- Extra classe
Bienvenue dans les énergies scolaires, épisode 184.
- Laurent Blanchard
Laurent Blanchard, responsable local de l'enseignement à la maison d'arrêt de Strasbourg. Depuis près de dix ans, nous sensibilisons nos élèves au travail de mémoire et à la Deuxième Guerre mondiale.
- Extra classe
L'école, on en parle beaucoup, mais est-ce qu'on l'écoute vraiment ? Les énergies scolaires. Bonjour,
- Laurent Blanchard
Vous allez bien ? Vous venez pour la cérémonie ? Allez-y, allez-y. Installez-vous, je vous en prie. Pas sur la première rangée. C'est le surveillant qui les a, oui. Bonjour messieurs, bonjour. Je vous en prie, installez-vous là derrière. Là, ce sera les mineurs. Tu restes avec eux ? Il n'y a pas un éducateur ou quelqu'un ? Tu peux appeler la PJJ qu'ils nous envoient quelqu'un ? Merci. Je suis enseignant depuis 2004, professeur des écoles. Ensuite, je me suis spécialisé. Je suis à la maison d'arrêt de Strasbourg depuis septembre 2012, en tant qu'enseignant permanent. Et en 2015, j'ai eu la chance de pouvoir prendre la direction et de devenir responsable local d'enseignement. Nous avons une équipe d'enseignants permanents qui intervient directement en détention et puis un certain nombre de professeurs extérieurs, ce sont des profs de collège, lycées, lycées professionnels, qui viennent faire des HSE ou alors qui interviennent bénévolement. Oui, allô ? Attendez un tout petit peu, pour le moment j'ai que la moitié des élèves. Oui, il y a des mineurs mais ils ne veulent pas prendre la parole. Il est intéressant de noter deux chiffres en milieu carcéral. A l'extérieur, 79,6% de la génération a obtenu son bac. En prison, ils sont moins de 5% à être bacheliers. A l'extérieur, le nombre de personnes en situation d'illettrisme est autour de 7%. A la maison d'arrêt de Strasbourg, on est autour de 14%. L'unité locale de l'enseignement accueille à l'instant T près de 250 élèves, l'ensemble des mineurs incarcérés, mais également des hommes et des femmes. Sur l'année scolaire, ça représente près de 800 personnes détenues scolarisées. Effectivement, comme nous sommes une maison d'arrêt, il y a des entrées et sorties permanentes. Nous touchons plus d'un tiers des personnes détenues pour les enseignements. Vous avez votre carte ? Il nous manque les femmes. Je vais vite appeler le quartier femmes. Merci beaucoup. Les aléas de la détention. En 2015, nous avons mis en place un module intitulé « Deuxième guerre mondiale et travail de mémoire » . Il se décline en différents temps. Au premier temps, les profs d'histoire-géo ont sensibilisé les élèves sur cette période et sur les raisons de son conflit, sur ses conséquences, etc. Ensuite, nous allons avoir une semaine banalisée. où vont intervenir un certain nombre d'intervenants du mémorial de Schirmeck, du camp de Struthof, etc. Nous terminerons ce module avec l'intervention d'une femme juive rescapée de camp. Et enfin, en post-programme, nous proposons à certaines personnes détenues, condamnées, de sortir de la prison pour aller visiter et le mémorial de Schirmeck et le camp de Struthof. A l'issue de ces visites, nous proposons à une vingtaine de personnes détenues de participer à des cérémonies de commémoration. Vous tenez le drapeau bien droit. Au moment où on va dire "aux morts", il faut juste le pencher sans qu'il touche le sol. Vous vous souvenez ? Et à la fin de la Marseillaise, vous pouvez relever. Cette année, nous avons choisi de commémorer l'appel du 18 juin du général de Gaulle. Chaque année, nous choisissons une thématique différente. Ça nous semblait particulièrement intéressant ici, en milieu carcéral, puisque c'est aussi une manière de célébrer la résistance. Ça a différents objectifs. Déjà, c'est de rappeler aux personnes détenues et à nos élèves qu'ils sont citoyens. Ça permet aussi de faire ce lien dedans-dehors, puisque ces cérémonies existent à l'extérieur. Et pour nous, il est important de pouvoir les faire vivre aussi à l'intérieur. Et évidemment, ça rentre dans le parcours citoyen de nos élèves. C'est incarner, mettre en pratique ce parcours et pouvoir leur proposer de s'engager et de participer à ces temps importants où on rappelle les valeurs républicaines.
- Discours d'une détenue
Mesdames, Messieurs, aujourd'hui derrière ces murs, à l'abri des regards du monde libre, nous nous rassemblons pour nous souvenir. Moi, je suis ici, détenue, mais aujourd'hui je veux parler en femme libre, parce que la liberté ce n'est pas qu'une question de courage, de dignité, ni de mémoire. Et c'est ce que m'a appris ma grand-mère décédée en 2022, qui a connu personnellement le général de Gaulle et sa femme Yvonne. Elle me racontait ses grandes mains, sa silhouette raide, son regard profond, mais surtout elle me parlait de son silence. De cet homme qui parlait peu, mais qui, quand il parlait, faisait naître l'espoir. Aujourd'hui je suis là, je ne suis pas fière de tous mes choix, mais je suis fière d'appartenir à un peuple qui, grâce à des femmes et des hommes, a su se relever. Alors du fond de cette prison, je veux lui dire merci. Merci d'avoir été la voix de la liberté quand tant d'autres se taisaient. Et je veux dire à tous ceux qui écoutent : gardons vivante cette voix, parce que la liberté, la vraie, commence toujours par un refus, le refus du baisser les bras. Vive la République et vive la France. Merci.
- Laurent Blanchard
Ici, même si on est en détention, les personnes détenues sont fières de se rendre en zone scolaire. Pour eux, c'est une bouffée d'oxygène. C'est un petit peu un temps hors des murs où ils se sentent considérés non pas... pour leurs faits, mais pour ce qu'ils sont et pour leur investissement au quotidien au niveau de l'unité locale d'enseignement. C'est vrai qu'en milieu carcéral, il y a des discours qui reviennent assez souvent, auxquels on est très sensible. On a déjà des discours souvent antisémites, des discours homophobes, des discours sexistes, et de plus en plus des propos complotistes, même parfois des propos négationnistes. On investit pour ça différents axes, tout ce qui est l'analyse de l'image, on travaille aussi avec le club de la presse et la construction de l'information, on met en place un certain nombre de débats, même au quartier mineur, on a pu mettre un conseil de vie citoyen, on organise des élections donc les personnes détenues peuvent voter. On entend souvent que c'est pour la première fois qu'ils viennent voter. Il y a des choses comme ça qui peuvent s'initier en prison et nous, tout ce qu'on souhaite, c'est que ça perdure à l'extérieur et qu'à leur sortie ils puissent être différents et des citoyens éclairés et engagés. Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons. Cet appel à la conscience collective de Victor Hugo incarne l'ambition profonde de l'école républicaine, à savoir celle d'instruire, d'éveiller, de former les citoyens de demain, mais aussi de prévenir de l'exclusion, de lutter contre les déterminismes, de permettre à chacun de faire sa place dans la société. Lorsque l'éducation nationale prend sa place en prison, elle n'est pas seulement vecteur de savoir, elle n'est pas seulement là pour préparer à des diplômes, elle permet de restaurer l'estime de soi, elle permet de reprendre confiance et, en certifiant, elle ouvre le champ des possibles et œuvre à la réinsertion. On part d'un postulat, et je pense que ça c'est commun à tout le monde, à tous les enseignants à l'extérieur, c'est que tout le monde est éducable. Et que cette éducabilité, elle dépend aussi des conditions d'enseignement et d'apprentissage qui sont mises en œuvre. Et donc, en milieu carcéral, c'est la même chose. On considère que tout le monde est éducable, et on va mettre tout en œuvre pour essayer d'accompagner chacun dans ses enseignements et vers la suite. On ne veut laisser personne sur le bord du chemin.
- Extra classe
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