Les Énergies scolaires : la pratique de la philo au 1er degré

Extra classe

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Les Énergies scolaires : la pratique de la philo au 1er degré

Auteur d'ouvrages spécialisés, collaborateur de revues jeunesse comme Pomme d’Api, conseiller pédagogique pour la production des dessins animés Mily Miss Questions, pour le théâtre et pour des applications (Bayam, LILI), Jean-Charles Pettier est un spécialiste des ateliers philos en maternelle et à l’école primaire. Il s’attache depuis plus de 35 ans à promouvoir la pratique de la philosophie dans l’éducation, en particulier au profit des élèves les plus en difficulté. Ecoutez-le nous raconter ce qui l’anime au quotidien et évoquer les nombreuses vertus de cette pratique avec les enfants. Pour une école de la liberté... 

  • Une nouvelle saison de la série « Les Petits Philosophes » vient d’être publiée sur Bayam (Bayard Jeunesse). Elle permet de travailler des compétences telles que respecter autrui, acquérir et partager les valeurs de la République et se construire une culture civique. Des exemples de séances et d’ateliers à télécharger et à mener en classe sur la fiche pédagogique Les Petits Philosophes rédigée par Jean-Charles Pettier, conseiller philosophique depuis 2006. 

La transcription de cet épisode est disponible après les crédits. 

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Émission préparée par : Jean-Paul Fillit 

Réalisée par : Jean-Paul Fillit 

Directrice de publication : Marie-Caroline Missir 

Coordination et production : Hervé Turri, Luc Taramini, Magali Devance 

Mixage : Laurent Gaillard

Secrétariat de rédaction : Aurélien Brault

Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr 

© Réseau Canopé, 2021 

Transcription : 

Je m'appelle Jean-Charles Pettier. Je suis professeur de philosophie, actuellement en poste à l'Inspé de Créteil, en charge de la formation des enseignants, essentiellement du premier degré.

C'est quoi avoir un ami ? Qu'est-ce que la mort ? Qu'est-ce qui est beau ? Qu'est-ce qui est normal ou pas normal ? Qu'est-ce que ça veut dire « grandir » ? Qu'est-ce qu'on fait à l'école ? Pourquoi il y a de l'école ? Pourquoi on est là ?

Voilà quelques-unes des questions que se posent spontanément les enfants en milieu scolaire ou à la maison. Ce qui m'a conduit à me centrer sur les plus jeunes et non pas les lycéens, c'est que j'étais enseignant en Segpa au départ et que j'ai fait mes études de philosophie pendant ce temps-là. Les deux perspectives se sont croisées. Au bout d’un moment, je me suis dit : « Mais pourquoi les enfants ne font-ils pas de philosophie ? »

J'ai commencé avec des adolescents puis des enfants de l'école élémentaire et j'en suis arrivé aux enfants de l'école maternelle. Je commence plutôt avec des grandes sections de maternelle mais certains essaient plus tôt encore. Personnellement, je pense qu’en dessous de la grande section de maternelle, j’ai des difficultés.

Une fois où je discutais avec des élèves, la maîtresse m’a demandé d'échanger avec eux sur : « Faut-il apprendre ? » Le premier élève me dit : « Oui, il faut apprendre pour faire plaisir à la maîtresse. » Le deuxième : « Il faut apprendre pour avoir de bonnes notes à l'école. » Le troisième : « Il faut apprendre pour avoir un bon métier quand on sera plus grand. » Défile comme ça des tas de raisons de : « Il faut apprendre. » Et puis j'arrive à une petite fille qui me dit : « Je ne sais pas s'il faut apprendre. » En philo pour enfants, quand un enfant dit « Je ne sais pas », notre attention est attirée. Je lui dis : « Mais pourquoi tu ne sais pas ? » Elle me dit : « Je me pose une question quand même : “Faut-il apprendre le mal” ? » Je lui dis : « Mais toi, qu'est-ce que tu en penses ? » Elle me dit : « Je pense qu'il ne faut pas apprendre le mal sinon on va faire le mal et il ne faut pas. » Et puis j'arrive à un « loulou » qui me dit : « Moi je pense qu'il faut apprendre et qu'il faut apprendre le mal. » « Ah bon ? Est-ce que tu peux m'expliquer ? » « Lorsqu'on a appris le mal, c'est là où on peut choisir de faire le bien. » Un enfant de CE1, c'est très petit… Il est très intéressant de se demander dans ce type d'échange comment la pensée peut progresser d’un seul coup. Voilà un exemple qui m'a frappé.

Tout le jeu de ce type d'activité est d'abord de les mettre en confiance, de montrer que ce qu'ils disent nous intéresse, c'est-à-dire de les constituer, comme on dit en philosophie pour enfants, comme des interlocuteurs valables, par rapport auxquels on fait attention aux propos, qu’on va relancer pour leur montrer qu'on est très attentionné, qu'on cherche à bien comprendre ce qu'ils veulent dire. C'est ce type d'écoute qui va faire que, progressivement, ils vont s'installer dans l'échange. Même si ce « progressivement » peut parfois mettre plusieurs séances, ce n'est pas de la magie non plus.

À priori, beaucoup de collègues pensent qu’une des façons de faire serait de partir d'une question qu’a eue un enfant dans la classe ou d'une situation de classe et de réfléchir. Sauf que la difficulté, c'est que la situation de classe est très proche d'eux, peut-être trop proche d'eux, et ils peuvent avoir du mal à séparer les affects de la raison quand ils parlent. J'ai plutôt tendance à partir d'une image que l'on va d'abord décrire puis à partir de laquelle on va réfléchir. La littérature pour enfants présente des milliers de supports qui sont extrêmement intéressants et qui vont permettre aussi à l'enfant de parler à travers le héros donc de prendre de la distance par rapport à ce qu'il vit.

Je suis parfois également parti d'un objet, d’une réflexion sur le temps, par exemple, que j'ai conduite à partir d'une pendule, et on a réfléchi à quoi ça pouvait bien servir vu que les petits de maternelle ne savent pas lire l'heure.

Un élève si jeune qui pratique les activités à visée philosophique en tire un certain nombre de bénéfices. D'abord, il est placé dans une situation d'échange. Il va devoir employer des mots ou découvrir des mots qu'il ne connaît pas pour décrire certaines situations, ou pour se positionner et entendre que les autres peuvent penser différemment. Ce qui est très important dans l'école de la République, c'est de découvrir qu'on peut vivre ensemble, qu'on peut échanger avec d'autres qui ont des opinions différentes. Ce qui est intéressant aussi dans les autres, c'est précisément qu'ils ont des opinions différentes. C'est peut-être fondamental pour l'apprentissage de la démocratie car ce n'est pas le lieu où l’on se tire dessus à la kalachnikov quand quelqu'un ne pense pas comme nous.

Va se dégager un bénéfice qui sera en termes d'estime de soi. L’enfant se rend compte qu'il est quelqu'un d'important, qu'il a des choses à dire, qu'il est écouté. Pour autant, tout ce qu'il dit n'est pas forcément merveilleux, c'est-à-dire qu'il va être interrogé et donc aussi progressivement développer sa capacité et son sens critiques ou son sens autocritique en grandissant. Il va changer aussi son rapport à l'école, c'est-à-dire qu'il va peut-être mieux comprendre les situations dans lesquelles il se trouve, ce que l'on fait à l'école. C'est extrêmement important parce que ça fait partie des choses qui différencient beaucoup les enfants selon leur milieu social d'origine. Ce que je disais précédemment sur l'emploi de la langue est aussi important dans cette différenciation sociale où, selon le milieu familial d'origine de l'enfant, la langue n'est pas employée de la même façon. Elle acquiert ce statut de « centrale » qu'elle a à l'école et qui est nécessaire pour la réussite scolaire.

C’est un sujet d'émerveillement pour moi de voir que l'être humain jeune est intelligent, qu’il est capable d'examiner les choses pour peu qu'on ait des exigences avec lui. On ne le laisse pas dire n'importe quoi et on s'intéresse à ce qu'il dit en même temps. Les enfants m'apprennent beaucoup de choses parce qu'ils m'aident aussi à avoir un regard que parfois je n'avais pas. J'ai construit des représentations d'adulte sur un certain nombre de problèmes, pensant un certain nombre de choses acquises et des fois ils m'aident à les réinterroger. Ils m'apprennent parfois des choses et je leur dis : « Je n'avais jamais pensé à ça. » Et je suis ébahi. Ils adorent se rendre compte que je n'avais pas du tout pensé à ce qu'ils sont en train d'énoncer. Pour moi, c'est une source de richesse de me dire : « J'espère que ces enfants, en grandissant, vont garder cette vivacité intellectuelle qui est pour moi une source de plaisir intellectuel. »

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Auteur d'ouvrages spécialisés, collaborateur de revues jeunesse comme Pomme d’Api, conseiller pédagogique pour la production des dessins animés Mily Miss Questions, pour le théâtre et pour des applications (Bayam, LILI), Jean-Charles Pettier est un spécialiste des ateliers philos en maternelle et à l’école primaire. Il s’attache depuis plus de 35 ans à promouvoir la pratique de la philosophie dans l’éducation, en particulier au profit des élèves les plus en difficulté. Ecoutez-le nous raconter ce qui l’anime au quotidien et évoquer les nombreuses vertus de cette pratique avec les enfants. Pour une école de la liberté... 

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Je m'appelle Jean-Charles Pettier. Je suis professeur de philosophie, actuellement en poste à l'Inspé de Créteil, en charge de la formation des enseignants, essentiellement du premier degré.

C'est quoi avoir un ami ? Qu'est-ce que la mort ? Qu'est-ce qui est beau ? Qu'est-ce qui est normal ou pas normal ? Qu'est-ce que ça veut dire « grandir » ? Qu'est-ce qu'on fait à l'école ? Pourquoi il y a de l'école ? Pourquoi on est là ?

Voilà quelques-unes des questions que se posent spontanément les enfants en milieu scolaire ou à la maison. Ce qui m'a conduit à me centrer sur les plus jeunes et non pas les lycéens, c'est que j'étais enseignant en Segpa au départ et que j'ai fait mes études de philosophie pendant ce temps-là. Les deux perspectives se sont croisées. Au bout d’un moment, je me suis dit : « Mais pourquoi les enfants ne font-ils pas de philosophie ? »

J'ai commencé avec des adolescents puis des enfants de l'école élémentaire et j'en suis arrivé aux enfants de l'école maternelle. Je commence plutôt avec des grandes sections de maternelle mais certains essaient plus tôt encore. Personnellement, je pense qu’en dessous de la grande section de maternelle, j’ai des difficultés.

Une fois où je discutais avec des élèves, la maîtresse m’a demandé d'échanger avec eux sur : « Faut-il apprendre ? » Le premier élève me dit : « Oui, il faut apprendre pour faire plaisir à la maîtresse. » Le deuxième : « Il faut apprendre pour avoir de bonnes notes à l'école. » Le troisième : « Il faut apprendre pour avoir un bon métier quand on sera plus grand. » Défile comme ça des tas de raisons de : « Il faut apprendre. » Et puis j'arrive à une petite fille qui me dit : « Je ne sais pas s'il faut apprendre. » En philo pour enfants, quand un enfant dit « Je ne sais pas », notre attention est attirée. Je lui dis : « Mais pourquoi tu ne sais pas ? » Elle me dit : « Je me pose une question quand même : “Faut-il apprendre le mal” ? » Je lui dis : « Mais toi, qu'est-ce que tu en penses ? » Elle me dit : « Je pense qu'il ne faut pas apprendre le mal sinon on va faire le mal et il ne faut pas. » Et puis j'arrive à un « loulou » qui me dit : « Moi je pense qu'il faut apprendre et qu'il faut apprendre le mal. » « Ah bon ? Est-ce que tu peux m'expliquer ? » « Lorsqu'on a appris le mal, c'est là où on peut choisir de faire le bien. » Un enfant de CE1, c'est très petit… Il est très intéressant de se demander dans ce type d'échange comment la pensée peut progresser d’un seul coup. Voilà un exemple qui m'a frappé.

Tout le jeu de ce type d'activité est d'abord de les mettre en confiance, de montrer que ce qu'ils disent nous intéresse, c'est-à-dire de les constituer, comme on dit en philosophie pour enfants, comme des interlocuteurs valables, par rapport auxquels on fait attention aux propos, qu’on va relancer pour leur montrer qu'on est très attentionné, qu'on cherche à bien comprendre ce qu'ils veulent dire. C'est ce type d'écoute qui va faire que, progressivement, ils vont s'installer dans l'échange. Même si ce « progressivement » peut parfois mettre plusieurs séances, ce n'est pas de la magie non plus.

À priori, beaucoup de collègues pensent qu’une des façons de faire serait de partir d'une question qu’a eue un enfant dans la classe ou d'une situation de classe et de réfléchir. Sauf que la difficulté, c'est que la situation de classe est très proche d'eux, peut-être trop proche d'eux, et ils peuvent avoir du mal à séparer les affects de la raison quand ils parlent. J'ai plutôt tendance à partir d'une image que l'on va d'abord décrire puis à partir de laquelle on va réfléchir. La littérature pour enfants présente des milliers de supports qui sont extrêmement intéressants et qui vont permettre aussi à l'enfant de parler à travers le héros donc de prendre de la distance par rapport à ce qu'il vit.

Je suis parfois également parti d'un objet, d’une réflexion sur le temps, par exemple, que j'ai conduite à partir d'une pendule, et on a réfléchi à quoi ça pouvait bien servir vu que les petits de maternelle ne savent pas lire l'heure.

Un élève si jeune qui pratique les activités à visée philosophique en tire un certain nombre de bénéfices. D'abord, il est placé dans une situation d'échange. Il va devoir employer des mots ou découvrir des mots qu'il ne connaît pas pour décrire certaines situations, ou pour se positionner et entendre que les autres peuvent penser différemment. Ce qui est très important dans l'école de la République, c'est de découvrir qu'on peut vivre ensemble, qu'on peut échanger avec d'autres qui ont des opinions différentes. Ce qui est intéressant aussi dans les autres, c'est précisément qu'ils ont des opinions différentes. C'est peut-être fondamental pour l'apprentissage de la démocratie car ce n'est pas le lieu où l’on se tire dessus à la kalachnikov quand quelqu'un ne pense pas comme nous.

Va se dégager un bénéfice qui sera en termes d'estime de soi. L’enfant se rend compte qu'il est quelqu'un d'important, qu'il a des choses à dire, qu'il est écouté. Pour autant, tout ce qu'il dit n'est pas forcément merveilleux, c'est-à-dire qu'il va être interrogé et donc aussi progressivement développer sa capacité et son sens critiques ou son sens autocritique en grandissant. Il va changer aussi son rapport à l'école, c'est-à-dire qu'il va peut-être mieux comprendre les situations dans lesquelles il se trouve, ce que l'on fait à l'école. C'est extrêmement important parce que ça fait partie des choses qui différencient beaucoup les enfants selon leur milieu social d'origine. Ce que je disais précédemment sur l'emploi de la langue est aussi important dans cette différenciation sociale où, selon le milieu familial d'origine de l'enfant, la langue n'est pas employée de la même façon. Elle acquiert ce statut de « centrale » qu'elle a à l'école et qui est nécessaire pour la réussite scolaire.

C’est un sujet d'émerveillement pour moi de voir que l'être humain jeune est intelligent, qu’il est capable d'examiner les choses pour peu qu'on ait des exigences avec lui. On ne le laisse pas dire n'importe quoi et on s'intéresse à ce qu'il dit en même temps. Les enfants m'apprennent beaucoup de choses parce qu'ils m'aident aussi à avoir un regard que parfois je n'avais pas. J'ai construit des représentations d'adulte sur un certain nombre de problèmes, pensant un certain nombre de choses acquises et des fois ils m'aident à les réinterroger. Ils m'apprennent parfois des choses et je leur dis : « Je n'avais jamais pensé à ça. » Et je suis ébahi. Ils adorent se rendre compte que je n'avais pas du tout pensé à ce qu'ils sont en train d'énoncer. Pour moi, c'est une source de richesse de me dire : « J'espère que ces enfants, en grandissant, vont garder cette vivacité intellectuelle qui est pour moi une source de plaisir intellectuel. »

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