- Véronique Izard-Achour
Véronique Izard-Achour, j'enseigne dans la belle île de La Réunion, au collège Jules-Solesse, à Saint-Paul. Je suis enseignante d'histoire-géographie EMC.
- Extra classe
L'école, on en parle beaucoup, mais est-ce qu'on écoute vraiment ? Les énergies scolaires, l'émission d'Extra classe qui vous inspire. Épisode 196.
- Véronique Izard-Achour
Je suis arrivée cette année au collège et à La Réunion. Et quand je suis arrivée à La Réunion, en 4e, le programme porte notamment sur l'esclavage et en EMC sur les libertés. Et là, je me suis aperçue que les élèves de 4e ne connaissaient absolument rien sur l'esclavage de leur île. Ils en avaient entendu parler, mais très vaguement - et d'où ma surprise -, et notamment sur le thème du marronnage. Alors là, c'était inconnu. Pour eux, la référence était la couleur de peau. Je me suis dit : « Bon, on va mener... il faut faire quelque chose, ce n'est pas possible. » Et je suis allée sur le site de La Flamme de l'égalité, dont le thème était justement les résistances à l'esclavage, d'où le marronnage. Le concours de La Flamme de l'égalité est un concours national. Le format : une classe ou un groupe de classes, sur un thème. Donc là le thème, c'était résister à l'esclavage. Les élèves et nous-mêmes, nous avions choisi le format - puisque nous avions le choix entre différents formats -, de faire un film qui serait en créole, en français et en anglais. Le format de la vidéo, le docu-fiction, a été proposé par le collègue d'anglais qui voyait déjà très bien la scène avec les élèves, un plateau télé, journalistes, spécialistes qui nous mettaient dans l'ambiance esclavage-marronnage à La Réunion.
- Extrait du docu-fiction
Hello ladies and gentlemen. Welcome to the BBC Channel. Today we are going to talk about slavery in Réunion Island.
- Véronique Izard-Achour
Pour moi, je ne me sentais pas, entre guillemets, la légitimité de travailler sur ce sujet toute seule. Donc c'est venu avec mon collègue d'anglais, je lui ai expliqué en gros le projet, il m'a dit : « Ben oui pourquoi pas, ça me plaît bien. » Et on a discuté avec la collègue de français qui avait aussi participé à d'autres projets interdisciplinaires, donc qui connaissait très bien le format et elle a accepté aussi. Pour travailler le sujet du marronnage, je me suis adressée aux archives départementales pour trouver la source. Et un procès m'a été recommandé, puisqu'il avait été peu traité par des élèves. Et c'est un procès d'une esclave qui s'appelle Marène, qui était sur une plantation à Sainte-Suzanne. Le procès, c'est un questionnaire. C'est, par exemple : « Quel âge avez-vous ? Est-ce que vous avez des enfants ? Combien de fois vous vous êtes enfuie ? » Et chaque fois, Marène répond de façon très concise, sans dévoiler justement trop de détails qui pourraient orienter les juges vers une poursuite, vers d'autres esclaves marrons. Nous nous sommes vite aperçus, les élèves et nous-mêmes aussi les enseignants, qu'il fallait construire toute une histoire, étant donné que nous ne savions pas grand-chose. Juste son âge, trois enfants, une exploitation qu'elle avait plusieurs fois fuie. Elle n'avait plus... On lui avait coupé une oreille. Elle avait la fleur de lys. Voilà les indices. On a dû donc se dire : « Il faut créer une histoire. »
- Extrait du docu-fiction
« A moin cé Marèn (je m'appelle Marène), ban mètr la don a moin le non la (c'est le Maitre qui m'a donné ce nom), moin larriv la kan lété p'ti (je suis arrivée ici quand j'étais petite), mi koné pu mi ou sa i sort (je ne connais pas mes origines). » « Marène, il faut que tu finisses la récolte avant la tombée de la nuit. Nous ne pouvons plus perdre de temps. »
- Véronique Izard-Achour
L'enseignante de français a construit déjà un canevas pour leur expliquer qu'une histoire, il y a un début, il y a une fin, et il y a justement des éléments perturbateurs. La difficulté de passer de dialogues et d'une histoire écrite à concrètement réaliser un film, ça a été très compliqué pour tout le monde. Les enseignants en premier. Je suis allée à un stage de formation justement sur le montage et le formateur nous a bien expliqué qu'il fallait partir d'un séquencier et de là, l'histoire écrite devenait concrète dans le film. Et là, nous avons eu beaucoup, beaucoup de difficultés pour faire comprendre aux élèves qu'on s'était trompés, qu'on apprenait nous aussi. Et qu'il fallait repartir, entre guillemets, de zéro, puisqu'on avait l'histoire écrite et pas le film.
- Échange avec les élèves
C'était pas simple parce qu'on devait faire entrer, et la partie avec les experts et la journaliste, et la partie film plutôt. Et du coup, on n'a pas pu mettre tout ce qu'on voulait au départ. Il y avait une scène où on devait voir des chiens et des chasseurs. Ça, on n'a pas pu, par exemple. Et du coup, les moments où on n'a pas pu filmer, ça a été raconté par un narrateur.
- Véronique Izard-Achour
Au départ du projet, les élèves ont un relationnel compliqué avec l'esclavage. Déjà, sur la couleur de peau. Certains ont beaucoup de difficultés avec la couleur noire. Pour eux, le noir, le cafre, comme on dit à La Réunion, égal « sous-homme », « sous-estimé ». Et ce rapport-là était très, très compliqué au début. Donc, il fallait le casser, montrer que, justement, ces esclaves noirs, ils n'étaient pas que soumis, et ils voulaient sortir de cet état-là et retrouver leur liberté par l'intermédiaire, des fois, du marronnage. Et je pense que ce projet a permis, dans cette classe-là, puisque j'ai trois classes de 4e, d'aborder le sujet plus facilement.
- Extrait du docu-fiction
La liberté acquise dans le silence et l'obscurité perd vite de sa saveur lorsqu'au lever du jour se font entendre, à travers la forêt de bois de couleur, les aboiements perçants des chiens qui mèneront bientôt les chasseurs sur les traces de l'esclave en fuite.
- Échange avec les élèves
« Paul, toi, tu es le maître. Donc comment tu as senti, toi, ton rôle ? » « J'ai senti comme si j'étais un meurtrier, que je faisais énormément de mal aux personnes qui étaient de couleur de peau noire. J'en ai parlé à toute ma famille, sur le projet, donc quel était mon rôle dans ce projet. Du côté de mon père, mon grand-père n'était pas très content parce que lui, ses grands-parents étaient esclaves. Marrons en même temps. Mon grand-père était un peu en larmes parce qu'il trouvait ça horrible de fouetter des gens. »
- Véronique Izard-Achour
Pour mobiliser les élèves, on leur a proposé déjà de travailler par groupe, se mettre avec des personnes qu'ils appréciaient, pour les motiver. Deux, le prix, leur dire que peut-être ils iraient en métropole, certains ne sont jamais allés en métropole. Trois, il y avait des notes, que ce soit en EMC, sur l'engagement justement. Et quatre, certains élèves qui étaient en difficulté, on leur a montré que justement, participer de façon technique avec la mise en place des décors, la prise de son, les vêtements, ça pouvait être très, très bien. Et donc pour des élèves en difficulté scolaire ou qui ont des problèmes, qui ont des PAP [plan d'accompagnement personnalisé], ils se sont sentis valorisés grâce à leur participation au projet.
- Extra classe
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