Parlons pratiques ! Un FabLab à l’école

Extra classe

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Parlons pratiques ! Un FabLab à l’école

De plus en plus de villes et villages disposent de leur FabLab (LABoratoire de FABrication). Ces lieux qui émergent depuis une dizaine d’années sont équipés d’outils et de machines de fabrication traditionnels comme numériques. L’objectif est de réunir des personnes qui partagent leurs connaissances, compétences, savoirs et savoir-faire autour de projets pouvant être réalisés via les outils du FabLab. Certaines équipes pédagogiques d’écoles, collèges et lycées s’emparent du concept et l’émergence d’un FabLab dans une école pose un certain nombre de questions. Comment adapter les espaces, les temps et les postures d’apprentissage ? Comment accorder l’apprentissage par projet et l’apprentissage par le faire, aux programmes scolaires et aux fondamentaux ? Quels niveaux de liberté, d’autonomie et de tâtonnement laisser aux élèves ? Pour quelles plus-values et charges de travail supplémentaires pour l’équipe pédagogique ?

La transcription de cet épisode est disponible après les crédits.

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Extra classe, des podcasts produits par Réseau Canopé.

Émission préparée par : Hélène Audard et Régis Forgione

Réalisée grâce à l'appui technique de : Atelier Canopé 06 Nice avec le concours de Roxana Obadia, coordonnatrice Clémi et de Cap'Radio

Animée par : Hélène Audard et Régis Forgione

Directrice de publication : Marie-Caroline Missir

Coordination et production : Hervé Turri, Luc Taramini, Magali Devance

Mixage : Simon Gattegno

Secrétariat de rédaction : Nathalie Bidart

Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr

© Réseau Canopé, 2021

Transcription :

RÉGIS FORGIONE : Après leur naissance aux États-Unis, au MIT, l’Institut de technologie du Massachusetts, les FabLabs ont essaimé à travers le monde et ont fait leur entrée à l’école.

HÉLÈNE AUDARD : Régis, je t’arrête. D’abord, c’est quoi, un FabLab ?

RF : Alors, un FabLab, Hélène, c’est un mot-valise pour « laboratoire de fabrication ». La philosophie des FabLabs, c’est l’apprentissage par « le faire ». Un FabLab, c’est un lieu équipé d’outils et de machines de fabrication, qu’elles soient traditionnelles ou numériques. Et l’objectif, c’est de réunir des personnes qui partagent leurs connaissances, leurs compétences, des savoirs, des savoir-faire autour de projets de création.

HA : Et dans une classe, ça donne quoi, alors ? Est-ce qu’il y a une pédagogie spécifique du FabLab avec ses élèves ? Est-ce qu’un FabLab, ça permet de développer des compétences particulières ? Comment est-ce qu’on adapte les espaces, les temps, les postures d’apprentissage ?

RF : C’est ce dont nous allons parler aujourd’hui avec notre invitée, Margarida Romero, et au travers des témoignages de Delphine Thibault, dans le premier degré, et de Nicolas Morisot, en ITEP [Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique], deux enseignants qui pratiquent en FabLab avec leurs élèves.

HA : Margarida Romero, bonjour.

MARGARIDA ROMERO : Bonjour aux collègues d’Extra classe.

HA : Vous êtes professeure à l’université Côte d’Azur, directrice du Laboratoire d’innovation et numérique pour l’éducation, professeure associée à l’université de Laval-Québec, et vous étudiez notamment les compétences du XXIᵉ siècle en jeu dans les FabLabs.

RF : Alors, pour être tout à fait dans le thème et vous partager les coulisses de fabrication de cette émission, l’invitée qui devait partager le micro avec Margarida, Delphine Thibault, devait être initialement en direct avec nous et, pour diverses raisons, ça n’a pas été possible. On s’est donc adapté. On l’a enregistrée pour lui demander de nous parler de son expérience avec sa classe. Donc, elle est professeure des écoles. Elle a initié un FabLab dans son école, dans la Marne, et je vous propose qu’on se lance dans le vif du sujet avec un premier insert audio.

[Extrait du témoignage de Delphine Thibault]

« Alors nous, on a installé le FabLab dans une salle d’activités qui représente en fait deux salles de classe. On a environ 110 mètres carrés dédiés à cet espace qui sert aussi à d’autres choses dans l’école. C’est un espace partagé et on a les machines du kit : machine à coudre, scie à chantourner, perceuse à colonne, cartes de programmation, imprimante 3D. Et puis on a aussi… en fait, c’était même avant d’avoir le FabLab à l’école, on avait créé un « Maker Space ». Je l’avais fait dans ma classe et du coup, il s’est agrandi. Donc on a tout un espace récup’ avec des bouchons, des rouleaux, des pièces, des rubans, des ficelles, des matières diverses et variées qui servent aussi à la création. À côté de tout ça, on a du stock de papier, des chutes que l’on récupère, des boîtes… C’est un peu la caverne d’Ali Baba du créateur. Ce qui est très chouette quand on a la chance d’avoir un FabLab, c’est que les compétences sont vraiment multiples. C’est-à-dire qu’on va faire appel à tout un panel de compétences, évidemment scolaires, mais aussi sociales, créatives. Et l’enfant va en avoir certaines en lui, qui vont être au service du projet, et puis dans l’autre sens – c’est ce que j’aime bien aussi –, c’est que l’on va avoir [besoin d’autres] compétences, nécessaires pour répondre à un projet. Et l’enfant va aller chercher les connaissances qu’il lui faut pour réussir à mettre en place son projet. Par exemple, dans le dernier projet qu’on a eu où c’était de la programmation, il y avait une phase où il fallait programmer une mesure d’angle en degré. On n’a pas du tout abordé les mesures d’angle, ce n’est pas au programme en primaire d’ailleurs. Et bien là, on avait besoin de savoir quelle était la mesure d’angle, donc on a été chercher cette information-là avec le groupe qui travaillait sur ça. Donc les compétences sont vraiment multiples et c’est ça qui est chouette. C’est qu’on va pouvoir toucher vraiment à des choses très différentes selon les projets des enfants. L’enfant va partir de son projet. Il a une idée bien fixe. Généralement, ils sont convaincus que ça va aller directement au but. Et puis en fait, ils se heurtent à des problèmes souvent techniques. J’ai l’exemple en tête d’un groupe qui voulait faire une petite suspension de porte pour que la sœur de l’un d’eux n’entre pas quand il serait indiqué « ne pas entrer ». On avait fait un prototype en carton, tout fonctionnait bien. Et au moment de reporter finalement les mesures en ligne sur le logiciel de modélisation 3D, ils ont dû faire des erreurs. Tout était en millimètres et ils ont cru que c’étaient des centimètres. Donc, en imprimant – je les ai laissés se confronter à leur problème – ils m’ont dit : « Ben c’est trop petit, ça ne va jamais rentrer. » Et donc là, d’être vraiment confrontés au problème… on revient aux hypothèses de départ, on revient à la construction et eux peuvent modifier. Donc ils sont vraiment dans une démarche essai-erreur-validation, comme on pourrait le faire sur du prototypage d’objets dans la vie réelle, on va dire, dans des entreprises où on crée vraiment des vrais objets. »

[Fin de l’extrait]

HA : Margarida Romero, je vous vois acquiescer à ce que dit Delphine. Alors, peut-être qu’on peut revenir à la base : le FabLab, les compétences du XXIᵉ siècle – c’est ce qu’on a mis dans le titre de cette émission –, qu’est-ce que ça vous inspire ? Qu’est-ce que vous pouvez nous en dire ?

MR : Oui, tout à fait. Delphine décrit très bien tous les potentiels de ces espaces. En fait, on retrouve vraiment à la fois les aspects qui sont de type pédagogique et des postures de l’enseignant. Donc, ce que nous explique Delphine, c’est d’inciter les élèves à s’autodéterminer et ça, c’est un type de motivation qui va engager les élèves de manière importante. Il y a également cet aspect du rapport à l’erreur et donc, à cette erreur productive. J’ai adoré quand Delphine nous explique : « Je laisse même [les élèves] se tromper », et donc on ne va pas éviter certaines erreurs parce que, comme nous dit un didacticien des mathématiques qui fait un travail vraiment très intéressant, Manu Kapur… il nous explique que, parfois, il faut même faire une pédagogie de l’erreur et que parfois, on conçoit des activités d’apprentissage pour que les élèves rencontrent des erreurs. Donc, dans un contexte de création et de fabrication – à la fois en combinant des matériels de récupération, des techniques de fabrication numérique, et dans des tâches relativement complexes –, cette gestion des erreurs, cette résolution créative des problèmes et ce travail en équipe sont vraiment très importants.

HA : Est-ce qu’on peut revenir sur les compétences du XXIᵉ siècle qui sont en jeu dans les FabLabs ?

MR : Le travail qu’on mène depuis 2017 – on avait commencé à l’université Laval et puis on continue ici, à l’université Côte d’Azur –, c’est d’identifier quelles sont ces compétences transversales très importantes pour pouvoir résoudre des problèmes complexes, comme ceux que l’on rencontre dans la société aujourd’hui, et donc préparer les élèves à être des citoyens actifs et autonomes. Et parmi ces compétences, il y en a qui sont là depuis la nuit des temps. Les humains, nous sommes créatifs, nous savons résoudre des problèmes. Il y a une capacité de coopération et il faut dépasser les aspects compétitifs pour arriver à bien apprendre à coopérer ensemble, avec différents acteurs. Il y a ces aspects de pensée critique qui sont essentiels. Par exemple, Delphine, dans ce FabLab, propose différents outils et techniques aux élèves. Par exemple, imaginons qu’on est en train de faire une maquette de ville et on propose aux élèves de modéliser la tour Montparnasse. Ça n’aurait pas de sens d’utiliser une impression 3D. Ici, avec des cartons, c’est suffisant. Par contre, pour un monument qui est relativement plus complexe, on doit réfléchir à la technique qui pourrait être la plus adaptée. Donc, il y a également une question de pensée critique très forte, en se disant que ce n’est pas parce qu’on a des outils complexes qu’on doit forcément faire les choix du numérique. On doit aider les élèves à faire un choix raisonné, et dans un contexte de sobriété numérique, dans lequel on connaît les différents potentiels. Mais on intègre également des critères de développement durable, de développement dans la durabilité, pour permettre également de s’engager dans des démarches circulaires dans lesquelles on peut donc recycler du matériel, comme Delphine nous l’explique.

RF : Dans ce que vous dites et dans l’articulation entre « compétences du XXIᵉ siècle » et FabLab, il ne faudrait pas qu’on laisse à penser que ces compétences du XXIᵉ siècle ne se développent que dans ce cadre-là. J’imagine qu’elles concernent quand même tous les enseignants. En fait, [quand vous parlez des compétences qui viennent] de la nuit des temps, l’humanité, la collaboration, l’esprit critique et de ces compétences dites « du XXIᵉ siècle »… Elles concernent vraiment tous les enseignants pour le coup, et tous les élèves ?

MR : Oui, je dirais que ça concerne tous les citoyens. Il y a ces compétences transversales comme la créativité, la résolution de problème, la pensée critique et la collaboration. Mais il y a également une compétence nouvelle qui est celle de la pensée informatique, qui est spécifique à l’émergence du numérique dans nos sociétés. Et celle-ci est un enjeu majeur, pour les élèves et pour les adultes que nous sommes en tant qu’enseignants, parents ou dans d’autres rôles éducatifs. Car il s’agit aussi de démystifier les technologies autour de nous. Et comme diraient nos amis de l’Inria [Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique], comme Thierry Viéville [chercheur en neurosciences computationelles], il faut soulever le capot et comprendre ce qu’il y a dedans pour ne pas tomber dans une pensée magique autour de cette technologie.

RF : Margarida, vous parliez tout à l’heure – et Delphine aussi un petit peu – de l’adaptation des gestes et des postures d’enseignants. Je vous propose qu’on écoute un deuxième extrait de l’interview de Delphine, plus particulièrement sur ces postures enseignantes, et qu’on en parle juste après.

[Extrait du témoignage de Delphine Thibault]

« Moi, je vois un vrai changement dans le FabLab. C’est-à-dire que c’est un peu le moment de la semaine où ça se transforme en communauté, comme le veut vraiment le FabLab à la base, avant qu’il soit à l’école. C’est la petite association où tout le monde se retrouve. On vient tous avec une idée de projet. Alors moi, un peu moins que les enfants, mais je fais exprès, des fois, d’amener mes projets pour qu’ils voient que je suis aussi en recherche, que je cherche comment faire pour que… je ne sais pas… mon projet de couture puisse aller à la bonne taille sur ce que j’ai prévu, etc. Et ce qui est bien, c’est qu’on est vraiment dans une phase où les enfants et les enseignants ou les adultes qui peuvent être là sont tous au même niveau. Certains vont apporter leurs compétences à d’autres, d’autres vont échanger, d’autres vont s’entraider pour chercher. Et on a vraiment un moment assez plaisant, finalement, d’échange, de partage et de création, ensemble, autour d’une idée commune, qui est la créativité. »

[Fin de l’extrait]

RF : On sent dans le discours de Delphine, qu’il y a un certain pas de côté, que ce n’est pas une posture, comment dire… ni traditionnelle, ni classique, qui se développe dans ces FabLabs ou dans ce type de pédagogie, Margarida ?

MR : Oui, tout à fait. Delphine adopte une posture d’enseignant créatif. La créativité nécessite de la liberté, une certaine marge de liberté créative. Aussi bien du côté enseignant, on n’est pas en train de tout définir à l’avance, elle laisse de l’espace aux élèves pour déterminer les projets ; mais également, elle laisse aussi de l’espace aux élèves pour choisir leur démarche, même pour se tromper. Et ça, ça demande vraiment un cheminement très important parce que ça demande de la confiance, de la confiance envers les élèves et envers soi-même. Ça demande aussi de savoir être très gentil avec les erreurs que nous faisons et d’accepter aussi qu’on ne connaisse pas tout. Et donc, comme Delphine le décrit, on est parfois en train d’apprendre avec les élèves. [Concernant] ce volet, je dirais que côté recherche, on regarde [cet aspect] de tolérance à l’ambiguïté. On regarde à quel point, sans avoir tout défini à l’avance, on est capable de s’engager dans une démarche où on se fait confiance, et collectivement, on va résoudre des problèmes et on va, comme le dit Delphine, faire une modélisation de cette démarche de résolution de problème.

HA : Et en même temps, on ne part pas dans tous les sens et on ne fait pas n’importe quoi. Ça demande pas mal de préparation aussi.

MR : Exactement. En fait, un des faux mythes de la créativité, c’est que ce serait tout et n’importe quoi. Or, tout au contraire, ce type de démarches demande beaucoup de préparation et elles sont très exigeantes, à la fois pour l’enseignant et pour les élèves. Il ne faut pas seulement maîtriser certaines connaissances – et, comme nous le dit Delphine, certaines de ces connaissances sont en dehors des programmes scolaires ou des cycles dans lesquels se trouvent les élèves –, mais il faut également faire toute une préparation matérielle. Et ça, ce n’est pas gagné. Il faut trouver un espace, il faut savoir le partager, il faut savoir l’équiper. Et ça, ça demande un travail qui peut parfois être complexe à faire, individuellement. Mais si on arrive à trouver du soutien autour de nous – un autre enseignant avec qui faire équipe ou bien même des soutiens virtuels au travers des réseaux sociaux –, ça permet de dépasser les petits problèmes qu’il pourrait y avoir dans ces projets complexes.

RF : On parle de rapport aux apprentissages et ça nous permet d’introduire un autre enseignant dans cette émission. Il s’agit de Nicolas Morisot qui est enseignant spécialisé à l’ITEP [Institut thérapeutique éducatif et pédagogique] de Commercy et il a également mis en place un FabLab qu’il pratique régulièrement avec ses élèves à besoins particuliers. Je vous propose d’écouter son témoignage.

[Extrait du témoignage de Nicolas Morisot]

« Il y a un enjeu qui est absolument fondamental en ITEP, c’est de reconstruire un rapport positif aux apprentissages. Et à ce titre, le FabLab est un projet particulièrement intéressant parce qu’il permet vraiment de donner du sens aux apprentissages tout en ayant une approche interdisciplinaire qui convoque plusieurs matières et qui crée en quelque sorte du lien, de la porosité entre les apprentissages. Et ce qui est intéressant aussi, c’est qu’on va pouvoir vraiment avoir des réalisations concrètes et motivantes pour les élèves. Par exemple, par le passé, on a pu faire tout un projet autour du jeu d’échecs en lien avec des parties par correspondance sur Twitter. C’est un projet qui s’appelle « QuotiChess ». Au sein du FabLab, les élèves ont pu créer leur propre échiquier. Ils ont modélisé en 3D et inventé leur propre pièce d’échecs. Et on a pu imprimer tout cela. Et donc, à la fin, chacun est reparti avec sa pièce et on a toujours à l’ITEP l’échiquier qui a été créé par les élèves. Donc, ça permet vraiment d’apporter une plus-value à tout un tas de projets de classe qu’on peut avoir. Un autre exemple de création concrète qu’on peut faire avec les élèves et qui est particulièrement intéressante dans le cadre de l’enseignement spécialisé, c’est qu’on va pouvoir aussi faire créer aux élèves leurs propres supports d’aide, ou même leurs propres supports d’adaptation pédagogique. Par exemple, ça peut être en numération, en mathématiques. On a besoin parfois de manipuler pour faire passer des concepts abstraits, notamment quand les élèves sont en difficulté. Et bien là, on va pouvoir créer le matériel de manipulation en numération. Alors ça peut être à différents niveaux, ça peut être du matériel pour travailler les petits nombres, comme du matériel pour travailler les fractions. On peut créer des bancs d’unités, des demis, des quarts, que les élèves vont imprimer et ensuite réutiliser dans les séances de maths. »

[Fin de l’extrait]

RF : C’est très dense ce que dit Nicolas, et notamment avec son public à besoins spécifiques. Alors, quel fil auriez-vous envie de tirer ? Nous, on aurait envie d’en tirer beaucoup dans ce qu’il dit autour de son public particulier, mais qui pourrait forcément se généraliser.

MR : Oui, c’est très intéressant d’avoir signalé ce rapport aux apprentissages qui, je pense, est clé pour l’ensemble des élèves, et notamment pour des élèves qui ont des difficultés avec un type d’apprentissage à l’école qui est quand même très basé sur des compétences logico-mathématiques et d’expression linguistique. Ce que l’on retrouve moins à l’école – et ce sont pourtant des compétences clés pour plein de métiers, aussi bien de l’ingénierie, de l’artisanat ou autres –, c’est cette capacité de faire, et donc pas uniquement de conceptualiser ou de résoudre des problèmes sur papier. Mais à un moment donné, il faut être capable de réaliser et ces compétences de réalisation, de manipulation, d’assemblage et autres, sont très, très importantes. On sait que l’apprentissage avec des artefacts qu’on manipule est très différent. Nous, nous avons mené des études expérimentales dans lesquelles on faisait des activités de productions uniquement verbales versus des activités de résolutions de problèmes avec des robots pédagogiques, et ce ne sont pas les mêmes élèves qui ont les meilleurs résultats en créativité. On peut être très créatif de manière verbale, avec des compétences plus traditionnelles à l’école, mais on peut également montrer son intelligence sans passer par le langage et en faisant des activités qui vont valoriser davantage de compétences par le faire. Je dirais que justement, ces approches-là sont vraiment une opportunité pour valoriser tout un ensemble de compétences qui sont peut-être moins travaillées aujourd’hui dans l’approche traditionnelle à l’école.

HA : Alors, on continue justement avec Nicolas ; on tire le fil de ces compétences et là, on va aller plutôt du côté des habiletés sociales, qui sont aussi travaillées dans le FabLab.

[Extrait du témoignage de Nicolas Morisot]

« Un autre point qui est très important pour nous, pour des élèves qui ont des troubles du comportement, c’est le travail sur les habiletés sociales et l’estime de soi. Le FabLab, c’est un espace où on coopère, où il y a beaucoup d’interactions entre élèves et où on va aussi pouvoir créer un tutorat. Les élèves qui maîtrisent mieux les choses vont pouvoir aider ceux qui ont plus de difficultés, tant sur les connaissances pures que sur la maîtrise des outils, les règles de sécurité, etc. Ce tutorat, on peut même l’utiliser dans une perspective inclusive puisque nos élèves d’ITEP pourront être valorisés en position de tuteurs vis-à-vis d’élèves de leur classe de référence, c’est-à-dire les classes où ils sont inclus. Ils pourront être valorisés pour montrer comment ils maîtrisent des outils et vraiment passer des connaissances aux autres. C’est très intéressant, le FabLab, parce qu’on peut travailler aussi, dans le cadre de l’estime de soi, le rapport à l’erreur et à l’imprévu. On utilise quand même la démarche scientifique et dans la démarche scientifique, on expérimente. Quand on manipule des outils complexes, il y a des choses qui ne se passent pas comme on s’y attend d’habitude. On doit passer par des phases d’essai-erreur. Donc, ça permet d’avoir un rapport vraiment positif à l’erreur. Et enfin, on peut vraiment aussi travailler l’autonomie en alternant des projets finalement assez guidés, qui sont vraiment menés par l’enseignant et où les élèves vont pouvoir développer des compétences et des savoirs. Et on aura aussi des temps plus libres où là, les élèves vont pouvoir faire leurs propres créations et réinvestir les compétences qu’ils ont acquises pour les transférer aussi à d’autres contextes. »

[Fin de l’extrait]

HA : Margarida Romero, donc, à nouveau des compétences très liées à ce qu’on disait en début d’émission à propos des relations entre les élèves à l’intérieur du groupe et aussi du rôle dans l’inclusion.

MR : Oui, tout à fait. Là, Nicolas souligne également la manière dont il y a ce design et cette conception de la collaboration au sein de ce type de projet, qui sont clés également. Donc, on est vraiment dans cette approche constructiviste : comment les autres peuvent nous aider par le biais des démarches de tutorat ? Comment on peut également valoriser des élèves, qui ne sont peut-être pas valorisés dans le contexte traditionnel, en étant porteurs d’une connaissance et de compétences envers d’autres élèves ? Ça me rappelle également les collègues de FabUlis, qui sont maintenant des collègues à vous, à Canopé, qui avaient justement cette démarche où les élèves ULIS [unités localisées pour l'inclusion scolaire] viennent montrer la démarche FabLab à des élèves d’autres classes. Et il y a également – ce que Delphine nous expliquait aussi – ce rapport à l’erreur qui est davantage positif. Et tout ça, nous, dans les recherches que nous avons réalisées l’année dernière… Nous avons conduit un travail auprès des écoles à Lille, donc pas qu’à Nice mais aussi à Lille et là-bas, on a analysé le climat d’équipe. On faisait l’hypothèse que le climat d’équipe favorisait la créativité dans des activités réalisées en petits groupes. Et effectivement, les observations nous ont permis de constater ce que les enseignants nous disaient déjà – on enfonce une porte ouverte, mais bon, il fallait l’enfoncer avec une méthodologie de recherche –, c’est que le climat d’équipe est vraiment très important. Et donc, pour prendre la métaphore du jardinage, il faut soigner son terreau pour que les graines puissent bien pousser. Et si une graine ne pousse pas, il ne faut pas blâmer la graine mais peut-être soigner le terreau et lui donner plus d’eau, lui donner les conditions pour qu’elle puisse évoluer favorablement.

RF : Belle métaphore autour de la nature en tout cas. Je vous propose qu’on redonne la parole à Delphine, qui va nous parler un peu des prérequis : comment être dans la démarche de pédagogie de projet quand on se lance dans un FabLab à l’école ?

[Extrait du témoignage de Delphine Thibault]

« Le FabLab, je pense qu’il faut déjà travailler d’une manière assez particulière, aimer travailler par projet. Moi, dans ma classe, ça s’est vraiment monté pendant les cours de sciences où j’avais besoin de fabriquer des petits systèmes pour un concours de sciences. Et donc là déjà, on a eu besoin de matériel. Donc, on a commencé par se faire un petit espace fabrication avec de la récup’, des choses toutes simples, vraiment, des rouleaux de papier toilette, les bouchons, les billes, etc. Et à partir de là est né vraiment le travail par projet, le travail en manipulation en sciences – ce n’est pas toujours facile de mettre en place de l’expérimentation. Et puis, plus c’est venu, plus on a eu envie de nouvelles choses. Moi, de mon côté, je découvrais aussi tout ce qui est impression 3D, programmation. Donc après, c’est venu s’agrémenter comme ça. Je pense que ça peut faire peur, le côté FabLab, parce qu’il y a la technicité des machines. Et ça, c’est vrai, il ne faut pas le cacher. Il faut pouvoir prendre du temps pour être à l’aise sur les machines parce que, en soi, les utiliser, ce n’est pas le plus compliqué, c’est plutôt la maintenance qui peut être compliquée. Ou alors, il faut avoir un réseau à côté de soi pour se faire aider, un réseau de « makers » qui seraient capables d’aider en dépannant. Et c’est le cas dans le FabLab à l’école parce qu’on est tous équipés du même matériel, donc ça, ça aide. Après, sur la question de faire classe de cette manière, il faut se préparer à avoir des enfants qui vont un peu s’animer comme dans une ruche, parce qu’ils vont faire des choses de différents côtés. Donc, il faut pouvoir gérer un peu tout ça, partout. Et la richesse, c’est que chacun puisse réfléchir à ses projets. Donc là, c’est vrai que ça devient vite quelque chose d’assez dense à animer, mais c’est aussi là que ça devient le plus intéressant. »

[Fin de l’extrait]

RF : On vous « entendait » sourire à la métaphore de cette classe qui travaille comme une ruche et je crois savoir que pour en arriver là, vous parlez de pédagogie des petits pas. On n’y arrive pas en un jour, à ce fonctionnement particulier, Margarida Romero ?

MR : Tout à fait. Comme le souligne Delphine, cette démarche, c’est une progression dans laquelle, si on se fait accompagner par des personnes qui ont des compétences dans ce domaine-là, c’est toujours plus simple. Dans le contexte que nous avons analysé – que ce soit à La Fabrique Beaubois à Québec, au collège Pierre Bertone à Nice-Antibes, ou au sein de l’incubateur numérique de Sanary-sur-Mer –, ce que l’on voit, c’est qu’il faut au moins un duo. Des enseignants comme Delphine peuvent y aller en solo s’ils ont un petit peu de soutien autour. Mais généralement, être à deux dans ce type de projet est vraiment très facilitant parce qu’à un moment ou un autre, on peut se décourager. Les machines peuvent tomber en panne. Il peut y avoir des collègues qui nous disent : « Oui, mais le côté sécurité de ceci, de cela… » ou « Ah, vous encombrez les espaces »… Bref. Il va y avoir des défis. Et le fait de travailler ensemble, avec au moins un autre enseignant qui peut être un allié, ou avec l’inspection, la direction d’école ou un parent qui veut bien donner un coup de main (comme c’était le cas dans l’école Jean-Marie Hyvert, ici, à Nice)... Il faut trouver au moins un allié et ensemble, on arrive à pousser des montagnes.

HA : On arrive sur la fin de cette émission. On va passer à « l’inspiration » pour partager avec nos auditeurs et auditrices quelque chose qui vous paraît important sur ce thème des FabLabs.

MR : Moi, je dirais que l’inspiration clé, ce sont les élèves. Je pense que, en entendant Delphine mais aussi en observant tous les enseignants, à un moment donné, en tant qu’enseignant, on maîtrise déjà ce qu’on fait et puis on peut se répéter, on peut se lasser. Et donc, il faut trouver un peu d’aventure dans le métier et je pense que là-dedans, quand on laisse un peu de marge et de créativité aux élèves, on est vraiment, vraiment surpris. Et je dirais qu’une autre inspiration, toujours très forte, ce sont les productions que les élèves arrivent à réaliser, quand on ne bloque pas ce qu’ils font. Un exemple très concret : on leur demande de faire une maquette de maison. Si on leur donne des instructions très concrètes, ils vont nous faire des productions très semblables. Si on leur donne vraiment toute la marge, ils peuvent venir avec des choses qu’on ne les soupçonnait pas capables de faire. Donc, pour moi, une source d’inspiration, ce sont toujours les élèves.

HA : Alors j’ajoute deux inspirations, très rapidement, qu’on a demandées aussi à Delphine et Nicolas. Delphine nous a parlé d’un site, instructables.com, en bon français, mais ça doit plutôt être « instructables » [avec l’accent anglais]. C’est un site en anglais mais il regorge d’idées, de projets de toute sorte pour s’inspirer. Et Nicolas, lui, nous a parlé du lien entre FabLab et littérature de science-fiction. Il conseille la sortie récente de la série télévisée « Fondation » et la lecture ou la relecture d’Isaac Asimov, « Le Cycle des robots » et « Le Cycle de Fondation ». C’est assez étonnant mais c’est aussi une bonne inspiration.

RF : Ce qui nous permet de conclure cette émission presque vers l’infini et au-delà. Margarida disait « pousser des montagnes » ; avant de pousser des montagnes, on a compris « pédagogie des petits pas », faire un peu de place dans une classe ou dans un établissement, installer quelques machines et oser se lancer dans le FabLab et dans les compétences du XXIᵉ siècle. Un grand merci, Margarida Romero, d’avoir partagé le micro avec nous.

MR : Merci Régis, merci Hélène, ça a été un plaisir. Et voilà, poussons des montagnes !

HA : Merci.

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RÉGIS FORGIONE : Après leur naissance aux États-Unis, au MIT, l’Institut de technologie du Massachusetts, les FabLabs ont essaimé à travers le monde et ont fait leur entrée à l’école.

HÉLÈNE AUDARD : Régis, je t’arrête. D’abord, c’est quoi, un FabLab ?

RF : Alors, un FabLab, Hélène, c’est un mot-valise pour « laboratoire de fabrication ». La philosophie des FabLabs, c’est l’apprentissage par « le faire ». Un FabLab, c’est un lieu équipé d’outils et de machines de fabrication, qu’elles soient traditionnelles ou numériques. Et l’objectif, c’est de réunir des personnes qui partagent leurs connaissances, leurs compétences, des savoirs, des savoir-faire autour de projets de création.

HA : Et dans une classe, ça donne quoi, alors ? Est-ce qu’il y a une pédagogie spécifique du FabLab avec ses élèves ? Est-ce qu’un FabLab, ça permet de développer des compétences particulières ? Comment est-ce qu’on adapte les espaces, les temps, les postures d’apprentissage ?

RF : C’est ce dont nous allons parler aujourd’hui avec notre invitée, Margarida Romero, et au travers des témoignages de Delphine Thibault, dans le premier degré, et de Nicolas Morisot, en ITEP [Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique], deux enseignants qui pratiquent en FabLab avec leurs élèves.

HA : Margarida Romero, bonjour.

MARGARIDA ROMERO : Bonjour aux collègues d’Extra classe.

HA : Vous êtes professeure à l’université Côte d’Azur, directrice du Laboratoire d’innovation et numérique pour l’éducation, professeure associée à l’université de Laval-Québec, et vous étudiez notamment les compétences du XXIᵉ siècle en jeu dans les FabLabs.

RF : Alors, pour être tout à fait dans le thème et vous partager les coulisses de fabrication de cette émission, l’invitée qui devait partager le micro avec Margarida, Delphine Thibault, devait être initialement en direct avec nous et, pour diverses raisons, ça n’a pas été possible. On s’est donc adapté. On l’a enregistrée pour lui demander de nous parler de son expérience avec sa classe. Donc, elle est professeure des écoles. Elle a initié un FabLab dans son école, dans la Marne, et je vous propose qu’on se lance dans le vif du sujet avec un premier insert audio.

[Extrait du témoignage de Delphine Thibault]

« Alors nous, on a installé le FabLab dans une salle d’activités qui représente en fait deux salles de classe. On a environ 110 mètres carrés dédiés à cet espace qui sert aussi à d’autres choses dans l’école. C’est un espace partagé et on a les machines du kit : machine à coudre, scie à chantourner, perceuse à colonne, cartes de programmation, imprimante 3D. Et puis on a aussi… en fait, c’était même avant d’avoir le FabLab à l’école, on avait créé un « Maker Space ». Je l’avais fait dans ma classe et du coup, il s’est agrandi. Donc on a tout un espace récup’ avec des bouchons, des rouleaux, des pièces, des rubans, des ficelles, des matières diverses et variées qui servent aussi à la création. À côté de tout ça, on a du stock de papier, des chutes que l’on récupère, des boîtes… C’est un peu la caverne d’Ali Baba du créateur. Ce qui est très chouette quand on a la chance d’avoir un FabLab, c’est que les compétences sont vraiment multiples. C’est-à-dire qu’on va faire appel à tout un panel de compétences, évidemment scolaires, mais aussi sociales, créatives. Et l’enfant va en avoir certaines en lui, qui vont être au service du projet, et puis dans l’autre sens – c’est ce que j’aime bien aussi –, c’est que l’on va avoir [besoin d’autres] compétences, nécessaires pour répondre à un projet. Et l’enfant va aller chercher les connaissances qu’il lui faut pour réussir à mettre en place son projet. Par exemple, dans le dernier projet qu’on a eu où c’était de la programmation, il y avait une phase où il fallait programmer une mesure d’angle en degré. On n’a pas du tout abordé les mesures d’angle, ce n’est pas au programme en primaire d’ailleurs. Et bien là, on avait besoin de savoir quelle était la mesure d’angle, donc on a été chercher cette information-là avec le groupe qui travaillait sur ça. Donc les compétences sont vraiment multiples et c’est ça qui est chouette. C’est qu’on va pouvoir toucher vraiment à des choses très différentes selon les projets des enfants. L’enfant va partir de son projet. Il a une idée bien fixe. Généralement, ils sont convaincus que ça va aller directement au but. Et puis en fait, ils se heurtent à des problèmes souvent techniques. J’ai l’exemple en tête d’un groupe qui voulait faire une petite suspension de porte pour que la sœur de l’un d’eux n’entre pas quand il serait indiqué « ne pas entrer ». On avait fait un prototype en carton, tout fonctionnait bien. Et au moment de reporter finalement les mesures en ligne sur le logiciel de modélisation 3D, ils ont dû faire des erreurs. Tout était en millimètres et ils ont cru que c’étaient des centimètres. Donc, en imprimant – je les ai laissés se confronter à leur problème – ils m’ont dit : « Ben c’est trop petit, ça ne va jamais rentrer. » Et donc là, d’être vraiment confrontés au problème… on revient aux hypothèses de départ, on revient à la construction et eux peuvent modifier. Donc ils sont vraiment dans une démarche essai-erreur-validation, comme on pourrait le faire sur du prototypage d’objets dans la vie réelle, on va dire, dans des entreprises où on crée vraiment des vrais objets. »

[Fin de l’extrait]

HA : Margarida Romero, je vous vois acquiescer à ce que dit Delphine. Alors, peut-être qu’on peut revenir à la base : le FabLab, les compétences du XXIᵉ siècle – c’est ce qu’on a mis dans le titre de cette émission –, qu’est-ce que ça vous inspire ? Qu’est-ce que vous pouvez nous en dire ?

MR : Oui, tout à fait. Delphine décrit très bien tous les potentiels de ces espaces. En fait, on retrouve vraiment à la fois les aspects qui sont de type pédagogique et des postures de l’enseignant. Donc, ce que nous explique Delphine, c’est d’inciter les élèves à s’autodéterminer et ça, c’est un type de motivation qui va engager les élèves de manière importante. Il y a également cet aspect du rapport à l’erreur et donc, à cette erreur productive. J’ai adoré quand Delphine nous explique : « Je laisse même [les élèves] se tromper », et donc on ne va pas éviter certaines erreurs parce que, comme nous dit un didacticien des mathématiques qui fait un travail vraiment très intéressant, Manu Kapur… il nous explique que, parfois, il faut même faire une pédagogie de l’erreur et que parfois, on conçoit des activités d’apprentissage pour que les élèves rencontrent des erreurs. Donc, dans un contexte de création et de fabrication – à la fois en combinant des matériels de récupération, des techniques de fabrication numérique, et dans des tâches relativement complexes –, cette gestion des erreurs, cette résolution créative des problèmes et ce travail en équipe sont vraiment très importants.

HA : Est-ce qu’on peut revenir sur les compétences du XXIᵉ siècle qui sont en jeu dans les FabLabs ?

MR : Le travail qu’on mène depuis 2017 – on avait commencé à l’université Laval et puis on continue ici, à l’université Côte d’Azur –, c’est d’identifier quelles sont ces compétences transversales très importantes pour pouvoir résoudre des problèmes complexes, comme ceux que l’on rencontre dans la société aujourd’hui, et donc préparer les élèves à être des citoyens actifs et autonomes. Et parmi ces compétences, il y en a qui sont là depuis la nuit des temps. Les humains, nous sommes créatifs, nous savons résoudre des problèmes. Il y a une capacité de coopération et il faut dépasser les aspects compétitifs pour arriver à bien apprendre à coopérer ensemble, avec différents acteurs. Il y a ces aspects de pensée critique qui sont essentiels. Par exemple, Delphine, dans ce FabLab, propose différents outils et techniques aux élèves. Par exemple, imaginons qu’on est en train de faire une maquette de ville et on propose aux élèves de modéliser la tour Montparnasse. Ça n’aurait pas de sens d’utiliser une impression 3D. Ici, avec des cartons, c’est suffisant. Par contre, pour un monument qui est relativement plus complexe, on doit réfléchir à la technique qui pourrait être la plus adaptée. Donc, il y a également une question de pensée critique très forte, en se disant que ce n’est pas parce qu’on a des outils complexes qu’on doit forcément faire les choix du numérique. On doit aider les élèves à faire un choix raisonné, et dans un contexte de sobriété numérique, dans lequel on connaît les différents potentiels. Mais on intègre également des critères de développement durable, de développement dans la durabilité, pour permettre également de s’engager dans des démarches circulaires dans lesquelles on peut donc recycler du matériel, comme Delphine nous l’explique.

RF : Dans ce que vous dites et dans l’articulation entre « compétences du XXIᵉ siècle » et FabLab, il ne faudrait pas qu’on laisse à penser que ces compétences du XXIᵉ siècle ne se développent que dans ce cadre-là. J’imagine qu’elles concernent quand même tous les enseignants. En fait, [quand vous parlez des compétences qui viennent] de la nuit des temps, l’humanité, la collaboration, l’esprit critique et de ces compétences dites « du XXIᵉ siècle »… Elles concernent vraiment tous les enseignants pour le coup, et tous les élèves ?

MR : Oui, je dirais que ça concerne tous les citoyens. Il y a ces compétences transversales comme la créativité, la résolution de problème, la pensée critique et la collaboration. Mais il y a également une compétence nouvelle qui est celle de la pensée informatique, qui est spécifique à l’émergence du numérique dans nos sociétés. Et celle-ci est un enjeu majeur, pour les élèves et pour les adultes que nous sommes en tant qu’enseignants, parents ou dans d’autres rôles éducatifs. Car il s’agit aussi de démystifier les technologies autour de nous. Et comme diraient nos amis de l’Inria [Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique], comme Thierry Viéville [chercheur en neurosciences computationelles], il faut soulever le capot et comprendre ce qu’il y a dedans pour ne pas tomber dans une pensée magique autour de cette technologie.

RF : Margarida, vous parliez tout à l’heure – et Delphine aussi un petit peu – de l’adaptation des gestes et des postures d’enseignants. Je vous propose qu’on écoute un deuxième extrait de l’interview de Delphine, plus particulièrement sur ces postures enseignantes, et qu’on en parle juste après.

[Extrait du témoignage de Delphine Thibault]

« Moi, je vois un vrai changement dans le FabLab. C’est-à-dire que c’est un peu le moment de la semaine où ça se transforme en communauté, comme le veut vraiment le FabLab à la base, avant qu’il soit à l’école. C’est la petite association où tout le monde se retrouve. On vient tous avec une idée de projet. Alors moi, un peu moins que les enfants, mais je fais exprès, des fois, d’amener mes projets pour qu’ils voient que je suis aussi en recherche, que je cherche comment faire pour que… je ne sais pas… mon projet de couture puisse aller à la bonne taille sur ce que j’ai prévu, etc. Et ce qui est bien, c’est qu’on est vraiment dans une phase où les enfants et les enseignants ou les adultes qui peuvent être là sont tous au même niveau. Certains vont apporter leurs compétences à d’autres, d’autres vont échanger, d’autres vont s’entraider pour chercher. Et on a vraiment un moment assez plaisant, finalement, d’échange, de partage et de création, ensemble, autour d’une idée commune, qui est la créativité. »

[Fin de l’extrait]

RF : On sent dans le discours de Delphine, qu’il y a un certain pas de côté, que ce n’est pas une posture, comment dire… ni traditionnelle, ni classique, qui se développe dans ces FabLabs ou dans ce type de pédagogie, Margarida ?

MR : Oui, tout à fait. Delphine adopte une posture d’enseignant créatif. La créativité nécessite de la liberté, une certaine marge de liberté créative. Aussi bien du côté enseignant, on n’est pas en train de tout définir à l’avance, elle laisse de l’espace aux élèves pour déterminer les projets ; mais également, elle laisse aussi de l’espace aux élèves pour choisir leur démarche, même pour se tromper. Et ça, ça demande vraiment un cheminement très important parce que ça demande de la confiance, de la confiance envers les élèves et envers soi-même. Ça demande aussi de savoir être très gentil avec les erreurs que nous faisons et d’accepter aussi qu’on ne connaisse pas tout. Et donc, comme Delphine le décrit, on est parfois en train d’apprendre avec les élèves. [Concernant] ce volet, je dirais que côté recherche, on regarde [cet aspect] de tolérance à l’ambiguïté. On regarde à quel point, sans avoir tout défini à l’avance, on est capable de s’engager dans une démarche où on se fait confiance, et collectivement, on va résoudre des problèmes et on va, comme le dit Delphine, faire une modélisation de cette démarche de résolution de problème.

HA : Et en même temps, on ne part pas dans tous les sens et on ne fait pas n’importe quoi. Ça demande pas mal de préparation aussi.

MR : Exactement. En fait, un des faux mythes de la créativité, c’est que ce serait tout et n’importe quoi. Or, tout au contraire, ce type de démarches demande beaucoup de préparation et elles sont très exigeantes, à la fois pour l’enseignant et pour les élèves. Il ne faut pas seulement maîtriser certaines connaissances – et, comme nous le dit Delphine, certaines de ces connaissances sont en dehors des programmes scolaires ou des cycles dans lesquels se trouvent les élèves –, mais il faut également faire toute une préparation matérielle. Et ça, ce n’est pas gagné. Il faut trouver un espace, il faut savoir le partager, il faut savoir l’équiper. Et ça, ça demande un travail qui peut parfois être complexe à faire, individuellement. Mais si on arrive à trouver du soutien autour de nous – un autre enseignant avec qui faire équipe ou bien même des soutiens virtuels au travers des réseaux sociaux –, ça permet de dépasser les petits problèmes qu’il pourrait y avoir dans ces projets complexes.

RF : On parle de rapport aux apprentissages et ça nous permet d’introduire un autre enseignant dans cette émission. Il s’agit de Nicolas Morisot qui est enseignant spécialisé à l’ITEP [Institut thérapeutique éducatif et pédagogique] de Commercy et il a également mis en place un FabLab qu’il pratique régulièrement avec ses élèves à besoins particuliers. Je vous propose d’écouter son témoignage.

[Extrait du témoignage de Nicolas Morisot]

« Il y a un enjeu qui est absolument fondamental en ITEP, c’est de reconstruire un rapport positif aux apprentissages. Et à ce titre, le FabLab est un projet particulièrement intéressant parce qu’il permet vraiment de donner du sens aux apprentissages tout en ayant une approche interdisciplinaire qui convoque plusieurs matières et qui crée en quelque sorte du lien, de la porosité entre les apprentissages. Et ce qui est intéressant aussi, c’est qu’on va pouvoir vraiment avoir des réalisations concrètes et motivantes pour les élèves. Par exemple, par le passé, on a pu faire tout un projet autour du jeu d’échecs en lien avec des parties par correspondance sur Twitter. C’est un projet qui s’appelle « QuotiChess ». Au sein du FabLab, les élèves ont pu créer leur propre échiquier. Ils ont modélisé en 3D et inventé leur propre pièce d’échecs. Et on a pu imprimer tout cela. Et donc, à la fin, chacun est reparti avec sa pièce et on a toujours à l’ITEP l’échiquier qui a été créé par les élèves. Donc, ça permet vraiment d’apporter une plus-value à tout un tas de projets de classe qu’on peut avoir. Un autre exemple de création concrète qu’on peut faire avec les élèves et qui est particulièrement intéressante dans le cadre de l’enseignement spécialisé, c’est qu’on va pouvoir aussi faire créer aux élèves leurs propres supports d’aide, ou même leurs propres supports d’adaptation pédagogique. Par exemple, ça peut être en numération, en mathématiques. On a besoin parfois de manipuler pour faire passer des concepts abstraits, notamment quand les élèves sont en difficulté. Et bien là, on va pouvoir créer le matériel de manipulation en numération. Alors ça peut être à différents niveaux, ça peut être du matériel pour travailler les petits nombres, comme du matériel pour travailler les fractions. On peut créer des bancs d’unités, des demis, des quarts, que les élèves vont imprimer et ensuite réutiliser dans les séances de maths. »

[Fin de l’extrait]

RF : C’est très dense ce que dit Nicolas, et notamment avec son public à besoins spécifiques. Alors, quel fil auriez-vous envie de tirer ? Nous, on aurait envie d’en tirer beaucoup dans ce qu’il dit autour de son public particulier, mais qui pourrait forcément se généraliser.

MR : Oui, c’est très intéressant d’avoir signalé ce rapport aux apprentissages qui, je pense, est clé pour l’ensemble des élèves, et notamment pour des élèves qui ont des difficultés avec un type d’apprentissage à l’école qui est quand même très basé sur des compétences logico-mathématiques et d’expression linguistique. Ce que l’on retrouve moins à l’école – et ce sont pourtant des compétences clés pour plein de métiers, aussi bien de l’ingénierie, de l’artisanat ou autres –, c’est cette capacité de faire, et donc pas uniquement de conceptualiser ou de résoudre des problèmes sur papier. Mais à un moment donné, il faut être capable de réaliser et ces compétences de réalisation, de manipulation, d’assemblage et autres, sont très, très importantes. On sait que l’apprentissage avec des artefacts qu’on manipule est très différent. Nous, nous avons mené des études expérimentales dans lesquelles on faisait des activités de productions uniquement verbales versus des activités de résolutions de problèmes avec des robots pédagogiques, et ce ne sont pas les mêmes élèves qui ont les meilleurs résultats en créativité. On peut être très créatif de manière verbale, avec des compétences plus traditionnelles à l’école, mais on peut également montrer son intelligence sans passer par le langage et en faisant des activités qui vont valoriser davantage de compétences par le faire. Je dirais que justement, ces approches-là sont vraiment une opportunité pour valoriser tout un ensemble de compétences qui sont peut-être moins travaillées aujourd’hui dans l’approche traditionnelle à l’école.

HA : Alors, on continue justement avec Nicolas ; on tire le fil de ces compétences et là, on va aller plutôt du côté des habiletés sociales, qui sont aussi travaillées dans le FabLab.

[Extrait du témoignage de Nicolas Morisot]

« Un autre point qui est très important pour nous, pour des élèves qui ont des troubles du comportement, c’est le travail sur les habiletés sociales et l’estime de soi. Le FabLab, c’est un espace où on coopère, où il y a beaucoup d’interactions entre élèves et où on va aussi pouvoir créer un tutorat. Les élèves qui maîtrisent mieux les choses vont pouvoir aider ceux qui ont plus de difficultés, tant sur les connaissances pures que sur la maîtrise des outils, les règles de sécurité, etc. Ce tutorat, on peut même l’utiliser dans une perspective inclusive puisque nos élèves d’ITEP pourront être valorisés en position de tuteurs vis-à-vis d’élèves de leur classe de référence, c’est-à-dire les classes où ils sont inclus. Ils pourront être valorisés pour montrer comment ils maîtrisent des outils et vraiment passer des connaissances aux autres. C’est très intéressant, le FabLab, parce qu’on peut travailler aussi, dans le cadre de l’estime de soi, le rapport à l’erreur et à l’imprévu. On utilise quand même la démarche scientifique et dans la démarche scientifique, on expérimente. Quand on manipule des outils complexes, il y a des choses qui ne se passent pas comme on s’y attend d’habitude. On doit passer par des phases d’essai-erreur. Donc, ça permet d’avoir un rapport vraiment positif à l’erreur. Et enfin, on peut vraiment aussi travailler l’autonomie en alternant des projets finalement assez guidés, qui sont vraiment menés par l’enseignant et où les élèves vont pouvoir développer des compétences et des savoirs. Et on aura aussi des temps plus libres où là, les élèves vont pouvoir faire leurs propres créations et réinvestir les compétences qu’ils ont acquises pour les transférer aussi à d’autres contextes. »

[Fin de l’extrait]

HA : Margarida Romero, donc, à nouveau des compétences très liées à ce qu’on disait en début d’émission à propos des relations entre les élèves à l’intérieur du groupe et aussi du rôle dans l’inclusion.

MR : Oui, tout à fait. Là, Nicolas souligne également la manière dont il y a ce design et cette conception de la collaboration au sein de ce type de projet, qui sont clés également. Donc, on est vraiment dans cette approche constructiviste : comment les autres peuvent nous aider par le biais des démarches de tutorat ? Comment on peut également valoriser des élèves, qui ne sont peut-être pas valorisés dans le contexte traditionnel, en étant porteurs d’une connaissance et de compétences envers d’autres élèves ? Ça me rappelle également les collègues de FabUlis, qui sont maintenant des collègues à vous, à Canopé, qui avaient justement cette démarche où les élèves ULIS [unités localisées pour l'inclusion scolaire] viennent montrer la démarche FabLab à des élèves d’autres classes. Et il y a également – ce que Delphine nous expliquait aussi – ce rapport à l’erreur qui est davantage positif. Et tout ça, nous, dans les recherches que nous avons réalisées l’année dernière… Nous avons conduit un travail auprès des écoles à Lille, donc pas qu’à Nice mais aussi à Lille et là-bas, on a analysé le climat d’équipe. On faisait l’hypothèse que le climat d’équipe favorisait la créativité dans des activités réalisées en petits groupes. Et effectivement, les observations nous ont permis de constater ce que les enseignants nous disaient déjà – on enfonce une porte ouverte, mais bon, il fallait l’enfoncer avec une méthodologie de recherche –, c’est que le climat d’équipe est vraiment très important. Et donc, pour prendre la métaphore du jardinage, il faut soigner son terreau pour que les graines puissent bien pousser. Et si une graine ne pousse pas, il ne faut pas blâmer la graine mais peut-être soigner le terreau et lui donner plus d’eau, lui donner les conditions pour qu’elle puisse évoluer favorablement.

RF : Belle métaphore autour de la nature en tout cas. Je vous propose qu’on redonne la parole à Delphine, qui va nous parler un peu des prérequis : comment être dans la démarche de pédagogie de projet quand on se lance dans un FabLab à l’école ?

[Extrait du témoignage de Delphine Thibault]

« Le FabLab, je pense qu’il faut déjà travailler d’une manière assez particulière, aimer travailler par projet. Moi, dans ma classe, ça s’est vraiment monté pendant les cours de sciences où j’avais besoin de fabriquer des petits systèmes pour un concours de sciences. Et donc là déjà, on a eu besoin de matériel. Donc, on a commencé par se faire un petit espace fabrication avec de la récup’, des choses toutes simples, vraiment, des rouleaux de papier toilette, les bouchons, les billes, etc. Et à partir de là est né vraiment le travail par projet, le travail en manipulation en sciences – ce n’est pas toujours facile de mettre en place de l’expérimentation. Et puis, plus c’est venu, plus on a eu envie de nouvelles choses. Moi, de mon côté, je découvrais aussi tout ce qui est impression 3D, programmation. Donc après, c’est venu s’agrémenter comme ça. Je pense que ça peut faire peur, le côté FabLab, parce qu’il y a la technicité des machines. Et ça, c’est vrai, il ne faut pas le cacher. Il faut pouvoir prendre du temps pour être à l’aise sur les machines parce que, en soi, les utiliser, ce n’est pas le plus compliqué, c’est plutôt la maintenance qui peut être compliquée. Ou alors, il faut avoir un réseau à côté de soi pour se faire aider, un réseau de « makers » qui seraient capables d’aider en dépannant. Et c’est le cas dans le FabLab à l’école parce qu’on est tous équipés du même matériel, donc ça, ça aide. Après, sur la question de faire classe de cette manière, il faut se préparer à avoir des enfants qui vont un peu s’animer comme dans une ruche, parce qu’ils vont faire des choses de différents côtés. Donc, il faut pouvoir gérer un peu tout ça, partout. Et la richesse, c’est que chacun puisse réfléchir à ses projets. Donc là, c’est vrai que ça devient vite quelque chose d’assez dense à animer, mais c’est aussi là que ça devient le plus intéressant. »

[Fin de l’extrait]

RF : On vous « entendait » sourire à la métaphore de cette classe qui travaille comme une ruche et je crois savoir que pour en arriver là, vous parlez de pédagogie des petits pas. On n’y arrive pas en un jour, à ce fonctionnement particulier, Margarida Romero ?

MR : Tout à fait. Comme le souligne Delphine, cette démarche, c’est une progression dans laquelle, si on se fait accompagner par des personnes qui ont des compétences dans ce domaine-là, c’est toujours plus simple. Dans le contexte que nous avons analysé – que ce soit à La Fabrique Beaubois à Québec, au collège Pierre Bertone à Nice-Antibes, ou au sein de l’incubateur numérique de Sanary-sur-Mer –, ce que l’on voit, c’est qu’il faut au moins un duo. Des enseignants comme Delphine peuvent y aller en solo s’ils ont un petit peu de soutien autour. Mais généralement, être à deux dans ce type de projet est vraiment très facilitant parce qu’à un moment ou un autre, on peut se décourager. Les machines peuvent tomber en panne. Il peut y avoir des collègues qui nous disent : « Oui, mais le côté sécurité de ceci, de cela… » ou « Ah, vous encombrez les espaces »… Bref. Il va y avoir des défis. Et le fait de travailler ensemble, avec au moins un autre enseignant qui peut être un allié, ou avec l’inspection, la direction d’école ou un parent qui veut bien donner un coup de main (comme c’était le cas dans l’école Jean-Marie Hyvert, ici, à Nice)... Il faut trouver au moins un allié et ensemble, on arrive à pousser des montagnes.

HA : On arrive sur la fin de cette émission. On va passer à « l’inspiration » pour partager avec nos auditeurs et auditrices quelque chose qui vous paraît important sur ce thème des FabLabs.

MR : Moi, je dirais que l’inspiration clé, ce sont les élèves. Je pense que, en entendant Delphine mais aussi en observant tous les enseignants, à un moment donné, en tant qu’enseignant, on maîtrise déjà ce qu’on fait et puis on peut se répéter, on peut se lasser. Et donc, il faut trouver un peu d’aventure dans le métier et je pense que là-dedans, quand on laisse un peu de marge et de créativité aux élèves, on est vraiment, vraiment surpris. Et je dirais qu’une autre inspiration, toujours très forte, ce sont les productions que les élèves arrivent à réaliser, quand on ne bloque pas ce qu’ils font. Un exemple très concret : on leur demande de faire une maquette de maison. Si on leur donne des instructions très concrètes, ils vont nous faire des productions très semblables. Si on leur donne vraiment toute la marge, ils peuvent venir avec des choses qu’on ne les soupçonnait pas capables de faire. Donc, pour moi, une source d’inspiration, ce sont toujours les élèves.

HA : Alors j’ajoute deux inspirations, très rapidement, qu’on a demandées aussi à Delphine et Nicolas. Delphine nous a parlé d’un site, instructables.com, en bon français, mais ça doit plutôt être « instructables » [avec l’accent anglais]. C’est un site en anglais mais il regorge d’idées, de projets de toute sorte pour s’inspirer. Et Nicolas, lui, nous a parlé du lien entre FabLab et littérature de science-fiction. Il conseille la sortie récente de la série télévisée « Fondation » et la lecture ou la relecture d’Isaac Asimov, « Le Cycle des robots » et « Le Cycle de Fondation ». C’est assez étonnant mais c’est aussi une bonne inspiration.

RF : Ce qui nous permet de conclure cette émission presque vers l’infini et au-delà. Margarida disait « pousser des montagnes » ; avant de pousser des montagnes, on a compris « pédagogie des petits pas », faire un peu de place dans une classe ou dans un établissement, installer quelques machines et oser se lancer dans le FabLab et dans les compétences du XXIᵉ siècle. Un grand merci, Margarida Romero, d’avoir partagé le micro avec nous.

MR : Merci Régis, merci Hélène, ça a été un plaisir. Et voilà, poussons des montagnes !

HA : Merci.

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