumes aux enfants. Après... c'est vrai que faire découvrir des produits différents, moi j'aime bien, on propose des huîtres, on propose du hareng, on propose plein de choses différentes, des fromages fermiers, plutôt que de travailler du fromage portion, travailler du fromage fermier à la coupe. Ce sont des choses qui, nous on a la possibilité de le faire, les parents n'ont pas forcément la possibilité de le faire. Donc c'est intéressant et c'est susciter aussi l'intérêt des élèves.
- Régis Forgione
Vous voulez réagir Claire ?
- Claire Chambrier
Oui, ce que je trouve intéressant par rapport à ça, c'est que justement, parfois les parents sont surpris de ce que leurs enfants mangent à la cantine. C'est que si on leur demande « voilà, est-ce que vos enfants aimeraient, je ne sais pas, manger tel ou tel produit ? » - là, vous parliez des huîtres, c'est quand même hyper étonnant et pas très courant d'avoir ça quand même en restauration scolaire -, les parents vont dire « non, non, mon enfant ne mangera jamais ça ». Et finalement, l'expérience prouve que l'enfant, parfois, il n'est plus tout à fait... partant pour tester, pour tenter et que finalement, il l'aime. Et le prérequis du parent de se dire il ne va pas aimer, donc je ne lui donne pas, fait qu'on s'interdit aussi parfois des choses. Donc la cantine, elle a quand même cette vocation pédagogique de pouvoir faire découvrir d'autres produits dans un autre contexte et donc finalement, de les faire et découvrir et aimer parfois.
- Régis-Hubert Clech
C'est exact. Effectivement, on a souvent un retour des parents d'élèves qui est un retour très positif, justement sur le fait que les enfants disent « ce midi on a mangé ça, on a mangé ça », ça crée une surprise chez les parents. Et même des demandes des fois de certains parents via leurs enfants pour avoir la recette ou connaître comment ça a été réalisé. Parce que notamment les potages, les potages c'est un truc tout bête mais les faire différemment que des parents et de faire en sorte que les enfants les aiment. Donc on a des demandes des fois des parents d'élèves sur les recettes et un retour positif.
- Hélène Audard
Ça, c'est très chouette. Alors Claire, j'aimerais bien que vous nous parliez aussi, puisque vous vous êtes intéressés chez Aprifel, à ce temps de cantine, avec un projet, un dispositif que vous proposez à tous les acteurs, si j'ai bien compris, de la restauration scolaire. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus ?
- Claire Chambrier
Oui, c'est un dispositif qui s'appelle « Des fruits et légumes dans mon assiette, écrire la cantine de demain ! » C'est un dispositif qui s'adresse aux collèges et à tous les encadrants, tous les encadrants, tout le personnel éducatif au collège, pour leur permettre de proposer un projet. C'est un projet d'écriture de récits prospectifs autour de l'alimentation. Pour ce dispositif, on s'est basés sur les quatre scénarios de l'Ademe pour avoir un point de départ déjà et pouvoir donner quand même un cadre au départ et que ça ne parte pas complètement dans tous les sens et, du coup, un cadre prospectif qui a été étudié et qui fait partie de propositions qui pourraient être les propositions du futur. Et nous on a commencé à établir des petits scénarios, on va dire, un peu de base, propres à la restauration scolaire, pour que les élèves ne partent pas de rien. Et après, toute leur imagination va venir élaborer ces fameux récits prospectifs. Et c'est quelque chose qui peut être pris en main par des enseignants, par des personnels de direction, par des personnels de restauration scolaire aussi, s'ils le souhaitent. On a aussi la possibilité de l'envisager dans le cadre des actions qui sont menées avec les éco-délégués. Donc, ça peut être un projet vraiment porté par n'importe quel personnel éducatif au collège. Et après, bien sûr, à lui de constituer l'équipe d'encadrants qui va l'aider à le monter aussi. Et il y avait vraiment cette volonté de se dire qu'on a besoin, dans les années à venir, d'avoir une alimentation qui soit plus orientée vers le végétal. Et donc, comment est-ce qu'on peut aussi faire en sorte que cette alimentation qui est un peu plus végétalisée, soit aussi portée par les jeunes, qu'elle soit aussi appréciée, aimée. Et donc dans tous les scénarios et dans tout ce qu'on propose, on va leur demander que ce soit faisable, mais aussi que ça leur plaise, et que ce soient des choses qu'ils aient vraiment envie de voir mises en place dans leur établissement, dans le futur, et qu'ils seront tout à fait en mesure de consommer.
- Régis Forgione
Élodie, là on a un exemple de projet vraiment pédagogique qui peut être mis en place par un petit peu tous les agents et les enseignants qui accompagneraient les élèves. Mais si on revient sur ce temps de restauration scolaire et sur l'idée d'en faire une opportunité peut-être d'éducation à l'alimentation, est-ce qu'il y a des conditions particulières pour que ça marche ? Ou au contraire des conditions qui font que ça ne marche pas, que ça ne prend pas ?
- Élodie Leszczak
Tout revient finalement à la question des conditions de travail des agents de restauration scolaire et aussi dans une moindre mesure des encadrants du réfectoire. Moi, j'ai constaté beaucoup d'équipes en sous-effectifs. J'ai constaté des équipes qui étaient vraiment en difficulté. Et donc, je trouve ça formidable que désormais, il y ait cette question de la pédagogie au restaurant scolaire, de l'éducation au restaurant scolaire. Maintenant, il faut faire attention à ce que ce ne soit pas des tâches et des missions supplémentaires qu'on va mettre sur un personnel qui a déjà parfois des difficultés à accomplir tout ce qu'on lui demande de faire.
- Hélène Audard
Régis-Hubert ?
- Régis-Hubert Clech
Oui, justement, cet accompagnement éducatif, il ne peut pas être porté simplement par le personnel. Ça rentre dans le cadre, comme vous l'expliquiez juste avant, ça doit rentrer dans le cadre d'un projet d'établissement. C'est-à-dire que quand à chaque fois qu'il y a un événement ou qu'il y a une animation particulière, dans le réfectoire ou dans l'établissement, liée à ça - moi je ne l'ai pas fait sur les fruits et légumes, je l'ai fait sur le poisson : la pêche durable -, ça demande effectivement un soutien d'enseignants, que ça rentre dans le cadre d'une petite partie du programme de l'année. C'est-à-dire que si c'est la reproduction, ça va taper dessus. Si c'est les végétaux ou d'autres choses, ou la pollinisation, c'est intéressant de le travailler avec des enseignants, que ce soit les enseignants en sport, en sciences, généralement qui sont porteurs... Les enseignants en sport sont assez écoutés, en tout cas pour ce qui est de l'équilibre alimentaire et de l'intérêt d'avoir une alimentation variée. Mais toutes ces animations-là doivent entrer dans le cadre d'un projet d'établissement pour que le personnel se sente accompagné et qu'il y ait effectivement du monde présent pour animer. En plus, bien sûr, d'intervenants comme - je ne sais pas si Aprifel le fait -, mais d'intervenir dans un établissement scolaire directement. Moi, je fais venir des producteurs qui le font, ou des pêcheurs, ou d'autres choses. Mais c'est un projet d'établissement. Le personnel, effectivement, est trop juste en nombre. Et quand on travaille du frais, trop juste en temps aussi, pour pouvoir se libérer sur cette animation-là.
- Hélène Audard
Claire ?
- Claire Chambrier
Côté Aprifel, on n'intervient pas directement dans les collèges par rapport aux dispositif dont je viens de parler. Mais c'est vrai qu'on a tout un programme d'interventions en écoles primaire, maternelle et élémentaire, avec plusieurs dispositifs, avec soit des diététiciens qui viennent dans les classes ou des éducateurs au goût qui viennent dans les classes. Donc, on a vraiment plusieurs sortes de dispositifs différents. C'est vrai qu'au collège, c'est un peu plus compliqué. Vous le dites, les personnels de cantine, ils ont plein de choses à faire. Les profs aussi, ils ont des programmes qui sont quand même assez considérables aussi et ne peuvent pas forcément passer du temps ou prévoir du temps pour des intervenants extérieurs. Donc, c'est un petit peu plus compliqué et ça doit rentrer dans le cadre de l'enseignement par matière aussi. Donc, ce qu'on a voulu faire justement avec ce dispositif dans les collèges, plutôt que de proposer des interventions - ce n'est pas qu'on ne trouve pas ça intéressant, au contraire, si on pouvait, on le ferait aussi, bien entendu -, mais là, on a plutôt misé sur le fait que les enseignants allaient travailler en équipe. Donc, par exemple, un CPE qui s'occupe des éco-délégués va embarquer dans son équipe le chef du restaurant scolaire et puis la prof de lettres et un prof de sciences pour avoir une équipe un peu plus pluridisciplinaire et pouvoir justement mener ses actions conjointement et que ce soit porté par plusieurs adultes. Donc, c'est plutôt là-dessus qu'on s'est basés pour le dispositif collège.
- Hélène Audard
Régis-Hubert, juste pour terminer sur cette partie, vous êtes très proactif. Vous lancez beaucoup de choses qui peuvent même paraître assez audacieuses. Qu'est-ce qui fait que ça marche ? C'est quoi les conditions pour que ce que vous faites, ça puisse fonctionner ? Que vous puissiez travailler justement en établissement, en équipe d'établissement ?
- Régis-Hubert Clech
C'est un ensemble, c'est une dynamique. je pense qu'on est... À différents niveaux, on est dans la fonction publique ou on est dans l'Éducation nationale. Donc on a un rôle, on est là pour le public, en l'occurrence, là, pour les élèves. Donc il faut fédérer dans ce sens-là, le retour positif doit se partager aussi. En partageant le retour positif, les gens sont encore plus impliqués dedans. Nos fournisseurs, en tout cas nos producteurs locaux le sont aussi parce qu'en les mettant en avant et en leur faisant rencontrer les élèves, justement ça les motive à s'impliquer et à commencer et à continuer à produire et à travailler dans ce sens-là. Je pense que c'est une question de motivation et d'échange avec les élèves. On a un retour des élèves qui est extraordinaire. On peut croiser des élèves qui sont maintenant en fac ou qui sont adultes et qui nous saluent encore dans la rue en disant : « Ah bah chef, c'était cool, on a passé du super temps là-bas, on a très très bien mangé. » Bon, des fois, ils nous disent que c'était un peu moins bien après, mais ça, il ne faut pas le dire. Mais non, mais c'est cet échange, en fait, c'est ce retour. On reçoit énormément en donnant. Et je pense que dans le cadre de l'éducation, quand on peut avoir un retour positif, ça incite à continuer.
- Hélène Audard
Claire ?
- Claire Chambrier
C'est important aussi d'humaniser ce rapport à l'alimentation. Et là-dessus, je trouve que ces rencontres dont vous parlez avec différents intervenants, avec les producteurs, etc., ça permet aussi de montrer que derrière chaque aliment, il y a du travail en fait. Et quels que soient les producteurs - que ce soit en viande, en poisson, en produits laitiers, en fruits et légumes -, il y a du travail. Et même les fruits et les légumes, ça ne pousse pas tout seul, parce que parfois on a l'impression qu'il suffit de cueillir dans l'arbre parce que ça arrivait tout seul. Il y a du travail en fait. Ou de ramasser par terre, c'est pas que ça. Et ça souvent, les enfants sont de moins en moins en lien avec le monde agricole, avec ceux qui nous nourrissent, ceux qui produisent l'alimentation. Et c'est très important de les reconnecter, justement, avec ce monde agricole et avec ces gens qui travaillent au quotidien énormément pour produire une alimentation de qualité.
- Régis Forgione
Élodie ?
- Élodie Leszczak
Oui, je voulais juste rebondir sur ce qui a été dit sur la déconnexion des enfants avec le monde agricole. Moi, j'ai été très surprise parce qu'un des restaurants scolaires sur lesquels je travaille est situé à la campagne et entouré de champs et entouré d'exploitations agricoles. Et pourtant les enfants n'ont pas une connaissance bien supérieure du processus agricole ou une connaissance des légumes par rapport à un des restaurants scolaires qui se situe en plein centre-ville d'une grande métropole. Donc effectivement, je pense qu'il y a beaucoup de choses à faire qui seraient intéressantes sur ce sujet.
- Hélène Audard
Régis-Hubert, ça vous fait réagir aussi ?
- Régis-Hubert Clech
Oui, parce qu'en fait, il faut remettre un nom et un visage sur, des fois, la production d'un aliment et l'origine. L'origine est très importante et effectivement, que ce soit les enfants ou les adultes, ils sont très réceptifs à ça. Ça va être les fraises d'Aurore, ça va être le fromage de Sabine, ça va être les fruits de Jérôme, voilà c'est mon primeur, voilà c'est ça. Et de pouvoir créer, d'humaniser effectivement cette chose, de faire connaître ce terroir, comme je disais tout à l'heure, c'est très important parce qu'effectivement, les enfants sont dans le village, ne savent pas que la production est dans leur village ou dans leur ville. Et le fait de le savoir, il y a une certaine fierté, il y a un attachement qui se crée. Et les enfants, il faut leur mettre un visage, un lieu sur le produit, sur le poisson, et sur la viande, sur beaucoup de choses. Mais ça marche plus facilement sur les produits laitiers, les légumes et le poisson que sur la viande. Sur la viande, il y a quand même des fois un petit attachement à la bête.
- Élodie Leszczak
Et puis être connus par les enfants, c'est aussi très agréable pour les producteurs. Moi, j'ai vu une productrice qui allait cueillir les fraises le matin-même, avant de les livrer au restaurant scolaire, pour être sûre qu'elles étaient nickels, qu'elles étaient parfaites, pour faire plaisir à ces enfants. Et voilà, ça leur apporte aussi du sens dans leur métier que de savoir que c'est eux qui vont nourrir les enfants du village.
- Régis-Hubert Clech
Exactement, et puis en plus, la fraise de la cueillette du matin, c'est quelque chose d'extraordinaire. La fraise, c'est une petite saison dans l'année pour les scolaires, parce que ça va correspondre au mois de mi-mai - juin, et puis après ce sera septembre, ce n'est rien. Mais le fait que la fraise n'ait pas eu de contact avec le réfrigérateur, c'est extraordinaire au niveau du goût. Donc on fait goûter un produit au top aux enfants en faisant ce système-là. Je fonctionne comme ça aussi, c'est top.
- Hélène Audard
Écoutez, vous nous faites saliver, donc on reste sur cette impression, ce goût de la fraise sur nos papilles.
- Extra classe
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- Régis Forgione
Et on se dirige vers la troisième partie de cette émission autour de « La pause méridienne : un temps à part ? » Avec l'idée là, de donner des pistes pour peut-être penser différemment le temps de la cantine, le travail entre ces acteurs et... Élodie, peut-être une réflexion plus large sur l'articulation de ce temps de restauration scolaire, cette fameuse pause méridienne, et sur le temps de l'enfant d'une manière plus générale. Comment les acteurs de ce temps peuvent peut-être travailler ensemble, y réfléchir ensemble ?
- Élodie Leszczak
Effectivement, il y a tout un travail à faire sur ça. Il y a beaucoup d'établissements dans lesquels les enseignants, le directeur de l'établissement ne connaît pas les agents, ne va pas leur dire bonjour, ne connaît pas leur prénom. Quand on parlait tout à l'heure de l'intérêt d'un projet à l'échelle de l'établissement, où collaboreraient les différents groupes professionnels de l'établissement, pour moi déjà le principal gain à ce genre de projet, c'est redonner une légitimité éducative aux agents. C'est leur dire que « oui, vous faites partie de cet établissement, on vous connaît, on peut travailler avec vous, c'est intéressant de travailler avec vous ». Et donc ça leur donne déjà une toute autre place par rapport à des établissements où ce sont vraiment des agents subalternes auxquels on ne dit même pas bonjour. Il y a vraiment des épisodes de mépris dont j'ai été témoin. Et c'est pour ça que c'est particulièrement important qu'on réussisse à créer du lien aujourd'hui entre la partie enseignante, la partie périscolaire et la partie restauration scolaire dans les établissements.
- Hélène Audard
Avec toujours cet enjeu que ce sont des personnes qui ne travaillent pas au même moment et que donc c'est difficile de les faire dialoguer. Peut-être Régis-Hubert là-dessus ?
- Régis Forgione
Non, on est sûr de trouver toujours les fonctionnaires au même endroit, c'est à la pause café.
- Hélène Audard
C'est là que tout se passe.
- Régis-Hubert Clech
Arriver à un moment.. non mais c'est bête, mais c'est ça, c'est que le personnel de direction, des fois, prenne le temps de prendre un café au moment de la pause des agents. Et effectivement, ça facilite une communication et cette reconnaissance. Parce que c'est vrai que ce n'est pas le cas dans tous les établissements. Comme vous le disiez, des fois, il y a du personnel, ils sont dans une partie à part de l'établissement. Ils arrivent plus tôt, ils font leur boulot et ils repartent et ils ne croisent que... peut-être que l'agent gestionnaire ou le secrétaire général, comme on peut dire maintenant. Mais c'est vrai que ça arrive encore. Alors que juste d'aller prendre un café une fois par semaine, ça peut être ça. C'est une petite réunion d'informations, un petit échange. Surtout qu'il y a l'élaboration des menus qui doit se faire normalement en commun. Donc les commissions de menus ne sont pas toujours présentes dans chaque établissement. Des fois, il y a simplement une proposition du chef et un contrôle derrière. Mais les autres agents sont là aussi et c'est vrai que c'est très très très très important que la direction, en tout cas, fasse l'effort. Le corps enseignant, on peut se croiser aussi pendant leur temps de repas et leur temps de service.
- Hélène Audard
Alors on comprend qu'il y a ce lien qui est important, ce lien humain qui va permettre que les choses se fassent. Il y a aussi une réflexion que vous avez menée, notamment Régis-Hubert, sur l'espace, le lieu, le confort, qui fait partie de l'expérience aussi.
- Régis-Hubert Clech
Oui, disons qu'on a modifié plusieurs fois le cadre et le mobilier du réfectoire. Donc, on n'a pas des moyens énormes, mais on a travaillé sur, effectivement, la luminosité. Il y a eu une extension du réfectoire il y a quelques années. Avant, on bénéficiait d'un réfectoire avec un plafond plat, avec une résonance terrible. Et donc, quand il y a eu la concertation sur l'extension, l'architecte a dû prendre en compte ce principe de résonance et a travaillé sur un plafond déstructuré qui, du coup, fait que le réfectoire accueille maintenant plus de 300 élèves en même temps, mais sans aucun bruit. On n'a pas l'impression du tout d'être dans un brouhaha, alors qu'avant on mettait 120 couverts à table et c'était inaudible. Ça, ça joue. On a joué aussi sur le mobilier avec la modification des grandes tablées, comme vous en parliez en introduction. Certains élèves apprécient encore les grandes tablées, donc on en a laissé quelques-unes pour avoir ces tables de groupe, mais on a retravaillé sur des tables rondes pour certains, sur des tables aussi en forme manche-debout, avec des fauteuils adaptés pour qu'il y ait des différences de niveau, pour qu'il y ait aussi un accès à la fenêtre avec une vue directe sur l'extérieur. On a travaillé cette partie extérieure aussi avec une vue sur l'espace vert, des systèmes de claustra, des... des écrans aussi que l'on a positionnés avec des diffusions de reportages, sans le son les trois-quarts du temps, mais au moins d'images sur l'alimentation, sur d'autres choses, mais qui rendent en fait le réfectoire plus vivant et devient un espace, entre guillemets, de détente. Parce que le temps méridien est vraiment un moment de détente pour les enfants, c'est un moment de pause au même titre que pour les enseignants, et... On travaille régulièrement l'amélioration de ce cadre.
- Régis Forgione
Elodie ?
- Élodie Leszczak
Oui, tout à fait. C'est un moment de restauration. C'est un moment parfois éducatif, mais c'est aussi un moment de sociabilité et de détente pour les enfants. Eux, c'est ce qu'ils demandent, c'est de pouvoir discuter avec leurs copains, c'est de pouvoir passer un bon moment et c'est d'avoir une pause dans leur journée de classe.
- Régis-Hubert Clech
Le fait qu'ils restent à table, justement, leur permet aussi de manger correctement. S'ils ne s'y sentent pas bien, dans le réfectoire, on sait très bien que l'alimentation se résume à quelques petites minutes à table pour prendre l'essentiel, la tartine et le truc, et ils se sauvent tout de suite dans la cour pour retrouver ce moment d'échange.
- Hélène Audard
Claire, je ne sais pas si vous avez encore les retours sur la cantine du futur des élèves qui ont participé au dispositif, mais on imagine qu'effectivement, au-delà de ce que l'on mange, les qualités nutritionnelles, il y a vraiment cet aspect plaisir, environnement, vraiment convivialité, qui est un peu une spécificité française d'ailleurs.
- Claire Chambrier
Alors, on n'a pas encore beaucoup de retours sur le dispositif. Il est quand même assez récent. Mais c'est vrai que dans les scénarios, la façon dont on les a posés, en tout cas, on a aussi parlé du cadre parce que ça nous semble être quelque chose de très important. Et ce sera vraiment intéressant de voir ce qui ressort par rapport à ça et la façon dont ils le travaillent. Parce que c'est... encore une fois, on aimerait que ce soit un lieu de convivialité. Moi, quand je vous entends, là, je me dis, mais voilà, c'est formidable. et quand je vois un peu les établissements où sont scolarisés mes enfants, le lieu de la restauration scolaire est loin d'être comme cela. Ça résonne, c'est un enfer. Et en fait, ils y passent un minimum de temps parce qu'ils ont hâte d'aller dans la cour, de prendre l'air et de ne plus être dans un brouhaha insupportable. Donc, c'est vrai qu'on a des établissements scolaires qui sont vieillissants aussi pour certains, dans lesquelles il y aurait plein de choses à faire et certainement pas beaucoup de moyens. Mais c'est intéressant de se poser ces questions et ce serait intéressant de voir quels sont les retours des jeunes par rapport à ça et leurs perceptions et leurs idées qui peuvent aussi enrichir des dispositifs qu'on a envie de mettre en place ou donner de nouvelles idées.
- Régis Forgione
Élodie, sur ces enjeux d'éducation, on ne parle que de ça depuis le début de l'épisode, de faire de ce temps de restauration scolaire un temps d'éducation aussi. Mais en préparant l'épisode, vous avez un petit peu retourné le paradigme, j'ai envie de dire, en tant que doctorante. À Hélène, vous avez dit : « Mais peut-être que non, peut-être qu'on peut aussi choisir ou que certains choisissent que ce soit simplement un moment de détente non éducatif qui ne répond pas aux mêmes règles que le temps scolaire. »
- Élodie Leszczak
Oui, complètement. En fait, on peut se demander, la cantine, bien sûr, elle est à l'école, mais à quel point ? Est-ce que ce ne serait pas quand même un espace spécifique ? Est-ce qu'elle ne devrait pas avoir des règles spécifiques ? Imaginons... Un système comme il y a en Scandinavie où les enseignants mangent avec les enfants, avec leur classe, donc ils vont en faire un moment proprement pédagogique, une extension du moment de la classe. Et il y a en fait des enseignants qui sont frustrés de ça et qui estiment que les enfants devraient aussi avoir le droit à un moment de pause, à un moment de détente, qu'ils ne soient pas en permanence du matin au soir dans la pédagogie. En tout cas, c'est la position de certains agents, de certaines agentes, qui considèrent qu'on ne devrait pas être... Par exemple, qu'on ne devrait pas suivre autant de règles de discipline pour les enfants dans le réfectoire. Que c'est normal qu'il y ait un petit peu de bruit parce qu'ils ont envie de discuter, ils ont envie de passer un bon moment avec leurs camarades et qu'on n'a pas, par exemple, à leur imposer le silence complet qui est encore une pratique qui existe dans certains réfectoires quand les enfants sont un peu agités.
- Hélène Audard
Régis-Hubert, vous voulez réagir ?
- Régis-Hubert Clech
Oui, c'est vrai que non, les enfants doivent être libres de ce moment-là. Après voilà, la discipline c'est sur le... Le vol intempestif d'aliments, de nourriture qui traverse la pièce comme ça, de jouer avec une carave d'eau, des choses toutes bêtes, ça se limite plutôt à ça. Après la discussion à table, c'est vrai que si la pièce, le réfectoire en lui-même, est une pièce avec énormément de résonance et d'écho, c'est tout de suite difficilement supportable, que ce soit par les autres, ça a tendance même à énerver les élèves. Donc il y a un travail effectivement sur la sonorisation du lieu qui permet après à tous les enfants de pouvoir discuter sans que ça gêne les autres. Il y a des moyens à mettre en place, je pense que les seuls qui peuvent y répondre sont les collectivités territoriales à différents niveaux, que ce soient les communes pour les crèches, les maternelles, les primaires, le département ou la région pour les autres. Mais le projet de l'alimentation et du temps de repas doit être inscrit dans leur volonté. Et seulement à ce moment-là, effectivement, on peut axer sur une rénovation ou un agencement différent des locaux qui peuvent être effectivement des fois vieillissants. Mais ce n'est pas parce que les locaux sont vieux qu'ils ne sont pas aménageables. Le neuf n'est pas toujours mieux. Il vaut mieux des fois avoir un bon bâti et puis le réaménager que partir sur un neuf pas adapté.
- Hélène Audard
Et je crois, Régis-Hubert, que vous avez financé une partie de ces aménagements parce que vous avez fait des économies par ailleurs. Donc ça prouve que c'est possible.
- Régis-Hubert Clech
Plus on travaille de frais, moins on dépense d'argent. Plus on compte et on évite le gâchis alimentaire, moins on dépense d'argent. Donc... Ce n'est pas un exemple, parce qu'on ne nous incite pas à réaliser un résultat positif. On a un budget à exécuter et on devrait le faire terminer à l'équilibre complet. Maintenant, quand on ne gâche pas, qu'on a un bon sourcing en local et en frais, on dépense beaucoup moins qu'en achetant du transformé ou de la marchandise qui a voyagé, qui est passée par un grossiste ou deux ou trois. Donc obligatoirement, ça nous permet d'avoir une petite poire pour la soif, des fois une grosse poire. Et celle-ci, elle doit être réinjectée uniquement pour la restauration et uniquement pour les élèves. Le matériel étant pris en charge généralement par la collectivité, il nous reste les éléments de confort, les éléments d'accueil. Et effectivement, il faut le cibler dessus.
- Hélène Audard
Bon, ça donne très envie tout ça. Et pour continuer à se donner de bonnes idées, je vous propose qu'on rentre dans la partie d'inspiration de cet épisode. On vous a demandé à chacun de réfléchir à quelque chose que vous aimeriez partager avec nos auditeurs et auditrices. Je vais commencer avec Élodie.
- Élodie Leszczak
Je suis désolée, je vais être un peu frustrante parce que j'ai pensé à quelque chose qui n'est pas commercialisé. Mais c'est une si belle initiative qu'il fallait absolument que je vous en parle. C'est une petite BD qui s'appelle « Dans l'ombre et la lumière. Au collège, le quotidien ordinaire d'agents extraordinaires ». Et elle a été créée par le département de l'Isère suite à des échanges, à des témoignages d'agents. Donc ce sont que des petites histoires vraies, des petites saynètes qui ont été vécues par des agents dans les collèges, qui sont magnifiées avec une belle illustration de Julie Rébéré. Je peux peut-être vous lire le synopsis de cette petite BD ?
- Hélène Audard
Allez !
- Élodie Leszczak
Alors : « Si leurs journées ne sont pas toujours roses, cette histoire tente de montrer que ce sont des hommes et des femmes engagés et fiers de leur travail. Bien que peu visibles, tous ces agents sont essentiels à la vie de la communauté éducative. Au-delà des balais ou des plats de service, ils ont des liens uniques avec ces jeunes qu'ils aident, eux aussi, à faire grandir. »
- Hélène Audard
Très bien, merci beaucoup Élodie. Claire ?
- Claire Chambrier
C'est une citation, donc ce n'est pas de moi. C'est d'une chercheuse qui s'appelle Sandrine Monnery-Patris et qui travaille au Centre des sciences du goût et de l'alimentation à Dijon - qui est une unité de l'INRAE -, et qui termine souvent ses propos en disant « manger sain c'est bien, mais manger heureux c'est mieux ». Et j'adore cette citation, donc voilà, je la reprends ici, et je trouve que ça résume aussi assez bien tout ce qu'on s'est dit, et le fait de se réapproprier et son alimentation, et le lieu dans lequel on mange, etc. Ça fait partie aussi de ce côté manger heureux, et qui compte vraiment énormément.
- Hélène Audard
Merci Claire. Je pense que Régis-Hubert ne la reniera pas.
- Régis-Hubert Clech
Non, non, pas du tout.
- Hélène Audard
Une inspiration ?
- Régis-Hubert Clech
J'en ai régulièrement. En citer une, là maintenant, je ne sais pas si une inspiration c'est dans mon rôle d'élu qui vient d'arriver, qui est tout récent. Une inspiration c'est de réussir à reformer une cuisine centrale en approvisionnement local qui alimenteraient de la crèche à l'EHPAD. Et ça, c'est le projet. Ce sont des choses qui se sont déjà vues dans d'autres départements ou régions. Et de pouvoir... Voilà. Ça, c'est mon inspiration et mon envie du moment qui va durer, à mon avis, quelques années parce qu'il faut le temps de le mettre en forme.
- Hélène Audard
Très bien. Merci beaucoup.
- Régis Forgione
Pour conclure, j'ai envie de dire, Hélène, merci à nos trois invités qui, pour une fois, on peut le dire, étaient autour de la table, toute artificielle ou numérique qu'elle puisse être. J'espère que cet épisode aura pu donner un autre regard sur les agents de restauration qui sont au cœur de tout ça et que vous avez pu savourer cet épisode. Merci à tous les trois, merci à Claire, merci à Élodie et merci à Régis-Hubert d'avoir partagé avec nous vos réflexions, vos pratiques, vos travaux.
- Élodie Leszczak
Merci à vous.
- Régis-Hubert Clech
Merci à vous, merci Régis.
- Hélène et Régis
C'était « La Cantine, un temps éducatif à part entière ? », préparé et animé par Régis Forgione et Hélène Audard. Réalisation : Simon Gattegno. Avec l'appui technique de : Aurélie Dulin et Jeanne Peronnet. Coordination de production : Hélène Audard et Magali Devence. Directeur de publication : Samuel Vitel. Tous nos remerciements à l'Atelier Canopé de Marly-le-Roy et à Alice Fourquez. Un épisode produit en partenariat avec Aprifel. Suivez-nous sur extra-classe.reseau-canope.fr ou sur votre plateforme de podcasts préférée pour écouter tous les épisodes dès leur sortie. Extra classe, le podcast par Réseau Canopé. Une production 2026. Il suffit d'appuyer sur un petit bouton probablement, rien de bien méchant.
- Extra classe
Extra classe.