Parlons pratiques ! Enseigner, un art du geste

Extra classe

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Parlons pratiques ! Enseigner, un art du geste

Enseigner est un art du détail comme l'a bien démontré Jean Duvillard qui parle de « micro-gestes » professionnels dans ses travaux. Rarement travaillés au cours de la formation des enseignants, ils revêtent pourtant une importance capitale dans la relation à la classe. Partant des problématiques des jeunes enseignants face à leurs élèves, il a élaboré un protocole d’observation et d’analyse des micro-gestes ainsi que des jeux de situation. Comme un musicien fait ses gammes, un enseignant peut s’entraîner à ces gestes pour se constituer un répertoire dans lequel puiser au quotidien. Un épisode de rentrée idéal qui vous donne des clés pour bien démarrer l'année ! 

  • Jean Duvillard a édité deux ouvrages aux éditions ESF Sciences humaines : Ces gestes qui parlent. L'analyse de la pratique enseignante, et Quelle posture enseignante pour une relation éducative apaisée ? Faire face aux situations difficiles 
  • Pour prolonger ce podcast, Dominique Bucheton, professeure en sciences du langage et de l’éducation à l’université de Montpellier, propose son expertise dans deux interviews complémentaires : l’une sur « Les gestes et postures professionnels » ; l’autre sur « la parole enseignante et postures professionnelles ». 

La transcription de cet épisode est disponible après les crédits.

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Extra classe, des podcasts produits par Réseau Canopé. 

Émission préparée par : Hélène Audard et Régis Forgione 

Réalisée grâce à l'appui technique de : Aurélie Dulin 

Animée par : Hélène Audard et Régis Forgione

Directrice de publication : Marie-Caroline Missir

Coordination et production : Hervé Turri, Luc Taramini, Magali Devance 

Mixage : Simon Gattegno

Secrétariat de rédaction : Ludovic Oger

Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr

© Réseau Canopé, 2021

Transcription :

Hélène Audard : C’est bientôt la rentrée Régis. Est-ce que tu te souviens de ton premier passage devant une classe, comment as-tu appréhendé les regards de tous ces élèves tournés vers toi, les premiers mots que tu as lancés, ta posture ? Qu’est-ce que tu as ressenti et est-ce que tu te sentais prêt à ça ? 

Régis Forgione : Alors effectivement, je me souviens que la toute première classe, c’était à la fois beaucoup d’excitation et beaucoup d’enjeux. Des moments de gêne : où poser mon regard, que faire de mes mains ? Des éléments sensibles sur lesquels on ne nous avait pas du tout formés. 

HA : C’est sans doute ce que des milliers d’enseignants peuvent ressentir tous les jours et on a pensé à eux dans cet épisode de rentrée. Nous allons échanger avec notre invité, Jean Duvillard, sur les micro-gestes de l’enseignant. Il nous donnera des clés pour les identifier et apprendre à les maîtriser. 

RF : Jean Duvillard, Bonjour. 

Jean Duvillard : Bonjour. 

RF : Vous êtes docteur en sciences de l’éducation et vous avez été longtemps formateur à l’IUFM puis à l’Éspé de Lyon. Vous avez conçu dans ce cadre de nombreux outils de formation, notamment en ligne, un site consacré à la voix et un MOOC. Et enfin vous êtes auteur de, notamment, Ces gestes qui parlent. L’analyse de la pratique enseignante [ESF Éditeur, 2017]. 

HA : Jean Duvillard, en quoi les propos de Régis sur les premiers contacts avec une classe font écho avec votre expérience de formateur ? 

JD : Merci de m’avoir invité parce que ce sujet me tient à cœur depuis pas mal d’années. J’étais responsable de formation pendant plus de 20 ans – justement, vous avez dit à l’IUFM, l’Éspé puis, pour finir, l’Inspé – et au mois d’octobre à peu près, aux premières vacances, j’étais le bureau des pleurs. Parce qu’entre la réalité, comment dire… qu’avaient envisagée les enseignants et puis la réalité du terrain, il y avait tout un monde et comme vous avez très bien dit, quand on rentre, on pourrait dire dans l’arène, on a l’impression que tout va s’écrouler. Et dans le livre que vous avez cité, sur les micro-gestes, la posture de l’enseignant, je donnais beaucoup d’exemples d’enseignants, d’étudiants, et ils me disaient : « J’avais préparé mon cours, avec la conseillère pédagogique, tout était nickel. Mais quand j’ai eu en face de moi 25 paires d’yeux… Ah ! Tout s’est écroulé. » En fait, c’est vrai qu’on ne l’apprend pas forcément [le métier, ses gestes, etc.], c’est comme si c’était un don du ciel qu’on recevait et qu’on devait – enseignant en maternelle, dans le premier degré, dans le second degré, jusqu’à l’université – avoir reçu ça en prime. Et je me suis dit : « C’est un peu plus complexe que ça. » Et comme j’étais ce bureau des pleurs, je me suis attelé, on pourrait dire, à regarder dans le détail en quoi l’insignifiance de ces petits détails pouvait porter toute la signifiance d’un propos. Alors voilà en introduction ce que je pourrais dire. Le sujet est d’actualité, la rentrée comme vous avez dit : « Finalement je me sens à l’aise dans mes préparations, dans la didactique, mais… qu’est-ce qui va arriver dans la réalité objective de la rencontre avec 25-30 étudiants ou élèves ? » 

HA : Et vous militez pour une sorte d’approche praxéologique du métier. Qu’est-ce que vous entendez par là ? 

JD : C’est une entrée pratique, praxéologique, qui est basée sur l’analyse des situations proprement dites d’enseignement. D’une part, il y a la préparation chez soi avec l’objectif que je me fixe, avec tout le contenu de formation, avec, finalement, tout le dispositif. Mais après il y a ce que j’appelle la mise en scène de la personne. Comment entre l’intention que j’ai de faire développer, de faire partager une compétence et après, la mise en situation, comment mon corps, comment ma gestuelle, comment mon regard, comment ce que j’ai appelé des micro-gestes professionnels vont aboutir et faire en sorte que j’arrive à obtenir ce que je veux des étudiants ou des élèves que j’ai en face de moi. 

RF : Vous parlez justement de cette approche sensible, et dans ma petite expérience que je relatais en introduction, il y a le fait que c’est quelque chose de l’ordre de l’intime, puisqu’on touche au corps, au corps de l’enseignant pour le coup, et c’est ça aussi qui fait que c’est peu diffusé, peu enseigné et que ça doit tomber du ciel, comme vous dites ? 

JD : On ne veut pas y toucher, on a peur. On a peur de mettre les pieds dans cet espace de formation. Il est beaucoup plus facile de faire des grandes conférences sur la souffrance des enseignants, sur la sociologie, sur toutes les causes qui font que c’est difficile (la violence)… Mais s’intéresser à la relation en direct – mise en situation, incarnée dans ces petits gestes qui vont façonner, ou pas, la qualité de la relation –, c’est un autre monde. Et vous parliez du premier livre que j’ai fait sur ce sujet, qui était les micro-gestes enseignants, je viens d’en faire un deuxième qui a été publié en octobre dernier [Quelle posture enseignante pour une relation éducative apaisée ? Faire face aux situation difficiles, ESF Éditeur, 2020] sur la posture et la relation apaisée. C’est faire face à ces situations difficiles. Qu’est-ce qu’il y a dans la tête d’un enseignant au mois d’août ? « Comment je vais rentrer en contact avec mes gamins ? Est-ce qu’ils seront suffisamment gentils ? Est-ce que je vais pouvoir, justement, arriver à une relation plus ou moins saine ? » Et c’est un petit peu ça que j’essaye de mettre dans ce travail. Donc l’intime, certes, mais l’intime par rapport à des gestes très particuliers que j’essaye de mettre en évidence, et j’ai appelé ça des micro-gestes professionnels. 

RF : Quelle transition Hélène, on ne peut pas faire mieux [rires]. Est-ce que vous pourriez présenter ces cinq micro-gestes professionnels en quelques mots ? On s’attachera dans la suite de l’émission à faire le focus sur quelques-uns, mais quels sont ces cinq gestes ? Et j’aime bien l’idée que vous les présentiez comme les cinq doigts de la main, c’est-à-dire à la fois indépendants mais complètement interdépendants aussi. 

JD : Indépendants et concomitants. Quand il y en a un qui ne fonctionne pas, malheureusement, ça se lit tout de suite. Le premier… c’est intéressant parce que dans mes écrits, quand je le partage en conférence, je mets toujours en [numéro] un la posture de l’enseignant, ce que j’appelle la « posture gestuée jusque dans l’usage de la main », la main qui implique ou la main qui va expliquer. Mais finalement, quand je demande aux enseignants le premier qui leur vient à l’esprit, c’est toujours le regard, et le regard, c’est lui qui signe la qualité de la relation, donc ça en fait déjà deux. Le premier c’est la posture gestuée jusque dans l’usage de la main, le deuxième, le regard qui signe la qualité de la relation qu’on va mettre en place. Le troisième c’est la voix, la voix-outil de l’enseignant, c’est comme ça, d’ailleurs, que j’ai commencé mon travail sur ces micro-gestes. Le troisième, donc la voix. Le quatrième c’est le positionnement tactique dans mon placement et mes déplacements. Et le dernier, j’ai appelé ça l’« usage du mot », c’est-à-dire : comment, dans le mot que j’utilise, je vais envoyer plutôt du négatif ou du positif ? C’est ce qu’on appelle aussi, en analyse transactionnelle, des strokes positives ou négatives, et je travaille beaucoup en ce moment, en recherche, sur ce qu’on appelle l’hypnose conversationnelle, justement par rapport à ces mots. Donc cinq micro-gestes, cinq détails qui tiennent à eux seuls, dans leur concomitance, la qualité de la relation éducative que je mets en place au sein d’un enseignement, quel qu’il soit. 

HA : Alors on va rentrer un petit peu dans le détail. On va commencer, peut-être, par la posture gestuée. C’est celui que vous citiez en premier, c’est peut-être celui, effectivement, auquel on peut penser en premier quand on parle de gestes, de micro-gestes. Mais ça va au-delà, c’est aussi la façon dont on est habillé… Ça recouvre beaucoup de choses. Dites-nous-en un petit peu plus sur ce micro-geste. 

JD : La première chose c’est : « Je rentre en scène. » Ça faisait rire mes étudiants, mes professeurs des premier et second degrés, je leur disais : « Quand vous rentrez en scène, soit vous avez une énergie qui est devant, soit une énergie dans les fesses. » Si je suis devant, quelque part, je vais davantage être impliqué, plus dynamique, c’est comme si j’ai une intention d’aller vers mon auditoire, j’ai quelque chose à dire, j’ai à défendre un bout de gras. Alors… je caricature en le disant avec ces termes, mais c’est un petit peu ça quand même, ça crée en moi une sorte de posture dynamique, tonique, mais ça passe par l’assise du corps par rapport à la plante des pieds, par rapport à la respiration. On a tout un travail qu’on fait en formation là-dessus et que j’explicite dans ces ouvrages justement, et aussi dans le site sur la voix qui nous permet, avec ses petites capsules vidéo, de comprendre comment je dois me tenir en face d’un groupe, d’une manière frontale dans certains moments ou les déplacements à d’autres. Le premier donc, la posture gestuée, je dis « jusque dans l’usage de la main », parce que la main va prolonger notre intention, elle va essayer après d’aller en contact et c’est elle qui signe, par ce geste, l’intention qu’on porte sur l’autre, sur l’élève. 

RF : Vous parlez de la posture gestuée, vous disiez le bon positionnement, aussi pour bien respirer, et donc l’interdépendance avec la voix, un des cinq micro-gestes, et c’est quelque chose qui est finalement assez peu travaillé. Souvent, on dit : « Parle fort, exprime-toi bien, une bonne élocution. » Mais on va bien au-delà de ça, en fait, dans ce micro-geste de la voix ? 

JD : C’est beaucoup plus complexe. Si vous voulez regarder un petit peu la précision de mon travail, j’ai une quinzaine d’items sur la voix. Sur la construction dynamique, c’est l’intonation, c’est la respiration, ce sont les césures qui sont suspensives, conclusives, etc. C’est assez complexe mais, finalement, quand on veut maîtriser un peu l’art oratoire, on a besoin de maîtriser un petit peu ça… avec l’idée d’accentuation, quand j’ai quelque chose d’un petit peu important à dire ou à surligner. Mais tout ça va de pair avec une idée qui est l’intentionnalité. Dans le dernier bouquin, c’est ce que j’ai expliqué avec cette pyramide des enjeux : si je n’ai pas derrière mon propos un noble enjeu – ce que j’appelle un noble enjeu qui est toujours éthique, philosophique ou anthropologique – eh bien, finalement, je n’arrive pas à avoir suffisamment de crédit auprès de mes étudiants, de mes élèves ou de mes petits enfants de maternelle. La difficulté est d’arriver à cerner ça pour être complètement engagé dans mon incarnation grâce à ces micro-gestes, mais aussi avec une posture d’intention qui fait qu’on a quelque chose à dire en face d’un public. 

HA : Il y a donc ce noble enjeu. Puis il y a des choses qui relèvent vraiment de l’ordre du détail et que chacun ne repère pas nécessairement dans sa pratique. ça peut être un enseignant qui a un défaut de prononciation, ça peut être des choses comme ça et il faut faire avec qui on est en fait : comment on se présente, comment on parle, etc.

JD : La première chose, peut-être, par rapport à ce que vous êtes en train d’impliquer – les aspects psychologiques du comportement –, c’est de se faire confiance à soi, accepter d’être tel que l’on est. Moi, des fois, je parle un peu vite, vous le voyez, mais ça montre aussi que j’ai une certaine conviction et que je veux aller de l’avant. Alors on n’est que ce que l’on est et la meilleure chose c’est de ne pas tricher par rapport à soi. Et tout le travail avec les étudiants, quand je m’occupais des gens en difficulté, c’était justement de leur redonner cette confiance. Si je commence à avoir confiance en moi, il y a plus de chance que celui qui est en face ait confiance en moi et quand je vois qu’il commence à avoir confiance en moi, j’ai encore plus confiance en moi. Tout notre métier de formateur de formateurs est justement d’aider à faire prendre conscience de cette confiance en soi. Mais ça passe aussi par des gestes très techniques donc ce n’est pas le Club Méd mon travail, c’est-à-dire qu’il faut accepter de se mettre en face de soi-même et de repérer peut-être dans ces marqueurs, dans ces indices ceux qui signent en plus ou ceux qui signent en moins. Donc c’est pour ça que j’avais mis en place ces types de formations qui ont eu le succès qu’elles ont eu et que, finalement, ça a fait pas mal de petits au niveau de ces jeux de situations. 

RF : Vous disiez tout à l’heure qu’un des premiers enjeux de contact c’est le regard. Je vous propose qu’on écoute un extrait audio de vos travaux autour de cette question. Et on en parle juste après. 

[Extrait audio d’une formation avec des étudiants en Inspé] 

« JD : Dans le regard, soit on a un regard de convention, c’est-à-dire que je regarde comme ça et je vous parle en pensant ce que je suis en train de dire, donc je suis en train de vous parler de mon contenu, donc je suis assez dans ma tête ; soit j’ai le regard qui est plutôt sur ce que je vais dire, qui est concentré et qui canalise mon intelligence, si j’ose dire, ou le contenu de ce que je veux donner à entendre. Et quand je vais chercher l’autre du regard, ça se passe comment au niveau de la gestuelle ? Est-ce que vous voyez quelque chose ? Dans mon regard quand je dis, par exemple, comme je parle en ce moment avec vous, qu’est-ce que je fais ? 

- Un homme dans le public : Les sourcils aussi. 

- JD : Comment ça fait à ton avis ? 

- L’homme : Ça monte. 

- JD : Donc si j’essaye de le jouer et si j’essaye de vous le faire voir… J’ai une petite astuce pour vous, qui peut être considérée comme un petit geste de formation. Dans sa tête, quand on regarde un élève, on peut lui dire : "Tu comprends ce que je te dis ?" Et dans mon regard il y a ce qui se passe, ici, au niveau des sourcils, [l’intention] "Tu comprends ce que je te dis ?" On ne va pas dire tout le temps "Tu comprends ce que je te dis ?" [rire]. Mais dans la tête, l’idée c’est que, intérieurement, on ait cette intentionnalité, cette intention d’aller chercher chacun des élèves, chacun étant, de fait, reconnu ici à égale dignité. » 

RF : Je crois qu’il n’y a rien de plus radiophonique que de s’imaginer ce micro-geste du sourcil. On est vraiment à ce niveau-là de détail Jean Duvillard ? 

JD : Ça faisait beaucoup sourire mes étudiants. Après, ils me disaient « Moi le sourcil j’ai essayé » [rires]. Alors il y a le sourcil de séduction, vous pouvez imaginer, ça met tout de suite une bonne ambiance dans le groupe, mais ça montrait aussi devant leurs camarades que c’est loin d’être évident de faire le bon geste de communication. Le regard signe la qualité de la relation donc c’est le premier témoin de la mise en scène de la personne quant à ce qu’elle projette sur l’autre. Alors tous les faits divers – il l’a regardé, etc. –, les tensions qui peuvent aller avec un mauvais regard, ça vous dit quelque chose, je ne reviens pas dessus. Mais en classe, un élève, ou un étudiant pour le supérieur, qui n’est pas regardé, il n’est pas reconnu. Donc, de fait, on peut très bien, à partir de là, se demander : qu’est-ce que l’enfant, qu’est-ce que l’élève, qu’est-ce que l’étudiant va pouvoir faire pour se faire remarquer ? C’est du détail, certes, mais c’est un détail qui a un poids énorme. Alors j’essaye de me battre comme je peux, avec les moyens qui sont les miens – j’ai un peu plus de temps parce que maintenant je suis à la retraite –, mais je m’aperçois que de plus en plus je suis demandé comme si je portais cette parole. C’est bien beau de faire des cours, comme je disais, sur la psychologie des comportements, sur la sociologie, sur les causes, etc., sur la souffrance de l’enseignant… C’est bien beau aussi d’essayer de faire les cours les mieux préparés si dans ma personne je n’ai pas un minimum de formation pour savoir comment mettre en scène ma propre intention, ma propre passion dans mon métier, je dis à mes étudiants : « Restez chez vous. » Alors, je provoque bien entendu, mais ils aiment aussi être provoqués, pas là où ça fait mal, là où ça leur fait mal si on ne veut pas regarder ce détail. Je suis un petit peu emballé dans ce que je dis. Pourquoi ? Eh bien je suis tellement convaincu. Parce que mes collègues disaient : « Oh mais tu les mets à nu, c’est drôlement compliqué, quelque part, c’est de l’intime. Nous on ne doit pas toucher là, nous on préfère ne pas regarder. » Par contre, on les met en stage et on va les évaluer et on leur dit : « Oh bah… Ce n’est pas ce qu’on attend de vous. » Alors ils me disaient tous : « Ce n’est pas ce qu’on attend de moi, en fait je comprends que ce n’est pas ce qu’on attend de moi. Et puis en plus, les conseillers pédagogiques me disent des choses que je trouve très intéressantes mais malheureusement ils ne me disent jamais comment je dois m’y prendre pour arriver à faire ce qu’ils aimeraient que je fasse. » Alors moi, je me suis dit « Eh bien, notre travail est là, non ? Arrêtons notre cinéma, rentrons dans une pratique quotidienne. » Alors, j’ai vécu toute cette transformation depuis 45 ans et finalement… j’ai une phrase qui provoque et qui choque un peu, je dis : « Finalement, on est resté un petit peu sur l’évangile selon Bourdieu. » Donc quelque part, c’est bien gentil mais si on connait les causes, peut-être que maintenant il faut s’attaquer aux moyens, c’est-à-dire que je vais essayer de faire en sorte de me battre, souvent avec moi-même, pour arriver à m’apprivoiser dans ces petits gestes du quotidien qui font que j’ai envie de dire quelque chose à l’autre. Et à partir de là ça devient super passionnant. Et c’est aussi ce que j’essaye de faire passer dans ce petit message, ensemble, aujourd’hui. 

HA : On va parler justement de ce que vous faites en formation et de ce protocole, d’une certaine façon, que vous avez mis en place, donc avec deux temps. Je vous laisse nous en parler. 

JD : Alors le protocole, il est simple et compliqué à la fois. Il est simple parce que je pars automatiquement de situations que les étudiants m’amènent, qu’ils ont vécues en classe. Ils ont vécu un incident et à partir de là, plutôt que de dire « On pourrait faire comme ça », il serait peut-être bien de l’analyser et de dire : « Non, on ne va pas verbaliser dessus, on va simplement essayer de le revivre. » Alors, soit l’étudiant joue le rôle de l’élève qui était difficile, soit il joue son propre rôle. Et c’est pour ça que je les ai appelés des jeux de situations. On repart d’une situation concrète et à partir de là ses camarades vont essayer de relever ce défi. Mais il y a un protocole très très très strict : c’est toujours celui qui passe qui dit en premier ce qu’il a vécu de la situation et toujours par quelque chose de positif. C’est toujours très difficile ça. Tant qu’on n’a pas donné quelque chose de positif sur celui qui est passé, il n’y aura pas de confiance dans le groupe. Mes collègues me disaient : « Mais c’est difficile, tu les mets encore une fois à nu. Moi, je ne me sens pas de le faire parce que, quelque part, j’ai peur qu’ils soient trop déstabilisés. » Mais je leur disais : « Eh bien finalement, vous les mettez directement dans les stages, ils ne sont pas déstabilisés ? "Et puis démerde-toi, puis à partir de là, tu vas te construire ou alors tu vas aller voir le médecin pour te mettre en arrêt maladie." » Je pars du principe que sur une formation professionnalisante, il est bien de donner les bons outils et ces bons outils passent, peut-être, par des situations très pratiques telles que celles-ci. Alors une fois qu’on a donné et mis en place ce protocole, je leur fais vivre la situation et à tout moment je peux arrêter. Et lors de ces arrêts sur images, je leur demande, sur celui qui est passé, de dire en positif ce qu’il a fait, et une fois que ses camarades vont dire ce qui est positif, on va pouvoir donner des petits cadeaux. J’ai appelé ça « des petits cadeaux », ça pourrait être rigolo et ça les a super amusés. Et quand ça se passe très bien avec certains étudiants, ils me disent : « Et moi, pourquoi vous ne me donnez pas des petits cadeaux ? » Alors ce sont des choses assez rigolotes que je vous fais partager parce que, finalement, j’ai beaucoup aimé faire ce genre de travail. Voilà ce que j’appelle des « jeux de situations ». 

RF : C’est important, dans ce que vous dites, d’être vraiment accompagné. Je vais revenir à une petite anecdote personnelle : en début de carrière, justement, ces enjeux-là, je m’y suis confronté en me posant une petite caméra au fond de la classe et en me filmant moi-même, en m’observant et j’avoue que ça a été très déstabilisant d’entendre certains mots sortir de ma bouche, de voir ma posture parfois pas du tout adaptée. Là, on est vraiment dans ces micro-gestes où ça m’a autant déstabilisé que fait prendre conscience des enjeux. Et je pense que là, l’accompagnement est fondamental. Je ne sais pas si je le conseillerais, en fait, de s’auto-filmer sans être accompagné. Qu’est-ce que vous en pensez ? 

JD : Je pense que c’est une très bonne remarque, elle est sensée, elle est proche de ce que l’on vit. Moi-même, les premières fois que j’ai pu le faire, on ne s’aime pas, je n’aime pas ma voix, je n’aimais pas mes gestes, je n’aimais pas ma posture… Ce qui est intéressant de savoir par contre, c’est que tout le monde fonctionne de la même manière et tout le monde réagit de la même manière, donc à partir de là on peut se dire que finalement, je ne suis pas une exception. Personne n’est une exception dans ce travail de confrontation avec soi-même. J’appelle ça aussi l’introspection. Ma thèse était justement là-dessus, sur l’introspection gestuée pour s’habituer à s’accepter soi-même. Vous avez raison de dire que ce n’est pas naturel. Alors peut-être que ça dépend aussi de comment on accompagne ? C’est ce que j’étais en train de me dire. Alors, il y a deux manières de le faire. Soit dans un premier temps on peut le faire individuellement : ou moi je me déplace, ou la personne se filme, elle se déplace, elle vient me rencontrer, on le fait sous forme d’auto-confrontation. Mais j’ai choisi de le faire directement en classe, dans des petites saynètes. Pourquoi ça ? Parce que l’ensemble de mes cours commence toujours par une mise en situation corporelle. Vous pouvez le voir peut-être sur le site et c’est vrai qu’on le faisait toujours par des jeux de situations ou sur le regard, sur le déplacement, sur l’usage de la main… On jouait une petite saynète technique qui devait dire quelque chose, ce qui fait que tout le monde étant dans la même situation, on apprenait à s’apprivoiser les uns avec les autres. Le mot-clé, c’est peut-être ça, c’est apprendre à s’apprivoiser. Et j’avais trouvé une petite astuce qui peut nous aider aussi en formation quelle qu’elle soit, de la maternelle à l’université : tant que chacun n’a pas donné quelque chose de lui-même devant les autres, eh bien il n’y aura pas de confiance. Donc, c’est le fameux chef d’œuvre qui rentre maintenant, vous savez, au primaire, pour les élèves. On leur demande de faire quelque chose qui leur tient à cœur et qu’ils présentent devant les autres. Je trouve que c’est une très très belle initiative parce que ça nous motive, parce qu’on a quelque chose à défendre et on donne le meilleur de nous-mêmes en vue de réaliser une œuvre collective. Alors c’est pour ça qu’il y a certains champs disciplinaires qui ont aussi leur place et ce n’est peut-être pas un hasard si moi, qui était au départ responsable de l’éducation musicale, chef de chœur et chef d’orchestre, j’ai choisi aussi cet aspect-là. 

HA : Justement, votre passé de musicien ressort beaucoup dans votre travail parce que vous parlez, finalement, d’improvisation à partir d’éléments qu’on aura travaillés. On fait ses gammes en fait. De la même façon qu’un musicien fait ses gammes, un enseignant doit s’entraîner à ces différents micro-gestes ? 

JD : Pourquoi en serait-il autrement ? Pourquoi en serait-il autrement dans un monde aujourd’hui qui est policé au niveau des codes de l’observation ? Enfin, je veux dire avec YouTube, avec les réseaux sociaux, tout le monde se met à nu sur les réseaux sociaux et finalement les enseignants, on resterait dans nos classes sans que personne ne vienne nous voir et on n’apprendrait pas à maîtriser nos gestes et nos postures ? Enfin, ça, ça me pose un vrai souci éthique finalement, donc nous avons là un champ de travail en formation qui est énorme. Je crois de moins en moins à ces grandes discussions, à ces grandes formations qui ne sont que des verbiages. Par contre, je me bats bec et ongles, et je vous remercie de me proposer justement cette tribune, pour essayer de faire prendre conscience de cette dimension qui pour moi est essentielle dans la formation d’un enseignant. 

RF : Pour les enseignants qui nous écoutent et qui auraient envie de transposer par eux-mêmes ce protocole, de progresser – parce que j’imagine assez bien que, comme nous, il y en a beaucoup qui ont découvert le sens de ces cinq micro-gestes –, est-ce que vous auriez des pistes concrètes ? Pour se dire : « OK, je prends conscience de ces gestes, qu’est-ce que je peux faire déjà par moi-même pour avancer ? » 

JD : Je vais revenir, peut-être, à l’improvisation, comme on le disait tout à l’heure, et ce parallèle avec la musique. On a parlé de faire ses gammes. Eh bien faire ses gammes, c’est peut-être accepter de se prendre en vidéo. Une fois que je me suis mis en face de moi-même et puis que je me suis apprivoisé, accepté, je vais essayer de regarder ces petits détails, que je mets en scène dans ces ouvrages, et je vais m’intéresser à un point. Et finalement, je vais me dire : « Est-ce que quand j’utilise ce geste il se passe quelque chose de particulier ? » La difficulté c’est essentiellement de développer ce que j’appellerais « les conduites d’observation ». Et les plus grosses difficultés avec les enseignants, les formateurs de formateurs – parce que je fais essentiellement ça maintenant – c’est d’arriver à développer l’œil, d’arriver à développer cette capacité à voir ce qu’il faut observer. Ce n’est pas facile. Sur 30 secondes, j’y reste en général une heure et demie, et ça surprend toujours les personnes de voir tout ce qu’il y a à voir. Il me faut 30 secondes d’enregistrement pour arriver à capter tout ce qu’il y aurait à dire d’une personne. Alors, c’est ce qu’on appelle les fameux 4-20 dans un entretien d’embauche : les 20 premières secondes, les 20 premiers pas, les 20 premiers mots et les 20 centimètres que tu es capable de soutenir dans le regard de l’autre. À partir de là, on comprend ce que veut dire enseigner. Alors je reviens sur le lien avec mon musicien, je n’ai pas perdu complètement mon fil… Finalement, un musicien, c’est l’art du temps, c’est l’art de la représentation. Je pense que les enseignants comprennent. Les arts visuels : je fais un tracé, je reviens dessus. Mais quand on chante ou quand on est en direct, ce sont les arts vivants et c’est dans l’instant, donc il faut que j’aie toujours une longueur d’avance sur ce que je produis, comme je fais en ce moment avec vous : ma pensée doit avoir un peu d’avance sur la production sonore. Eh bien pour un musicien, c’est ça. Et un enseignant, qu’est-ce qu’il fait ? Il improvise mais il a toujours une réserve de temps qui lui permet justement de ne pas être coincé dans l’instant. Je crois qu’on comprend peut-être un peu mieux si on est musicien et qu’on lit une partition. Quand on lit une partition, si vous tournez la page sur la dernière note ce n’est pas possible. Pour un enseignant, c’est la même chose. Donc qu’est-ce que c’est qu’enseigner ? C’est une somme de gestes antérieurement maîtrisés que j’ai à disposition et qui, dans l’instant, vont ressurgir, comme dans l’improvisation en musique. 

HA : Une chose que vous disiez, vous parliez des enseignants qui sont en difficulté, qui sont en souffrance pour certains et qui peuvent écouter cela en se disant : « J’ai peut-être là des leviers pour régler des situations difficiles. » Mais en même temps ce n’est pas simple de se mettre face à soi-même dans ce genre de situation. Qu’est-ce que vous pourriez donner comme petite clé par rapport à ça ? 

JD : Les clés les plus simples, c’est peut-être d’essayer chez soi. Ça va peut-être faire sourire, mais le danseur, qu’est-ce qu’il fait ? Il s’entraîne devant une glace. Et qu’est-ce que fait une personne qui ne s’est jamais regardée ? Eh bien elle ne sait pas comment elle est en face des autres, donc la première chose, c’est ce que je leur disais : « Vous vous regardez, vous vous acceptez. » Moi, la première fois que je l’ai fait – enfin, je faisais de la direction de chœur aussi –, je me suis aperçu que mes bras étaient beaucoup trop bas et je ne m’étais jamais rendu compte de ça. Donc ce que j’essaye de dire, c’est que si on veut prendre la mesure des gestes que l’on produit, il faut absolument qu’on puisse avoir un retour de ce que l’on produit. Le premier retour, je vais essayer de m’accepter, de m’apprivoiser en me regardant tout simplement devant une glace. Ça paraît simple mais ce n’est pas si simple que ça. Pour me coiffer, ça va, pour me raser, moi en l’occurrence ça va, me maquiller, peut-être ça va. Mais me regarder avec un autre œil, l’œil de celui qui va me percevoir, et me dire : « Est-ce que dans ces petits gestes du quotidien, notamment ces cinq micro-gestes, est-ce que dans mon regard, quand je cible les personnes, je vais aller de Pierre à Gertrude, Moustapha et faire en sorte que l’ensemble de l’espace soit vu ? » Alors j’ai une petite chose qui les aide, mes étudiants, je leur dis : « Tu commences dans ta glace là, puis tu dis que ta glace a un point en haut à gauche, en haut à droite, en bas à gauche… Est-ce que tu couvres comme une tente l’ensemble de ton auditoire ? Ou est-ce que sur toi tu as juste un parapluie ? Ou est-ce que tu as un parasol ? » Je leur dis ça, ce sont des choses toutes simples, vous me le demandiez, ce sont des petits outils. Eh bien simplement dans ma posture et dans mon regard, je vois ce que je couvre, la zone que je couvre, quand on parle du regard. 

HA : Il y a beaucoup de petites anecdotes, de petites choses comme ça, que vous présentez dans l’ouvrage. Il y a aussi beaucoup de témoignages assez intéressants de vos étudiants, des verbatim de leurs échanges où ils se rendent compte effectivement de certaines choses, ils sont très surpris sur eux-mêmes. Donc, vraiment, on vous invite à voir ce livre et à approfondir avec tous les outils que vous avez produits. Pour finir, en quelques mots, est-ce que vous auriez une référence, une personne, une inspiration à partager avec nous ? 

JD : [Pierre] Teilhard de Chardin dit une chose très belle. « Se centrer sur soi », c’est ce qu’on peut apprendre avec les micro-gestes, comprendre l’impact de mes petits gestes au quotidien. « Se décentrer sur l’autre », c’est arriver à porter mon regard jusqu’à l’autre pour voir justement s’il arrive à rentrer en relation avec moi. Et puis peut-être « se surcentrer » sur une cause plus noble que soi, c’est celle qui, tous les matins quand je me lève, fait que j’ai envie d’aller partager cette mission qui est mienne, d’enseigner. 

RF : Je crois que vous terminez l’émission mieux que ce qu’on aurait pu imaginer faire. Un grand merci Jean Duvillard pour avoir partagé autour de vos travaux, ces cinq micro-gestes professionnels, qu’on encourage vraiment tous les enseignants à aller voir de plus près. Merci. 

JD : Merci à vous ! 

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Enseigner est un art du détail comme l'a bien démontré Jean Duvillard qui parle de « micro-gestes » professionnels dans ses travaux. Rarement travaillés au cours de la formation des enseignants, ils revêtent pourtant une importance capitale dans la relation à la classe. Partant des problématiques des jeunes enseignants face à leurs élèves, il a élaboré un protocole d’observation et d’analyse des micro-gestes ainsi que des jeux de situation. Comme un musicien fait ses gammes, un enseignant peut s’entraîner à ces gestes pour se constituer un répertoire dans lequel puiser au quotidien. Un épisode de rentrée idéal qui vous donne des clés pour bien démarrer l'année ! 

La transcription de cet épisode est disponible après les crédits.

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Extra classe, des podcasts produits par Réseau Canopé. 

Émission préparée par : Hélène Audard et Régis Forgione 

Réalisée grâce à l'appui technique de : Aurélie Dulin 

Animée par : Hélène Audard et Régis Forgione

Directrice de publication : Marie-Caroline Missir

Coordination et production : Hervé Turri, Luc Taramini, Magali Devance 

Mixage : Simon Gattegno

Secrétariat de rédaction : Ludovic Oger

Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr

© Réseau Canopé, 2021

Transcription :

Hélène Audard : C’est bientôt la rentrée Régis. Est-ce que tu te souviens de ton premier passage devant une classe, comment as-tu appréhendé les regards de tous ces élèves tournés vers toi, les premiers mots que tu as lancés, ta posture ? Qu’est-ce que tu as ressenti et est-ce que tu te sentais prêt à ça ? 

Régis Forgione : Alors effectivement, je me souviens que la toute première classe, c’était à la fois beaucoup d’excitation et beaucoup d’enjeux. Des moments de gêne : où poser mon regard, que faire de mes mains ? Des éléments sensibles sur lesquels on ne nous avait pas du tout formés. 

HA : C’est sans doute ce que des milliers d’enseignants peuvent ressentir tous les jours et on a pensé à eux dans cet épisode de rentrée. Nous allons échanger avec notre invité, Jean Duvillard, sur les micro-gestes de l’enseignant. Il nous donnera des clés pour les identifier et apprendre à les maîtriser. 

RF : Jean Duvillard, Bonjour. 

Jean Duvillard : Bonjour. 

RF : Vous êtes docteur en sciences de l’éducation et vous avez été longtemps formateur à l’IUFM puis à l’Éspé de Lyon. Vous avez conçu dans ce cadre de nombreux outils de formation, notamment en ligne, un site consacré à la voix et un MOOC. Et enfin vous êtes auteur de, notamment, Ces gestes qui parlent. L’analyse de la pratique enseignante [ESF Éditeur, 2017]. 

HA : Jean Duvillard, en quoi les propos de Régis sur les premiers contacts avec une classe font écho avec votre expérience de formateur ? 

JD : Merci de m’avoir invité parce que ce sujet me tient à cœur depuis pas mal d’années. J’étais responsable de formation pendant plus de 20 ans – justement, vous avez dit à l’IUFM, l’Éspé puis, pour finir, l’Inspé – et au mois d’octobre à peu près, aux premières vacances, j’étais le bureau des pleurs. Parce qu’entre la réalité, comment dire… qu’avaient envisagée les enseignants et puis la réalité du terrain, il y avait tout un monde et comme vous avez très bien dit, quand on rentre, on pourrait dire dans l’arène, on a l’impression que tout va s’écrouler. Et dans le livre que vous avez cité, sur les micro-gestes, la posture de l’enseignant, je donnais beaucoup d’exemples d’enseignants, d’étudiants, et ils me disaient : « J’avais préparé mon cours, avec la conseillère pédagogique, tout était nickel. Mais quand j’ai eu en face de moi 25 paires d’yeux… Ah ! Tout s’est écroulé. » En fait, c’est vrai qu’on ne l’apprend pas forcément [le métier, ses gestes, etc.], c’est comme si c’était un don du ciel qu’on recevait et qu’on devait – enseignant en maternelle, dans le premier degré, dans le second degré, jusqu’à l’université – avoir reçu ça en prime. Et je me suis dit : « C’est un peu plus complexe que ça. » Et comme j’étais ce bureau des pleurs, je me suis attelé, on pourrait dire, à regarder dans le détail en quoi l’insignifiance de ces petits détails pouvait porter toute la signifiance d’un propos. Alors voilà en introduction ce que je pourrais dire. Le sujet est d’actualité, la rentrée comme vous avez dit : « Finalement je me sens à l’aise dans mes préparations, dans la didactique, mais… qu’est-ce qui va arriver dans la réalité objective de la rencontre avec 25-30 étudiants ou élèves ? » 

HA : Et vous militez pour une sorte d’approche praxéologique du métier. Qu’est-ce que vous entendez par là ? 

JD : C’est une entrée pratique, praxéologique, qui est basée sur l’analyse des situations proprement dites d’enseignement. D’une part, il y a la préparation chez soi avec l’objectif que je me fixe, avec tout le contenu de formation, avec, finalement, tout le dispositif. Mais après il y a ce que j’appelle la mise en scène de la personne. Comment entre l’intention que j’ai de faire développer, de faire partager une compétence et après, la mise en situation, comment mon corps, comment ma gestuelle, comment mon regard, comment ce que j’ai appelé des micro-gestes professionnels vont aboutir et faire en sorte que j’arrive à obtenir ce que je veux des étudiants ou des élèves que j’ai en face de moi. 

RF : Vous parlez justement de cette approche sensible, et dans ma petite expérience que je relatais en introduction, il y a le fait que c’est quelque chose de l’ordre de l’intime, puisqu’on touche au corps, au corps de l’enseignant pour le coup, et c’est ça aussi qui fait que c’est peu diffusé, peu enseigné et que ça doit tomber du ciel, comme vous dites ? 

JD : On ne veut pas y toucher, on a peur. On a peur de mettre les pieds dans cet espace de formation. Il est beaucoup plus facile de faire des grandes conférences sur la souffrance des enseignants, sur la sociologie, sur toutes les causes qui font que c’est difficile (la violence)… Mais s’intéresser à la relation en direct – mise en situation, incarnée dans ces petits gestes qui vont façonner, ou pas, la qualité de la relation –, c’est un autre monde. Et vous parliez du premier livre que j’ai fait sur ce sujet, qui était les micro-gestes enseignants, je viens d’en faire un deuxième qui a été publié en octobre dernier [Quelle posture enseignante pour une relation éducative apaisée ? Faire face aux situation difficiles, ESF Éditeur, 2020] sur la posture et la relation apaisée. C’est faire face à ces situations difficiles. Qu’est-ce qu’il y a dans la tête d’un enseignant au mois d’août ? « Comment je vais rentrer en contact avec mes gamins ? Est-ce qu’ils seront suffisamment gentils ? Est-ce que je vais pouvoir, justement, arriver à une relation plus ou moins saine ? » Et c’est un petit peu ça que j’essaye de mettre dans ce travail. Donc l’intime, certes, mais l’intime par rapport à des gestes très particuliers que j’essaye de mettre en évidence, et j’ai appelé ça des micro-gestes professionnels. 

RF : Quelle transition Hélène, on ne peut pas faire mieux [rires]. Est-ce que vous pourriez présenter ces cinq micro-gestes professionnels en quelques mots ? On s’attachera dans la suite de l’émission à faire le focus sur quelques-uns, mais quels sont ces cinq gestes ? Et j’aime bien l’idée que vous les présentiez comme les cinq doigts de la main, c’est-à-dire à la fois indépendants mais complètement interdépendants aussi. 

JD : Indépendants et concomitants. Quand il y en a un qui ne fonctionne pas, malheureusement, ça se lit tout de suite. Le premier… c’est intéressant parce que dans mes écrits, quand je le partage en conférence, je mets toujours en [numéro] un la posture de l’enseignant, ce que j’appelle la « posture gestuée jusque dans l’usage de la main », la main qui implique ou la main qui va expliquer. Mais finalement, quand je demande aux enseignants le premier qui leur vient à l’esprit, c’est toujours le regard, et le regard, c’est lui qui signe la qualité de la relation, donc ça en fait déjà deux. Le premier c’est la posture gestuée jusque dans l’usage de la main, le deuxième, le regard qui signe la qualité de la relation qu’on va mettre en place. Le troisième c’est la voix, la voix-outil de l’enseignant, c’est comme ça, d’ailleurs, que j’ai commencé mon travail sur ces micro-gestes. Le troisième, donc la voix. Le quatrième c’est le positionnement tactique dans mon placement et mes déplacements. Et le dernier, j’ai appelé ça l’« usage du mot », c’est-à-dire : comment, dans le mot que j’utilise, je vais envoyer plutôt du négatif ou du positif ? C’est ce qu’on appelle aussi, en analyse transactionnelle, des strokes positives ou négatives, et je travaille beaucoup en ce moment, en recherche, sur ce qu’on appelle l’hypnose conversationnelle, justement par rapport à ces mots. Donc cinq micro-gestes, cinq détails qui tiennent à eux seuls, dans leur concomitance, la qualité de la relation éducative que je mets en place au sein d’un enseignement, quel qu’il soit. 

HA : Alors on va rentrer un petit peu dans le détail. On va commencer, peut-être, par la posture gestuée. C’est celui que vous citiez en premier, c’est peut-être celui, effectivement, auquel on peut penser en premier quand on parle de gestes, de micro-gestes. Mais ça va au-delà, c’est aussi la façon dont on est habillé… Ça recouvre beaucoup de choses. Dites-nous-en un petit peu plus sur ce micro-geste. 

JD : La première chose c’est : « Je rentre en scène. » Ça faisait rire mes étudiants, mes professeurs des premier et second degrés, je leur disais : « Quand vous rentrez en scène, soit vous avez une énergie qui est devant, soit une énergie dans les fesses. » Si je suis devant, quelque part, je vais davantage être impliqué, plus dynamique, c’est comme si j’ai une intention d’aller vers mon auditoire, j’ai quelque chose à dire, j’ai à défendre un bout de gras. Alors… je caricature en le disant avec ces termes, mais c’est un petit peu ça quand même, ça crée en moi une sorte de posture dynamique, tonique, mais ça passe par l’assise du corps par rapport à la plante des pieds, par rapport à la respiration. On a tout un travail qu’on fait en formation là-dessus et que j’explicite dans ces ouvrages justement, et aussi dans le site sur la voix qui nous permet, avec ses petites capsules vidéo, de comprendre comment je dois me tenir en face d’un groupe, d’une manière frontale dans certains moments ou les déplacements à d’autres. Le premier donc, la posture gestuée, je dis « jusque dans l’usage de la main », parce que la main va prolonger notre intention, elle va essayer après d’aller en contact et c’est elle qui signe, par ce geste, l’intention qu’on porte sur l’autre, sur l’élève. 

RF : Vous parlez de la posture gestuée, vous disiez le bon positionnement, aussi pour bien respirer, et donc l’interdépendance avec la voix, un des cinq micro-gestes, et c’est quelque chose qui est finalement assez peu travaillé. Souvent, on dit : « Parle fort, exprime-toi bien, une bonne élocution. » Mais on va bien au-delà de ça, en fait, dans ce micro-geste de la voix ? 

JD : C’est beaucoup plus complexe. Si vous voulez regarder un petit peu la précision de mon travail, j’ai une quinzaine d’items sur la voix. Sur la construction dynamique, c’est l’intonation, c’est la respiration, ce sont les césures qui sont suspensives, conclusives, etc. C’est assez complexe mais, finalement, quand on veut maîtriser un peu l’art oratoire, on a besoin de maîtriser un petit peu ça… avec l’idée d’accentuation, quand j’ai quelque chose d’un petit peu important à dire ou à surligner. Mais tout ça va de pair avec une idée qui est l’intentionnalité. Dans le dernier bouquin, c’est ce que j’ai expliqué avec cette pyramide des enjeux : si je n’ai pas derrière mon propos un noble enjeu – ce que j’appelle un noble enjeu qui est toujours éthique, philosophique ou anthropologique – eh bien, finalement, je n’arrive pas à avoir suffisamment de crédit auprès de mes étudiants, de mes élèves ou de mes petits enfants de maternelle. La difficulté est d’arriver à cerner ça pour être complètement engagé dans mon incarnation grâce à ces micro-gestes, mais aussi avec une posture d’intention qui fait qu’on a quelque chose à dire en face d’un public. 

HA : Il y a donc ce noble enjeu. Puis il y a des choses qui relèvent vraiment de l’ordre du détail et que chacun ne repère pas nécessairement dans sa pratique. ça peut être un enseignant qui a un défaut de prononciation, ça peut être des choses comme ça et il faut faire avec qui on est en fait : comment on se présente, comment on parle, etc.

JD : La première chose, peut-être, par rapport à ce que vous êtes en train d’impliquer – les aspects psychologiques du comportement –, c’est de se faire confiance à soi, accepter d’être tel que l’on est. Moi, des fois, je parle un peu vite, vous le voyez, mais ça montre aussi que j’ai une certaine conviction et que je veux aller de l’avant. Alors on n’est que ce que l’on est et la meilleure chose c’est de ne pas tricher par rapport à soi. Et tout le travail avec les étudiants, quand je m’occupais des gens en difficulté, c’était justement de leur redonner cette confiance. Si je commence à avoir confiance en moi, il y a plus de chance que celui qui est en face ait confiance en moi et quand je vois qu’il commence à avoir confiance en moi, j’ai encore plus confiance en moi. Tout notre métier de formateur de formateurs est justement d’aider à faire prendre conscience de cette confiance en soi. Mais ça passe aussi par des gestes très techniques donc ce n’est pas le Club Méd mon travail, c’est-à-dire qu’il faut accepter de se mettre en face de soi-même et de repérer peut-être dans ces marqueurs, dans ces indices ceux qui signent en plus ou ceux qui signent en moins. Donc c’est pour ça que j’avais mis en place ces types de formations qui ont eu le succès qu’elles ont eu et que, finalement, ça a fait pas mal de petits au niveau de ces jeux de situations. 

RF : Vous disiez tout à l’heure qu’un des premiers enjeux de contact c’est le regard. Je vous propose qu’on écoute un extrait audio de vos travaux autour de cette question. Et on en parle juste après. 

[Extrait audio d’une formation avec des étudiants en Inspé] 

« JD : Dans le regard, soit on a un regard de convention, c’est-à-dire que je regarde comme ça et je vous parle en pensant ce que je suis en train de dire, donc je suis en train de vous parler de mon contenu, donc je suis assez dans ma tête ; soit j’ai le regard qui est plutôt sur ce que je vais dire, qui est concentré et qui canalise mon intelligence, si j’ose dire, ou le contenu de ce que je veux donner à entendre. Et quand je vais chercher l’autre du regard, ça se passe comment au niveau de la gestuelle ? Est-ce que vous voyez quelque chose ? Dans mon regard quand je dis, par exemple, comme je parle en ce moment avec vous, qu’est-ce que je fais ? 

- Un homme dans le public : Les sourcils aussi. 

- JD : Comment ça fait à ton avis ? 

- L’homme : Ça monte. 

- JD : Donc si j’essaye de le jouer et si j’essaye de vous le faire voir… J’ai une petite astuce pour vous, qui peut être considérée comme un petit geste de formation. Dans sa tête, quand on regarde un élève, on peut lui dire : "Tu comprends ce que je te dis ?" Et dans mon regard il y a ce qui se passe, ici, au niveau des sourcils, [l’intention] "Tu comprends ce que je te dis ?" On ne va pas dire tout le temps "Tu comprends ce que je te dis ?" [rire]. Mais dans la tête, l’idée c’est que, intérieurement, on ait cette intentionnalité, cette intention d’aller chercher chacun des élèves, chacun étant, de fait, reconnu ici à égale dignité. » 

RF : Je crois qu’il n’y a rien de plus radiophonique que de s’imaginer ce micro-geste du sourcil. On est vraiment à ce niveau-là de détail Jean Duvillard ? 

JD : Ça faisait beaucoup sourire mes étudiants. Après, ils me disaient « Moi le sourcil j’ai essayé » [rires]. Alors il y a le sourcil de séduction, vous pouvez imaginer, ça met tout de suite une bonne ambiance dans le groupe, mais ça montrait aussi devant leurs camarades que c’est loin d’être évident de faire le bon geste de communication. Le regard signe la qualité de la relation donc c’est le premier témoin de la mise en scène de la personne quant à ce qu’elle projette sur l’autre. Alors tous les faits divers – il l’a regardé, etc. –, les tensions qui peuvent aller avec un mauvais regard, ça vous dit quelque chose, je ne reviens pas dessus. Mais en classe, un élève, ou un étudiant pour le supérieur, qui n’est pas regardé, il n’est pas reconnu. Donc, de fait, on peut très bien, à partir de là, se demander : qu’est-ce que l’enfant, qu’est-ce que l’élève, qu’est-ce que l’étudiant va pouvoir faire pour se faire remarquer ? C’est du détail, certes, mais c’est un détail qui a un poids énorme. Alors j’essaye de me battre comme je peux, avec les moyens qui sont les miens – j’ai un peu plus de temps parce que maintenant je suis à la retraite –, mais je m’aperçois que de plus en plus je suis demandé comme si je portais cette parole. C’est bien beau de faire des cours, comme je disais, sur la psychologie des comportements, sur la sociologie, sur les causes, etc., sur la souffrance de l’enseignant… C’est bien beau aussi d’essayer de faire les cours les mieux préparés si dans ma personne je n’ai pas un minimum de formation pour savoir comment mettre en scène ma propre intention, ma propre passion dans mon métier, je dis à mes étudiants : « Restez chez vous. » Alors, je provoque bien entendu, mais ils aiment aussi être provoqués, pas là où ça fait mal, là où ça leur fait mal si on ne veut pas regarder ce détail. Je suis un petit peu emballé dans ce que je dis. Pourquoi ? Eh bien je suis tellement convaincu. Parce que mes collègues disaient : « Oh mais tu les mets à nu, c’est drôlement compliqué, quelque part, c’est de l’intime. Nous on ne doit pas toucher là, nous on préfère ne pas regarder. » Par contre, on les met en stage et on va les évaluer et on leur dit : « Oh bah… Ce n’est pas ce qu’on attend de vous. » Alors ils me disaient tous : « Ce n’est pas ce qu’on attend de moi, en fait je comprends que ce n’est pas ce qu’on attend de moi. Et puis en plus, les conseillers pédagogiques me disent des choses que je trouve très intéressantes mais malheureusement ils ne me disent jamais comment je dois m’y prendre pour arriver à faire ce qu’ils aimeraient que je fasse. » Alors moi, je me suis dit « Eh bien, notre travail est là, non ? Arrêtons notre cinéma, rentrons dans une pratique quotidienne. » Alors, j’ai vécu toute cette transformation depuis 45 ans et finalement… j’ai une phrase qui provoque et qui choque un peu, je dis : « Finalement, on est resté un petit peu sur l’évangile selon Bourdieu. » Donc quelque part, c’est bien gentil mais si on connait les causes, peut-être que maintenant il faut s’attaquer aux moyens, c’est-à-dire que je vais essayer de faire en sorte de me battre, souvent avec moi-même, pour arriver à m’apprivoiser dans ces petits gestes du quotidien qui font que j’ai envie de dire quelque chose à l’autre. Et à partir de là ça devient super passionnant. Et c’est aussi ce que j’essaye de faire passer dans ce petit message, ensemble, aujourd’hui. 

HA : On va parler justement de ce que vous faites en formation et de ce protocole, d’une certaine façon, que vous avez mis en place, donc avec deux temps. Je vous laisse nous en parler. 

JD : Alors le protocole, il est simple et compliqué à la fois. Il est simple parce que je pars automatiquement de situations que les étudiants m’amènent, qu’ils ont vécues en classe. Ils ont vécu un incident et à partir de là, plutôt que de dire « On pourrait faire comme ça », il serait peut-être bien de l’analyser et de dire : « Non, on ne va pas verbaliser dessus, on va simplement essayer de le revivre. » Alors, soit l’étudiant joue le rôle de l’élève qui était difficile, soit il joue son propre rôle. Et c’est pour ça que je les ai appelés des jeux de situations. On repart d’une situation concrète et à partir de là ses camarades vont essayer de relever ce défi. Mais il y a un protocole très très très strict : c’est toujours celui qui passe qui dit en premier ce qu’il a vécu de la situation et toujours par quelque chose de positif. C’est toujours très difficile ça. Tant qu’on n’a pas donné quelque chose de positif sur celui qui est passé, il n’y aura pas de confiance dans le groupe. Mes collègues me disaient : « Mais c’est difficile, tu les mets encore une fois à nu. Moi, je ne me sens pas de le faire parce que, quelque part, j’ai peur qu’ils soient trop déstabilisés. » Mais je leur disais : « Eh bien finalement, vous les mettez directement dans les stages, ils ne sont pas déstabilisés ? "Et puis démerde-toi, puis à partir de là, tu vas te construire ou alors tu vas aller voir le médecin pour te mettre en arrêt maladie." » Je pars du principe que sur une formation professionnalisante, il est bien de donner les bons outils et ces bons outils passent, peut-être, par des situations très pratiques telles que celles-ci. Alors une fois qu’on a donné et mis en place ce protocole, je leur fais vivre la situation et à tout moment je peux arrêter. Et lors de ces arrêts sur images, je leur demande, sur celui qui est passé, de dire en positif ce qu’il a fait, et une fois que ses camarades vont dire ce qui est positif, on va pouvoir donner des petits cadeaux. J’ai appelé ça « des petits cadeaux », ça pourrait être rigolo et ça les a super amusés. Et quand ça se passe très bien avec certains étudiants, ils me disent : « Et moi, pourquoi vous ne me donnez pas des petits cadeaux ? » Alors ce sont des choses assez rigolotes que je vous fais partager parce que, finalement, j’ai beaucoup aimé faire ce genre de travail. Voilà ce que j’appelle des « jeux de situations ». 

RF : C’est important, dans ce que vous dites, d’être vraiment accompagné. Je vais revenir à une petite anecdote personnelle : en début de carrière, justement, ces enjeux-là, je m’y suis confronté en me posant une petite caméra au fond de la classe et en me filmant moi-même, en m’observant et j’avoue que ça a été très déstabilisant d’entendre certains mots sortir de ma bouche, de voir ma posture parfois pas du tout adaptée. Là, on est vraiment dans ces micro-gestes où ça m’a autant déstabilisé que fait prendre conscience des enjeux. Et je pense que là, l’accompagnement est fondamental. Je ne sais pas si je le conseillerais, en fait, de s’auto-filmer sans être accompagné. Qu’est-ce que vous en pensez ? 

JD : Je pense que c’est une très bonne remarque, elle est sensée, elle est proche de ce que l’on vit. Moi-même, les premières fois que j’ai pu le faire, on ne s’aime pas, je n’aime pas ma voix, je n’aimais pas mes gestes, je n’aimais pas ma posture… Ce qui est intéressant de savoir par contre, c’est que tout le monde fonctionne de la même manière et tout le monde réagit de la même manière, donc à partir de là on peut se dire que finalement, je ne suis pas une exception. Personne n’est une exception dans ce travail de confrontation avec soi-même. J’appelle ça aussi l’introspection. Ma thèse était justement là-dessus, sur l’introspection gestuée pour s’habituer à s’accepter soi-même. Vous avez raison de dire que ce n’est pas naturel. Alors peut-être que ça dépend aussi de comment on accompagne ? C’est ce que j’étais en train de me dire. Alors, il y a deux manières de le faire. Soit dans un premier temps on peut le faire individuellement : ou moi je me déplace, ou la personne se filme, elle se déplace, elle vient me rencontrer, on le fait sous forme d’auto-confrontation. Mais j’ai choisi de le faire directement en classe, dans des petites saynètes. Pourquoi ça ? Parce que l’ensemble de mes cours commence toujours par une mise en situation corporelle. Vous pouvez le voir peut-être sur le site et c’est vrai qu’on le faisait toujours par des jeux de situations ou sur le regard, sur le déplacement, sur l’usage de la main… On jouait une petite saynète technique qui devait dire quelque chose, ce qui fait que tout le monde étant dans la même situation, on apprenait à s’apprivoiser les uns avec les autres. Le mot-clé, c’est peut-être ça, c’est apprendre à s’apprivoiser. Et j’avais trouvé une petite astuce qui peut nous aider aussi en formation quelle qu’elle soit, de la maternelle à l’université : tant que chacun n’a pas donné quelque chose de lui-même devant les autres, eh bien il n’y aura pas de confiance. Donc, c’est le fameux chef d’œuvre qui rentre maintenant, vous savez, au primaire, pour les élèves. On leur demande de faire quelque chose qui leur tient à cœur et qu’ils présentent devant les autres. Je trouve que c’est une très très belle initiative parce que ça nous motive, parce qu’on a quelque chose à défendre et on donne le meilleur de nous-mêmes en vue de réaliser une œuvre collective. Alors c’est pour ça qu’il y a certains champs disciplinaires qui ont aussi leur place et ce n’est peut-être pas un hasard si moi, qui était au départ responsable de l’éducation musicale, chef de chœur et chef d’orchestre, j’ai choisi aussi cet aspect-là. 

HA : Justement, votre passé de musicien ressort beaucoup dans votre travail parce que vous parlez, finalement, d’improvisation à partir d’éléments qu’on aura travaillés. On fait ses gammes en fait. De la même façon qu’un musicien fait ses gammes, un enseignant doit s’entraîner à ces différents micro-gestes ? 

JD : Pourquoi en serait-il autrement ? Pourquoi en serait-il autrement dans un monde aujourd’hui qui est policé au niveau des codes de l’observation ? Enfin, je veux dire avec YouTube, avec les réseaux sociaux, tout le monde se met à nu sur les réseaux sociaux et finalement les enseignants, on resterait dans nos classes sans que personne ne vienne nous voir et on n’apprendrait pas à maîtriser nos gestes et nos postures ? Enfin, ça, ça me pose un vrai souci éthique finalement, donc nous avons là un champ de travail en formation qui est énorme. Je crois de moins en moins à ces grandes discussions, à ces grandes formations qui ne sont que des verbiages. Par contre, je me bats bec et ongles, et je vous remercie de me proposer justement cette tribune, pour essayer de faire prendre conscience de cette dimension qui pour moi est essentielle dans la formation d’un enseignant. 

RF : Pour les enseignants qui nous écoutent et qui auraient envie de transposer par eux-mêmes ce protocole, de progresser – parce que j’imagine assez bien que, comme nous, il y en a beaucoup qui ont découvert le sens de ces cinq micro-gestes –, est-ce que vous auriez des pistes concrètes ? Pour se dire : « OK, je prends conscience de ces gestes, qu’est-ce que je peux faire déjà par moi-même pour avancer ? » 

JD : Je vais revenir, peut-être, à l’improvisation, comme on le disait tout à l’heure, et ce parallèle avec la musique. On a parlé de faire ses gammes. Eh bien faire ses gammes, c’est peut-être accepter de se prendre en vidéo. Une fois que je me suis mis en face de moi-même et puis que je me suis apprivoisé, accepté, je vais essayer de regarder ces petits détails, que je mets en scène dans ces ouvrages, et je vais m’intéresser à un point. Et finalement, je vais me dire : « Est-ce que quand j’utilise ce geste il se passe quelque chose de particulier ? » La difficulté c’est essentiellement de développer ce que j’appellerais « les conduites d’observation ». Et les plus grosses difficultés avec les enseignants, les formateurs de formateurs – parce que je fais essentiellement ça maintenant – c’est d’arriver à développer l’œil, d’arriver à développer cette capacité à voir ce qu’il faut observer. Ce n’est pas facile. Sur 30 secondes, j’y reste en général une heure et demie, et ça surprend toujours les personnes de voir tout ce qu’il y a à voir. Il me faut 30 secondes d’enregistrement pour arriver à capter tout ce qu’il y aurait à dire d’une personne. Alors, c’est ce qu’on appelle les fameux 4-20 dans un entretien d’embauche : les 20 premières secondes, les 20 premiers pas, les 20 premiers mots et les 20 centimètres que tu es capable de soutenir dans le regard de l’autre. À partir de là, on comprend ce que veut dire enseigner. Alors je reviens sur le lien avec mon musicien, je n’ai pas perdu complètement mon fil… Finalement, un musicien, c’est l’art du temps, c’est l’art de la représentation. Je pense que les enseignants comprennent. Les arts visuels : je fais un tracé, je reviens dessus. Mais quand on chante ou quand on est en direct, ce sont les arts vivants et c’est dans l’instant, donc il faut que j’aie toujours une longueur d’avance sur ce que je produis, comme je fais en ce moment avec vous : ma pensée doit avoir un peu d’avance sur la production sonore. Eh bien pour un musicien, c’est ça. Et un enseignant, qu’est-ce qu’il fait ? Il improvise mais il a toujours une réserve de temps qui lui permet justement de ne pas être coincé dans l’instant. Je crois qu’on comprend peut-être un peu mieux si on est musicien et qu’on lit une partition. Quand on lit une partition, si vous tournez la page sur la dernière note ce n’est pas possible. Pour un enseignant, c’est la même chose. Donc qu’est-ce que c’est qu’enseigner ? C’est une somme de gestes antérieurement maîtrisés que j’ai à disposition et qui, dans l’instant, vont ressurgir, comme dans l’improvisation en musique. 

HA : Une chose que vous disiez, vous parliez des enseignants qui sont en difficulté, qui sont en souffrance pour certains et qui peuvent écouter cela en se disant : « J’ai peut-être là des leviers pour régler des situations difficiles. » Mais en même temps ce n’est pas simple de se mettre face à soi-même dans ce genre de situation. Qu’est-ce que vous pourriez donner comme petite clé par rapport à ça ? 

JD : Les clés les plus simples, c’est peut-être d’essayer chez soi. Ça va peut-être faire sourire, mais le danseur, qu’est-ce qu’il fait ? Il s’entraîne devant une glace. Et qu’est-ce que fait une personne qui ne s’est jamais regardée ? Eh bien elle ne sait pas comment elle est en face des autres, donc la première chose, c’est ce que je leur disais : « Vous vous regardez, vous vous acceptez. » Moi, la première fois que je l’ai fait – enfin, je faisais de la direction de chœur aussi –, je me suis aperçu que mes bras étaient beaucoup trop bas et je ne m’étais jamais rendu compte de ça. Donc ce que j’essaye de dire, c’est que si on veut prendre la mesure des gestes que l’on produit, il faut absolument qu’on puisse avoir un retour de ce que l’on produit. Le premier retour, je vais essayer de m’accepter, de m’apprivoiser en me regardant tout simplement devant une glace. Ça paraît simple mais ce n’est pas si simple que ça. Pour me coiffer, ça va, pour me raser, moi en l’occurrence ça va, me maquiller, peut-être ça va. Mais me regarder avec un autre œil, l’œil de celui qui va me percevoir, et me dire : « Est-ce que dans ces petits gestes du quotidien, notamment ces cinq micro-gestes, est-ce que dans mon regard, quand je cible les personnes, je vais aller de Pierre à Gertrude, Moustapha et faire en sorte que l’ensemble de l’espace soit vu ? » Alors j’ai une petite chose qui les aide, mes étudiants, je leur dis : « Tu commences dans ta glace là, puis tu dis que ta glace a un point en haut à gauche, en haut à droite, en bas à gauche… Est-ce que tu couvres comme une tente l’ensemble de ton auditoire ? Ou est-ce que sur toi tu as juste un parapluie ? Ou est-ce que tu as un parasol ? » Je leur dis ça, ce sont des choses toutes simples, vous me le demandiez, ce sont des petits outils. Eh bien simplement dans ma posture et dans mon regard, je vois ce que je couvre, la zone que je couvre, quand on parle du regard. 

HA : Il y a beaucoup de petites anecdotes, de petites choses comme ça, que vous présentez dans l’ouvrage. Il y a aussi beaucoup de témoignages assez intéressants de vos étudiants, des verbatim de leurs échanges où ils se rendent compte effectivement de certaines choses, ils sont très surpris sur eux-mêmes. Donc, vraiment, on vous invite à voir ce livre et à approfondir avec tous les outils que vous avez produits. Pour finir, en quelques mots, est-ce que vous auriez une référence, une personne, une inspiration à partager avec nous ? 

JD : [Pierre] Teilhard de Chardin dit une chose très belle. « Se centrer sur soi », c’est ce qu’on peut apprendre avec les micro-gestes, comprendre l’impact de mes petits gestes au quotidien. « Se décentrer sur l’autre », c’est arriver à porter mon regard jusqu’à l’autre pour voir justement s’il arrive à rentrer en relation avec moi. Et puis peut-être « se surcentrer » sur une cause plus noble que soi, c’est celle qui, tous les matins quand je me lève, fait que j’ai envie d’aller partager cette mission qui est mienne, d’enseigner. 

RF : Je crois que vous terminez l’émission mieux que ce qu’on aurait pu imaginer faire. Un grand merci Jean Duvillard pour avoir partagé autour de vos travaux, ces cinq micro-gestes professionnels, qu’on encourage vraiment tous les enseignants à aller voir de plus près. Merci. 

JD : Merci à vous ! 

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