Parlons pratiques ! Changer de regard et agir contre les phobies LGBT

Extra classe

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Parlons pratiques ! Changer de regard et agir contre les phobies LGBT

Les phobies LGBT peuvent avoir des conséquences dramatiques à l'école. Quels outils pour que les enseignants puissent agir au quotidien, renouveler leurs pratiques et réinterroger leurs contenus d’enseignement ? Gabrielle Richard, sociologue, et Louis Dieu, professeur-documentaliste en lycée, proposent des pistes concrètes aux équipes éducatives pour que chaque élève puisse être accepté·e comme il ou elle est. 

La transcription de cet épisode est disponible après les crédits. 

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Extra classe, des podcasts produits par Réseau Canopé. 

Émission préparée par :  Hélène Audard, Aurélie Dulin et Régis Forgione 

Animée par :  Hélène Audard et Régis Forgione 

Directrice de publication : Marie-Caroline Missir  

Coordination et production : Magali Devance, Luc Taramini, Hervé Turri  

Mixage : Simon Gattegno

Secrétariat de rédaction : Aurélien Brault

Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr 

© Réseau Canopé, 2021  

Transcription : 

« Quand quelqu'un avec l'autorité d'un enseignant décrit le monde et que vous ne vous y retrouvez pas, il y a un moment de déséquilibre psychique, comme si vous vous regardiez dans un miroir sans vous y voir. » 

Cette phrase est extraite du livre d'une de nos invité·es d'aujourd'hui. Elle résonne avec la publication par le ministère de l'Éducation nationale d'un guide de prévention de l'homophobie et de la transphobie dans les collèges et les lycées. Dans ce guide, on apprend notamment qu'une enquête sur la santé des mineurs LGBT a révélé, je cite, « un fort niveau d'appréhension face à l'école, en particulier chez les jeunes qui se définissent comme trans ». On y lit aussi que « 72 % de ses élèves perçoivent leur expérience scolaire comme mauvaise ou très mauvaise ». Les conséquences de l'homophobie et de la transphobie, elles, sont bien connues et sont dramatiques. On parle de repli sur soi, d'échec scolaire, de décrochage et cela va jusqu’à des comportements suicidaires. 

Bien conscient de cet enjeu majeur, le Ministère se mobilise avec, par exemple, en 2019, une grande campagne de prévention intitulée « Tous égaux, tous alliés ». Est-ce que les choses évoluent dans les collèges et les lycées ? Que peut-on faire de plus, de mieux concrètement pour construire une école qui respecte chacune et chacun dans son identité ? Nous sommes Hélène Audard et Régis Forgione, et nous sommes heureux de vous accueillir pour ce nouvel opus d’Extra classe. Changer de regard et agir contre les phobies LGBT, c'est le thème de cet épisode « Parlons pratiques ! » aux côtés de Gabrielle Richard et Louis Dieu. 

Hélène Audard : Merci à tous les deux de nous accueillir à distance depuis votre domicile. Gabrielle Richard, bonjour ! 

Gabrielle Richard : Bonjour ! 

HA : Vous êtes sociologue, chercheure associée à l'université de Paris-Est Créteil. Vous êtes également formatrice auprès des enseignants, des référents à l'égalité filles-garçons ainsi que des équipes éducatives et d'encadrement. Vous êtes l'autrice de Hétéro, l'école ?, un ouvrage dans lequel vous analysez la manière dont l'école en France et au Québec reconduit, à son corps défendant, les normes et les stéréotypes. Un livre dans lequel vous proposez aussi beaucoup de pistes concrètes sur lesquelles nous reviendrons dans cette émission. 

Régis Forgione : Louis Dieu, bonjour ! 

Louis Dieu : Bonjour ! 

RF : Vous êtes professeur-documentaliste au lycée Angellier à Dunkerque. Vous avez notamment initié le journal lycéen Zoom, dont un numéro a été consacré aux identités multiples, et nous entendrons d'ailleurs dans cet épisode deux élèves qui ont écrit dans ce journal sur leur vécu en tant que jeunes LGBT. 

HA : Pour commencer, je vous propose que l'on écoute un extrait du témoignage de Mademoiselle de Courtier. C'est le pseudo que s'est choisi cette jeune femme qui est aujourd'hui étudiante. Alors qu'elle était lycéenne, elle a été harcelée et victime d'insultes homophobes pendant toute son année de seconde. 

« C'est beaucoup d'enseignants qui sont maladroits, des enseignants qui ne savent pas sur quel pied danser entre guillemets, et qui vont laisser dire des choses qui ne doivent pas être dites en salle de classe devant des élèves, des élèves qui ne peuvent pas dire certaines choses à d'autres élèves. Je veux dire, quand un élève crie “Fais pas ton pédé” en rigolant, non je suis désolée, ça c'est censé être sanctionné, on ne dit pas ça. Et en fait plein d’enseignants laissent faire parce que c'est une expression qui, dans leur propre langage, est normale en fait. Sauf qu’ils ne se rendent pas compte que ça touche d'autres élèves, enfin potentiellement. C'est devenu banal, ces insultes homophobes ou transphobes, LGBTphobes comme on dit. C'est pour ça, je pense qu'ils n’ont pas forcément agi […] Peut-être écouter plus en fait les élèves et ce qu'ils peuvent dire, parce que c'est vrai qu'il y a des profs qui sont vachement éloignés des élèves et qui ne se rendent pas compte que, dans leur classe, il se passe des choses qui sont limite plus importantes que leur cours. Quand un élève n'est pas bien à l'école parce qu'il reçoit du harcèlement, des insultes comme ça, il n'avancera jamais. Et ça sera un gros handicap dans sa vie plus tard. Je pense qu'il faut vraiment faire attention au côté humain en fait des élèves et surtout aux propos qu’ils peuvent porter. C'est aussi grave que du racisme, qu'une autre discrimination. » 

RF : Louis Dieu, on entend dans ce témoignage-là, la difficulté pour les élèves LGBT à se faire entendre et aussi les attentes qu'ils ont vis-à-vis de leurs enseignants, de leurs professeurs : comment ces enseignants peuvent mieux prendre en compte cette réalité ou, pour poser autrement la question, quelle serait une bonne posture à adopter selon vous ? 

LD : Ça n'engage que moi mais la posture idéale repose sur trois piliers. Premièrement, il y a une vigilance sans faille, de chaque instant, il ne faut rien laisser passer, que ce soit en termes d’injures homophobes, transphobes, de vocabulaire. Il faut être extrêmement vigilant. C'est le premier point parce que justement, sous couvert d'humour, et on l’a bien vu, il y a des véritables situations de harcèlement. On l'a rappelé aussi en introduction, il y a cette histoire de décrochage scolaire, et des élèves LGBT qui ont jusqu’à sept fois plus de risque de se suicider. Donc être vigilant. Le deuxième point, c'est une écoute active et se montrer disponible. Je crois que nos élèves nous regardent et ils sont attentifs au fait qu'on engage ou non le dialogue avec eux. Donc être dans l’empathie, dans l'écoute, ça va permettre peut-être la confidence et traiter du coup l'élève d'égal à égal. Donc négocier cette confidence, par exemple ne pas « outer » quelqu'un qui ne souhaite pas l'être. Cette espèce de pacte de confiance pour moi est nécessaire. Et du coup, le dernier point, idéalement, ce serait de mettre en place des temps collectifs, des temps de sensibilisation, des temps de formation, de nos collègues aussi, et de mise à disposition de ressources. Voilà tout un travail sur les stéréotypes à faire de manière collective. Mais ça ne pourra voir le jour si on n'est pas plus vigilant et plus disponible. Parce qu’enseigner, ce n’est pas seulement faire cours, c'est déployer un cadre empathique. 

HA : Justement, on pourrait entendre parfois que ces enjeux relèvent de la vie privée de l'élève et que certains enseignants peuvent avoir des réticences à s'impliquer, à en parler avec eux. Donc qu'est-ce qui ferait que ça relève du rôle de l'enseignant de travailler sur ces questions ? 

LD : Je crois que, justement, quand on sait, quand on est informé que nos élèves LGBT ou nos élèves victimes de harcèlement sont enclins à décrocher, à être dans une posture de repli, enfin, en un seul mot, dans un état de souffrance, en tant qu’adultes, qui plus est membres de la communauté éducative, on ne peut pas faire fi de ce constat-là. Donc ce n’est pas du tout un problème déjà communautaire, c'est une question de vivre ensemble, d'éducation populaire, c'est un enjeu d'éducation. On sait des choses très concrètes, que le mégenrage par exemple [action de désigner une personne par un genre qui ne correspond pas à son identité de genre – Source : article « Mégenrage » de Wikipédia en français], ça produit de la souffrance. Quand on sait ça, on doit travailler sur soi et se former pour être plus conscientisé et avoir une posture plus adaptée aux souffrances de nos jeunes. Donc c'est vraiment un enjeu d’éducation. 

HA : Gabrielle Richard, cette élève, elle met l'accent sur l'importance du langage, sur l'attention qu'on porte à ce que disent les autres, à ce qu'on dit aussi soi-même dans l'établissement. Pourquoi c'est important de ne rien laisser passer ? Est-ce que c'est par le langage que peut commencer une prise en compte plus inclusive de ces élèves ? 

GR : Je pense qu'effectivement il y a beaucoup de choses qu'on peut faire, en travaillant avec et/ou sur le langage. Il y a tout ce travail d'intervention lors de propos homophobes qui sont tenus par les élèves qui est nécessaire, et Louis tout à l’heure parlait de cette vigilance de chaque instant. Et c'est effectivement ce message-là que doivent envoyer les personnels éducatifs à savoir, à [tout] moment et peu importe quel adulte sera face à vous dans le milieu scolaire, nous interviendrons tous et toutes de la même façon pour mettre un terme à ce genre de propos utilisant des termes relatifs à l'homosexualité ou aux questions trans de façon péjorative ou négative. Ceci dit, je pense que le langage est aussi un outil très fort, qui peut être mobilisé par les enseignantes et les enseignants en salle de classe. Donc, par exemple, on peut éviter, en adaptant son langage, de verbaliser certaines présomptions qu'on peut avoir sur nos élèves ou sur la vie privée, personnelle de nos élèves. Parce que, même si on peut considérer que ça relève de leur vie privée, comme on l'a évoqué, c'est quand même des choses qui vont transparaître et avoir un impact sur à quel point l'élève se sent bien en classe, à quel point il et elle est capable de se concentrer, etc. Donc, au même titre que ce ne sont pas tous les élèves qui vivent avec un papa et une maman, ce ne sont pas tous les élèves qui sont ou seront hétérosexuels, qui sont ou seront cisgenres (donc ils s’identifieront en conformité avec leur sexe biologique) et/ou ce ne sont pas tous les élèves qui vont partager les mêmes conceptions du genre et de la sexualité que leurs enseignants. Donc il y a une nécessité d'ouvrir, il me semble, le champ des possibles et le langage inclusif est un moyen très efficace pour le faire. Très concrètement, par exemple, un enseignant pourrait dire, évoquer, parler de l'amoureux ou l'amoureuse de quelqu'un et éviter de présumer que parce qu'il parle d'une fille, c'est nécessairement un amoureux qu’elle aura. Éviter de présumer de la nécessaire hétérosexualité de toute personne qui est évoquée en salle de classe. Donc ça peut être un exemple très concret. L'idée, ici, c'est d'être en mesure de transmettre des messages qui sont alternatifs à la norme dominante et qui est omniprésente en milieu scolaire comme ailleurs, donc des petites adaptations du langage peuvent se faire. Elles sont rapidement interprétées par l'ensemble des élèves comme des signes d'ouverture, de possibilités au pluriel dans la salle de classe et dans l'école plus largement. 

RF : Alors justement, puisque le vocabulaire est très important, on a choisi, en tout cas dans cette émission, de parler de LGBT. Mais est-ce que vous pourriez définir ? On entend parfois LGBTQ, LGBTQ+, LGBTI. Est-ce que vous pourriez définir rapidement chacun de ces termes, pour que tous ceux qui nous écoutent puissent se positionner et savoir exactement de quoi on parle ? 

GR : Absolument. Je pense qu'il y a des choses à établir d'emblée. Rapidement, il faut qu'on soit en mesure de distinguer le sexe de l'identité de genre d'une personne. Le sexe réfère au corps sexué de la personne et l'identité de genre réfère à la manière dont cette personne s'identifie sur le plan du genre, comme femme, comme homme, comme personne non binaire, donc voyant le genre comme un continuum au sein duquel on se situe. Notre curseur se situe à différents moments selon les expériences, etc. Donc ça, c'est l'identité de genre. Et il y a l'orientation sexuelle qu'on connaît globalement plus, qui réfère aux attirances sexuelles ou/et romantiques qu'on peut avoir envers d'autres personnes. Quand on parle, dans le contexte qui nous intéresse, de jeunes LGBT, on réfère aux jeunes lesbiennes, gays, bisexuel·les et transgenres. Mais souvent l'acronyme est utilisé, j'ai envie de dire « par défaut », pour inclure tous les élèves qu'on considère de la diversité sexuelle et de genre. Donc les élèves qui ne sont pas disons normatifs, au sens sociologique du terme en matière de genre et de sexualité, qui ne sont pas hétérosexuel·les, qui ne sont pas cisgenres nécessairement. Et qui ont des expériences scolaires qui sont spécifiques par rapport à l'ensemble de leurs pairs. 

HA : Gabrielle Richard, dans votre ouvrage, vous parlez d'un travail sur le vocabulaire, d’exercices qu'on peut proposer en classe. 

GR : Il y a énormément de travail qu'on peut faire en mobilisant la question du vocabulaire et c'est d'ailleurs le premier terrain sur lequel interviennent beaucoup d'enseignants sur la question des LGBTphobies principalement, parce que c'est souvent là que les enseignants se sentent les plus légitimes d'intervenir. Donc ils vont dire : « Je corrige le vocabulaire qui est utilisé de façon erronée, je suis dans ma posture d'enseignante ou d'enseignant en ce faisant. » Donc, par exemple, un travail qu'on voit fréquemment, que les enseignantes et enseignants rapportent dans les entretiens notamment que j'ai menés avec eux et elles, c'est la question d'aller chercher à faire l'étymologie des mots qui sont utilisés par les élèves. Par exemple, le terme pédé, qui est un terme qui est utilisé comme une insulte, même j'ai envie de dire banalisé d'après les élèves qui l'utilisent, c'est intéressant d'aller à la racine de ce mot-là et de dire : « Qu'est-ce que vous dites vraiment quand vous dites ça ? Est-ce que vous le savez ? Qu'est-ce que ça signifie véritablement ? Pédé, ça vient de pédéraste. Pédéraste, réfère à la question de la pédophilie, de la pédocriminalité. Est-ce que c'est ça que vous voulez désigner quand vous parlez de vos pairs et quand vous taquinez vos pairs ? » Évidemment, il y a fort à parier que ce n’est pas le cas. Donc, souvent, les élèves ont un moment de recul en constatant véritablement ce qu'ils disent quand ils verbalisent ces mots-là. 

RF : Louis, on imagine en entendant Gabrielle que ce sont des pratiques de déconstruction et de reconstruction autour du vocabulaire que vous pouvez pratiquer justement aussi avec vos élèves ? 

LD : Oui, je rejoins totalement ce qui vient d'être dit. La seule limite à ça, c'est matériellement, le temps qu'on a face à l'élève. Je ne suis pas professeur d'une discipline, je suis professeur-documentaliste, donc j'aurai les élèves qui viennent chez moi au CDI, vous comprenez ? C'est plus rarement le cas avec des classes ; enfin, ça arrive toutes les semaines, on a des classes mais qui viennent pour des travaux donnés avec d'autres professeurs. Donc c'est un travail que je fais mais de manière un peu moins formelle. Par exemple, je le fais avec mon petit groupe d'élèves d'éducation aux médias et à l'information, on travaille sur la racine des mots, l'étymologie effectivement, ou lors d'un échange-débat qu'on a organisé pour libérer la parole autour des enjeux LGBT. Ponctuellement, on peut apporter, on peut réguler les savoirs là-dessus, on peut essayer d'apporter des connaissances, de déconstruire des mots. Dans un monde idéal, dans une école idéale, ce serait l'objet d'un curriculum. Pour travailler sur une école inclusive, il faut déconstruire la norme. La norme, ce n’est pas seulement la norme de genres, la norme sexuelle, c'est aussi intersectionnel, c'est race/classe/genre. Idéalement, ce serait ça. 

RF : Je vous propose qu'on écoute un deuxième témoignage, celui d’Alex. C'est un étudiant qui est maintenant en première année à l'université, et qui a fait sa transition sociale entre l'année de seconde et de première. Et, dans cet extrait, il nous parle de la manière dont il a vécu ses cours de SVT. 

« Le pire, c'est forcément les cours de SVT que j'ai très mal vécus. En fait, je me rappelle surtout de l'introduction à ce cours qui était un peu une catastrophe parce que ça commençait justement sur la notion de genre en fait, mais de manière extrêmement maladroite. Et encore, si ça s'était tenu juste à des trucs purement sur le sexe, etc., ça aurait pu passer. Mais, le truc, c'est que l'introduction parlait d'athlètes intersexes mais d’une manière extrêmement bizarre, et le pire c'était la suite sur des défilés avec des gens qui se travestissaient, et je ne comprenais vraiment pas ce que ça faisait là en fait, c'était vraiment trop bizarre. » 

 Dans ce témoignage, on perçoit bien l'inconfort d’Alex, la difficulté qu'il a même à exprimer ce qu'il trouve bizarre dans ce cours et, ce qu'on comprend, c'est que les contenus d'enseignement eux-mêmes peuvent créer du malaise, même si l'enseignant est dans une démarche d'ouverture sur ces questions. Est-ce que c'est dans ce sens que vous dites que l'école peut reconduire parfois, à son corps défendant ou disons même inconsciemment, les normes et les stéréotypes ? 

GR : Je pense que les contenus scolaires font également effectivement partie de l'école au sens très large. Mais l'école, de différentes manières, époques, via les contenus scolaires, envoie des messages relatifs aux normes de genre, de sexualité. Mais pas que, comme Louis l’évoquait tout à l'heure. Donc on peut regarder la question des espaces, comment les espaces peuvent être séparés sur le plan du genre, on peut regarder les violences entre pairs qui ont lieu, c’est-à-dire que, à l'école, c'est souvent lorsque les enfants, les adolescents, etc., fréquentent l'école qu’ils sont très policés, entre guillemets, par leurs pairs sur le plan du genre. Il y a la manière dont les adultes interagissent avec les jeunes. Donc tout ce qui est formel et informel en milieu scolaire contribue à envoyer un message aux élèves, à savoir qu’on « apprend » aux jeunes qui fréquentent l'école qu'il est souhaitable qu'ils et elles soient hétérosexuel·les et qu'on attend d'eux et d'elles qu’ils se comportent en conformité avec leur genre et en conformité avec certains stéréotypes qui ne correspondent pas évidemment à la manière dont la plupart des gens veulent s'identifier, puisqu'il s'agit bien de ça, de stéréotypes. 

HA : L'autre chose qu'on entend dans ce témoignage, c'est que c'est une maladresse en fait de l'enseignant. La question qu'on peut se poser effectivement, si on n'est pas très à l'aise avec ces questions-là : est-ce qu'il vaut mieux les aborder quitte à être maladroit, ou est-ce qu’il vaut mieux ne pas les aborder parce qu’on risque peut-être de faire plus de mal que de bien ? 

GR : Il y a effectivement cette vigilance-là à avoir, c'est-à-dire que si on considère, comme on le disait tout à l'heure, que le milieu scolaire est un milieu très normatif sur les plans du genre et de la sexualité, alors à ce moment-là l'intervention des adultes qui veulent aider leurs élèves LGBT consiste à briser ce silence-là, à briser ce statu quo-là. Et c'est effectivement un exercice difficile, parce qu'on veut bien faire mais, on en parlera éventuellement, les enseignantes et enseignants ne sont pas nécessairement formé·es sur la question, ne sont pas nécessairement à l'aise d'aborder des sujets qu'on perçoit comme relevant de la vie privée ou des sujets considérés comme sensibles, de surcroît auprès d'un public plus jeune, on a tendance à craindre les réactions parentales, etc. Donc il y a plusieurs obstacles potentiels. Et ce qui fait qu’on hésite, et parfois il me semble à juste titre, à aller de l'avant par rapport à ces questions-là. Je pense que c'est important de prendre en compte le fait qu'effectivement on peut avoir des interventions qui sont maladroites et que toute intervention n'est pas une bonne intervention. Un exemple très concret, c'est un enseignant qui va dire dans sa salle de classe : « Les statistiques disent qu’à peu près 10 % des personnes sont homosexuelles, ça veut dire que dans la classe, il y en aurait à peu près trois. » On peut comprendre pourquoi l'enseignant procède ainsi, c’est-à-dire qu'on veut banaliser, normaliser la chose. Mais ce faisant, un enseignant peut ne pas remarquer qu’il va alimenter une chasse aux sorcières chez les élèves qui vont en venir à rigoler, à essayer d'identifier qui sont ces trois élèves dont on parle hypothétiquement. Donc ici on est véritablement face à un type d'intervention qui est soucieux de bien faire mais qui agit de façon maladroite. Ça met sur la table la question et le caractère incontournables d'une formation avant d'être en mesure de prendre action, de façon efficace, sur ces questions-là. 

LD : Je suis entièrement d’accord. Il y a deux écueils en fait, il y a l’écueil de la maladresse et il y a l’excès inverse, c’est l’invisibilisation : « L'altérité nous fait peur, c'est une différence qui nous gêne, on est mal à l'aise avec ça. » Donc il y a certains collègues qui évacuent totalement le problème, la chose, au risque de renforcer les souffrances qui existent. 

HA : Alors, puisque c'est « Parlons pratiques ! », on va essayer justement d'outiller ces enseignants, d'autant que je dois dire que, pendant la préparation de cette émission, on a discuté avec beaucoup d'enseignants, d'élèves, d'associations, et que ce qu'on a ressenti, d’une manière générale, c’est une volonté de bien faire chez la plupart des acteurs et plutôt un manque d'outils. On va essayer aujourd'hui d'en donner quelques-uns. Gabrielle Richard, concrètement, qu'est-ce que les enseignants peuvent mettre en place, dès aujourd'hui, pour que chaque élève trouve sa place ? 

GR : Il y a énormément de choses qu'on peut mettre en place. Il y a plein d’initiatives intéressantes qui ont lieu sur le terrain. Je donne des exemples parmi d'autres, dans mon livre, qui permettent, non seulement d'avoir une approche pédagogique qui est inclusive, mais également d'avoir un regard critique sur ces normes qui sont dominantes et qu'on cherche à déconstruire. Et c'est effectivement un travail de longue haleine. Donc des exemples très concrets d'exercices qu'on peut mettre en place en classe, je pourrais peut-être en évoquer deux. Il y a l’exemple de l'exercice des privilèges : il s'agit d'essayer de rendre visible ce qui est d'ordinaire de l'ordre de l'invisible, c'est-à-dire les normes, les privilèges, etc. Donc évidemment, quand quelque chose est normatif, il nous est parfois tellement collé au visage qu'on n’est pas en mesure de prendre un peu de recul pour l'identifier comme tel. Dans le cadre de l'exercice des privilèges, chaque élève qui participe à l'exercice se voit offrir le portrait d'un personnage incarné. Sur une petite feuille, c'est écrit l'âge, les éléments sur son origine sociale, culturelle, ses pratiques religieuses, sa situation familiale, etc. Donc des éléments sociodémographiques et chaque élève doit incarner ce personnage-là pour la durée de l'exercice. C'est un exercice qui prend place dans l'espace de la classe, donc les élèves se mettent debout et adossé·es au mur, au fond de la classe, avec si possible de l'espace devant. L'animateur ou l'animatrice va lire une série d'affirmations et le jeu consiste à avancer d'un pas dès lors que l'affirmation qui est lue correspond au personnage qu'on incarne. Et des exemples d'affirmations, c'est : « Personne ne m'a jamais demandé si j'étais une fille ou un garçon. » Un autre exemple c'est : « Personne n'a jamais justifié mon humeur par le fait que j'avais mes règles. » Donc, effectivement, si ça s'applique à mon personnage, j'avance d'un pas. Si ça ne s'applique pas, je reste en place. On lit une série d'énoncés comme ça et on se rend compte assez rapidement qu’au fur à mesure où l'exercice suit son cours il y a des élèves qui vont avancer presque à chaque affirmation et il y en a d'autres qui restent tout en arrière. Donc, très concrètement, on voit que les personnes qui avancent, ce sont les personnes qui sont détentrices de plus de privilèges sociaux. Et, dès lors, on peut questionner avec les élèves ce qui constitue des points communs entre les individus qui ont avancé et, à l'inverse, face aux individus qui sont restés à l'arrière. C’est un exercice très complet, très ludique et qui permet de réfléchir simultanément, pas qu’aux questions de LGBTphobie, mais bien à l'ensemble des normes sociales qui sont dominantes et qui peuvent agir au détriment de certains groupes d’élèves. 

Un autre exercice, qui est assez ludique aussi, c'est l'exercice d'inversion, c'est-à-dire qu'il s'agit de détourner des énoncés communs de manière à mettre en évidence l'arbitraire des normes qu'on tient pour acquises. Un exemple très concret, pour travailler sur les LGBTphobies, ça s'appelle le questionnaire hétérosexuel. Il y a plusieurs moutures qui sont disponibles sur Internet et ça permet d'amorcer une réflexion critique sur ces normes-là. C'est une série de questions qui sont basées sur les questions les plus couramment posées aux personnes gays et lesbiennes, mais qui sont inversées pour être posées aux personnes hétérosexuelles. Les exemples sont plus parlants que ce que je peux vous dire, ces questions peuvent être : « Selon vous, qu'est-ce qui a causé votre hétérosexualité ? Quand et comment avez-vous décidé que vous étiez hétérosexuel·le ? Est-ce que c'est possible que votre hétérosexualité ne soit qu'une phase ? » Vous voyez un peu le type d'énoncé. Et l'exercice est tout à fait ludique parce qu'en général les gens réagissent en riant et c'est ce rire-là qu'on peut venir interroger : « Pourquoi vous riez ? On rigole parce que la question ne se pose pas. Mais pourquoi la question ne se pose pas alors qu'elle est communément posée aux personnes non hétérosexuelles ? » Alors on peut interroger ici ce qui relève de la norme et ce qui relève globalement des choses qui vont de soi, et face auxquelles on a du mal à prendre un peu de recul habituellement. Donc ce sont deux exemples parmi de nombreux autres mais qui peuvent nous permettre de réfléchir à cette question des normes qui souvent est difficile à appréhender dans l'enseignement. 

RF : On voit autour de la table virtuelle Louis, qui à la fois sourit et opine de la tête, donc ça résonne avec des pratiques, d’où ma question vers vous, Louis. Derrière ce que dit Gabrielle, on sent bien ce nouveau paradigme, développé par Gabrielle dans ses travaux, de passer de l'inclusion à ce que vous appelez une éducation anti-oppressive. Et, derrière ce terme, c'est déconstruire les normes comme vous l'avez dit tous les deux. Louis, dans les pratiques que vient d'évoquer Gabrielle, c'est quelque chose que vous mettez en place ? Typiquement ce genre de pratiques-là ou peut-être des pratiques à vous avec vos élèves et peut-être les réactions qu'ils ont à ces exercices ? 

LD : En toute humilité, je les découvre ces exercices, je les trouve top. Mais effectivement, en tout cas au CDI, ce que je cherche a minima à mettre en place, c'est ce que les Anglo-Saxons appellent le safe space. C'est l'école comme sanctuaire contre les micro-agressions et donc ça passe par une signalétique, une littérature jeunesse, une littérature théorique qui vise à vulgariser les enjeux liés aux LGBTphobies, par mettre à disposition des ressources extérieures vers des associations impliquées dans ces luttes-là. J'ai pratiqué quelques petits modules de manière un peu informelle sur ces questions-là. Mais, effectivement, idéalement, ça demanderait à être plus systématisé. Après, au CDI, on a la possibilité de soutenir, de manière plus manifeste, des initiatives étudiantes, des initiatives ponctuelles. Par exemple, dernièrement, il y a des élèves qui ont eu envie de créer toute une signalétique, toute une décoration en vue d'une journée contre les LGBTphobies. Là, notre rôle c'est de faciliter cette mise en place de décoration, le soutien à la créativité de nos élèves. En tant que prof-doc, on aime mettre en place aussi les temps forts. Il y a les temps forts liés aux journées nationales le 17 mai. On en a fait une interne à l'établissement le 25 mars, ça se voulait à la base une journée de formation et d'information auprès de nos collègues. Donc on cherche à mettre en place des choses mais ça relève pour l'instant d'initiatives plus ponctuelles que systémiques. 

HA : Alors c'est tout à fait le sens de ma dernière question. Effectivement, ce sont des opérations ponctuelles qui peuvent être de différentes sortes, des actions dans la classe mais la bonne échelle c'est peut-être l'établissement et puis l'outil indispensable ça serait la formation. Donc sur cet aspect systémique, Gabrielle Richard, qu'est-ce que vous pensez pouvoir nous dire ? 

GR : D'abord, il y a énormément de choses à dire sur la question de la formation donc je ne serai pas exhaustive. Mais je pense que ce qui est clair depuis le début de nos échanges, c'est que si l’on veut aller de l'avant de manière à modifier les attitudes et les comportements des jeunes, on ne peut pas que se dire qu'on va faire un truc ad hoc et que c'est terminé par la suite. Donc je pense qu'il faut aller de l'avant avec une approche qu'on peut appeler anti-oppressive ou critique des normes. Mais je pense qu'il faut reconnaître que ça ne va pas de soi et pour plusieurs raisons. Premièrement, ça implique évidemment des connaissances de base sur les réalités LGBT, que les enseignants et enseignantes, les cadres et les autres personnels n'ont pas nécessairement, qu’ils n'ont pas toujours l'occasion d'acquérir, comme toutes autres personnes dans la société par ailleurs. Donc, il y a ce besoin d'informations qui est incontournable de base. Ensuite, je pense que cette approche pédagogique-là nécessite justement une réflexion sur les méthodes pédagogiques. Comment on fait pour faire ce qu'on veut faire, pas que ce qu'on se transmet au niveau de l'information, mais comment on le transmet en salle de classe, de façon optimale et de façon à se sentir à l'aise pour le faire également ? Donc il y a une réflexion autour de la pratique véritablement. Et je pense aussi qu'il ne faut pas faire l'économie d'évoquer le fait que, quand on va parler des questions LGBT, on va être interpellé sur le plan de nos propres conceptions, représentations du genre, de la diversité humaine et de ce qu'on considère comme étant « normal ». Donc je pense que la formation est centrale pour prendre un moment de recul, pour concevoir justement ces trois aspects-là. Voir en quoi le système scolaire a un statu quo qui ne tient pas la route sur le plan du genre et de la sexualité, et qu’il heurte plus qu'il n’aide l'ensemble des élèves et pas que les élèves LGBT. Et puis je pense aussi qu'il y a une nécessité de proposer un moment pour déposer nos préjugés, qu'on peut avoir en tant qu'adultes, sur cette thématique-là, et s'informer puis s’outiller pour être à même d'aller de l'avant dans nos milieux respectifs. Mais ça serait se voiler le visage que de penser qu'on peut aller de l'avant avec de la seule bonne volonté. Il y a des obstacles qui sont en place, je pense qu'il faut les reconnaître, il faut être en mesure de se former et d'être mieux armé pour procéder finalement. 

HA : Pour finir vraiment, très rapidement, est-ce que vous voulez bien partager avec nous une référence ou une inspiration. Je commence par Gabrielle. 

GR : Je m'en voudrais de terminer sans vous parler d'un coup de cœur qui est l'association Queer Éducation qui regroupe des personnels de l'Éducation nationale et autres personnels qui travaillent auprès des jeunes, et qui sont interpellés justement par ces questions de violence symbolique. Finalement, il s'agit d'une communauté de pratiques où les gens peuvent échanger, essentiellement sur les réseaux sociaux pour l'instant. Ils ont un site Web qui va être mis en ligne prochainement mais ils ont une page Facebook qui est très active et on peut aller échanger autour de ce qui fonctionne, ce qu'on a mis en place dans notre établissement avec succès, partager des problèmes. C'est une forte communauté de pratiques qui est en place, qui est très, il me semble, porteuse et qui gagne à être connue. 

HA : Parfait, merci ! Et Louis, une inspiration, une référence ?  

LD : Une référence plutôt. Je vais faire mon professeur-documentaliste et vous parler de Je suis qui ? Je suis quoi ? C'est édité chez Casterman et c'est un petit bouquin qui a le mérite d'être très clair et de dépassionner toutes ces questions-là, tous ces enjeux LGBT, tout en n'oubliant pas de mettre des références culturelles et une ouverture avec des contacts. C'est vraiment très bien fait et c'est un outil que je recommande à tout le monde. 

RF : Merci à tous les deux ! Je me suis noté : « Déposer nos préjugés et dépassionner les enjeux », dans vos derniers propos à tous les deux. Je trouve que c'est une très bonne entrée. En tout cas, on espère qu’avec vos paroles on va pouvoir donner du concret pour pratiquer ces questions au quotidien par les enseignants. Un très grand merci Gabrielle et Louis pour votre participation à cet épisode de « Parlons pratiques ! » 

GR : Merci pour l'invitation !  

LD : Merci !  

RF : On remercie aussi Alex et Mademoiselle de Courtier qui ont accepté de partager les courts extraits que vous avez retrouvés dans cet épisode. 

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Les phobies LGBT peuvent avoir des conséquences dramatiques à l'école. Quels outils pour que les enseignants puissent agir au quotidien, renouveler leurs pratiques et réinterroger leurs contenus d’enseignement ? Gabrielle Richard, sociologue, et Louis Dieu, professeur-documentaliste en lycée, proposent des pistes concrètes aux équipes éducatives pour que chaque élève puisse être accepté·e comme il ou elle est. 

La transcription de cet épisode est disponible après les crédits. 

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Extra classe, des podcasts produits par Réseau Canopé. 

Émission préparée par :  Hélène Audard, Aurélie Dulin et Régis Forgione 

Animée par :  Hélène Audard et Régis Forgione 

Directrice de publication : Marie-Caroline Missir  

Coordination et production : Magali Devance, Luc Taramini, Hervé Turri  

Mixage : Simon Gattegno

Secrétariat de rédaction : Aurélien Brault

Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr 

© Réseau Canopé, 2021  

Transcription : 

« Quand quelqu'un avec l'autorité d'un enseignant décrit le monde et que vous ne vous y retrouvez pas, il y a un moment de déséquilibre psychique, comme si vous vous regardiez dans un miroir sans vous y voir. » 

Cette phrase est extraite du livre d'une de nos invité·es d'aujourd'hui. Elle résonne avec la publication par le ministère de l'Éducation nationale d'un guide de prévention de l'homophobie et de la transphobie dans les collèges et les lycées. Dans ce guide, on apprend notamment qu'une enquête sur la santé des mineurs LGBT a révélé, je cite, « un fort niveau d'appréhension face à l'école, en particulier chez les jeunes qui se définissent comme trans ». On y lit aussi que « 72 % de ses élèves perçoivent leur expérience scolaire comme mauvaise ou très mauvaise ». Les conséquences de l'homophobie et de la transphobie, elles, sont bien connues et sont dramatiques. On parle de repli sur soi, d'échec scolaire, de décrochage et cela va jusqu’à des comportements suicidaires. 

Bien conscient de cet enjeu majeur, le Ministère se mobilise avec, par exemple, en 2019, une grande campagne de prévention intitulée « Tous égaux, tous alliés ». Est-ce que les choses évoluent dans les collèges et les lycées ? Que peut-on faire de plus, de mieux concrètement pour construire une école qui respecte chacune et chacun dans son identité ? Nous sommes Hélène Audard et Régis Forgione, et nous sommes heureux de vous accueillir pour ce nouvel opus d’Extra classe. Changer de regard et agir contre les phobies LGBT, c'est le thème de cet épisode « Parlons pratiques ! » aux côtés de Gabrielle Richard et Louis Dieu. 

Hélène Audard : Merci à tous les deux de nous accueillir à distance depuis votre domicile. Gabrielle Richard, bonjour ! 

Gabrielle Richard : Bonjour ! 

HA : Vous êtes sociologue, chercheure associée à l'université de Paris-Est Créteil. Vous êtes également formatrice auprès des enseignants, des référents à l'égalité filles-garçons ainsi que des équipes éducatives et d'encadrement. Vous êtes l'autrice de Hétéro, l'école ?, un ouvrage dans lequel vous analysez la manière dont l'école en France et au Québec reconduit, à son corps défendant, les normes et les stéréotypes. Un livre dans lequel vous proposez aussi beaucoup de pistes concrètes sur lesquelles nous reviendrons dans cette émission. 

Régis Forgione : Louis Dieu, bonjour ! 

Louis Dieu : Bonjour ! 

RF : Vous êtes professeur-documentaliste au lycée Angellier à Dunkerque. Vous avez notamment initié le journal lycéen Zoom, dont un numéro a été consacré aux identités multiples, et nous entendrons d'ailleurs dans cet épisode deux élèves qui ont écrit dans ce journal sur leur vécu en tant que jeunes LGBT. 

HA : Pour commencer, je vous propose que l'on écoute un extrait du témoignage de Mademoiselle de Courtier. C'est le pseudo que s'est choisi cette jeune femme qui est aujourd'hui étudiante. Alors qu'elle était lycéenne, elle a été harcelée et victime d'insultes homophobes pendant toute son année de seconde. 

« C'est beaucoup d'enseignants qui sont maladroits, des enseignants qui ne savent pas sur quel pied danser entre guillemets, et qui vont laisser dire des choses qui ne doivent pas être dites en salle de classe devant des élèves, des élèves qui ne peuvent pas dire certaines choses à d'autres élèves. Je veux dire, quand un élève crie “Fais pas ton pédé” en rigolant, non je suis désolée, ça c'est censé être sanctionné, on ne dit pas ça. Et en fait plein d’enseignants laissent faire parce que c'est une expression qui, dans leur propre langage, est normale en fait. Sauf qu’ils ne se rendent pas compte que ça touche d'autres élèves, enfin potentiellement. C'est devenu banal, ces insultes homophobes ou transphobes, LGBTphobes comme on dit. C'est pour ça, je pense qu'ils n’ont pas forcément agi […] Peut-être écouter plus en fait les élèves et ce qu'ils peuvent dire, parce que c'est vrai qu'il y a des profs qui sont vachement éloignés des élèves et qui ne se rendent pas compte que, dans leur classe, il se passe des choses qui sont limite plus importantes que leur cours. Quand un élève n'est pas bien à l'école parce qu'il reçoit du harcèlement, des insultes comme ça, il n'avancera jamais. Et ça sera un gros handicap dans sa vie plus tard. Je pense qu'il faut vraiment faire attention au côté humain en fait des élèves et surtout aux propos qu’ils peuvent porter. C'est aussi grave que du racisme, qu'une autre discrimination. » 

RF : Louis Dieu, on entend dans ce témoignage-là, la difficulté pour les élèves LGBT à se faire entendre et aussi les attentes qu'ils ont vis-à-vis de leurs enseignants, de leurs professeurs : comment ces enseignants peuvent mieux prendre en compte cette réalité ou, pour poser autrement la question, quelle serait une bonne posture à adopter selon vous ? 

LD : Ça n'engage que moi mais la posture idéale repose sur trois piliers. Premièrement, il y a une vigilance sans faille, de chaque instant, il ne faut rien laisser passer, que ce soit en termes d’injures homophobes, transphobes, de vocabulaire. Il faut être extrêmement vigilant. C'est le premier point parce que justement, sous couvert d'humour, et on l’a bien vu, il y a des véritables situations de harcèlement. On l'a rappelé aussi en introduction, il y a cette histoire de décrochage scolaire, et des élèves LGBT qui ont jusqu’à sept fois plus de risque de se suicider. Donc être vigilant. Le deuxième point, c'est une écoute active et se montrer disponible. Je crois que nos élèves nous regardent et ils sont attentifs au fait qu'on engage ou non le dialogue avec eux. Donc être dans l’empathie, dans l'écoute, ça va permettre peut-être la confidence et traiter du coup l'élève d'égal à égal. Donc négocier cette confidence, par exemple ne pas « outer » quelqu'un qui ne souhaite pas l'être. Cette espèce de pacte de confiance pour moi est nécessaire. Et du coup, le dernier point, idéalement, ce serait de mettre en place des temps collectifs, des temps de sensibilisation, des temps de formation, de nos collègues aussi, et de mise à disposition de ressources. Voilà tout un travail sur les stéréotypes à faire de manière collective. Mais ça ne pourra voir le jour si on n'est pas plus vigilant et plus disponible. Parce qu’enseigner, ce n’est pas seulement faire cours, c'est déployer un cadre empathique. 

HA : Justement, on pourrait entendre parfois que ces enjeux relèvent de la vie privée de l'élève et que certains enseignants peuvent avoir des réticences à s'impliquer, à en parler avec eux. Donc qu'est-ce qui ferait que ça relève du rôle de l'enseignant de travailler sur ces questions ? 

LD : Je crois que, justement, quand on sait, quand on est informé que nos élèves LGBT ou nos élèves victimes de harcèlement sont enclins à décrocher, à être dans une posture de repli, enfin, en un seul mot, dans un état de souffrance, en tant qu’adultes, qui plus est membres de la communauté éducative, on ne peut pas faire fi de ce constat-là. Donc ce n’est pas du tout un problème déjà communautaire, c'est une question de vivre ensemble, d'éducation populaire, c'est un enjeu d'éducation. On sait des choses très concrètes, que le mégenrage par exemple [action de désigner une personne par un genre qui ne correspond pas à son identité de genre – Source : article « Mégenrage » de Wikipédia en français], ça produit de la souffrance. Quand on sait ça, on doit travailler sur soi et se former pour être plus conscientisé et avoir une posture plus adaptée aux souffrances de nos jeunes. Donc c'est vraiment un enjeu d’éducation. 

HA : Gabrielle Richard, cette élève, elle met l'accent sur l'importance du langage, sur l'attention qu'on porte à ce que disent les autres, à ce qu'on dit aussi soi-même dans l'établissement. Pourquoi c'est important de ne rien laisser passer ? Est-ce que c'est par le langage que peut commencer une prise en compte plus inclusive de ces élèves ? 

GR : Je pense qu'effectivement il y a beaucoup de choses qu'on peut faire, en travaillant avec et/ou sur le langage. Il y a tout ce travail d'intervention lors de propos homophobes qui sont tenus par les élèves qui est nécessaire, et Louis tout à l’heure parlait de cette vigilance de chaque instant. Et c'est effectivement ce message-là que doivent envoyer les personnels éducatifs à savoir, à [tout] moment et peu importe quel adulte sera face à vous dans le milieu scolaire, nous interviendrons tous et toutes de la même façon pour mettre un terme à ce genre de propos utilisant des termes relatifs à l'homosexualité ou aux questions trans de façon péjorative ou négative. Ceci dit, je pense que le langage est aussi un outil très fort, qui peut être mobilisé par les enseignantes et les enseignants en salle de classe. Donc, par exemple, on peut éviter, en adaptant son langage, de verbaliser certaines présomptions qu'on peut avoir sur nos élèves ou sur la vie privée, personnelle de nos élèves. Parce que, même si on peut considérer que ça relève de leur vie privée, comme on l'a évoqué, c'est quand même des choses qui vont transparaître et avoir un impact sur à quel point l'élève se sent bien en classe, à quel point il et elle est capable de se concentrer, etc. Donc, au même titre que ce ne sont pas tous les élèves qui vivent avec un papa et une maman, ce ne sont pas tous les élèves qui sont ou seront hétérosexuels, qui sont ou seront cisgenres (donc ils s’identifieront en conformité avec leur sexe biologique) et/ou ce ne sont pas tous les élèves qui vont partager les mêmes conceptions du genre et de la sexualité que leurs enseignants. Donc il y a une nécessité d'ouvrir, il me semble, le champ des possibles et le langage inclusif est un moyen très efficace pour le faire. Très concrètement, par exemple, un enseignant pourrait dire, évoquer, parler de l'amoureux ou l'amoureuse de quelqu'un et éviter de présumer que parce qu'il parle d'une fille, c'est nécessairement un amoureux qu’elle aura. Éviter de présumer de la nécessaire hétérosexualité de toute personne qui est évoquée en salle de classe. Donc ça peut être un exemple très concret. L'idée, ici, c'est d'être en mesure de transmettre des messages qui sont alternatifs à la norme dominante et qui est omniprésente en milieu scolaire comme ailleurs, donc des petites adaptations du langage peuvent se faire. Elles sont rapidement interprétées par l'ensemble des élèves comme des signes d'ouverture, de possibilités au pluriel dans la salle de classe et dans l'école plus largement. 

RF : Alors justement, puisque le vocabulaire est très important, on a choisi, en tout cas dans cette émission, de parler de LGBT. Mais est-ce que vous pourriez définir ? On entend parfois LGBTQ, LGBTQ+, LGBTI. Est-ce que vous pourriez définir rapidement chacun de ces termes, pour que tous ceux qui nous écoutent puissent se positionner et savoir exactement de quoi on parle ? 

GR : Absolument. Je pense qu'il y a des choses à établir d'emblée. Rapidement, il faut qu'on soit en mesure de distinguer le sexe de l'identité de genre d'une personne. Le sexe réfère au corps sexué de la personne et l'identité de genre réfère à la manière dont cette personne s'identifie sur le plan du genre, comme femme, comme homme, comme personne non binaire, donc voyant le genre comme un continuum au sein duquel on se situe. Notre curseur se situe à différents moments selon les expériences, etc. Donc ça, c'est l'identité de genre. Et il y a l'orientation sexuelle qu'on connaît globalement plus, qui réfère aux attirances sexuelles ou/et romantiques qu'on peut avoir envers d'autres personnes. Quand on parle, dans le contexte qui nous intéresse, de jeunes LGBT, on réfère aux jeunes lesbiennes, gays, bisexuel·les et transgenres. Mais souvent l'acronyme est utilisé, j'ai envie de dire « par défaut », pour inclure tous les élèves qu'on considère de la diversité sexuelle et de genre. Donc les élèves qui ne sont pas disons normatifs, au sens sociologique du terme en matière de genre et de sexualité, qui ne sont pas hétérosexuel·les, qui ne sont pas cisgenres nécessairement. Et qui ont des expériences scolaires qui sont spécifiques par rapport à l'ensemble de leurs pairs. 

HA : Gabrielle Richard, dans votre ouvrage, vous parlez d'un travail sur le vocabulaire, d’exercices qu'on peut proposer en classe. 

GR : Il y a énormément de travail qu'on peut faire en mobilisant la question du vocabulaire et c'est d'ailleurs le premier terrain sur lequel interviennent beaucoup d'enseignants sur la question des LGBTphobies principalement, parce que c'est souvent là que les enseignants se sentent les plus légitimes d'intervenir. Donc ils vont dire : « Je corrige le vocabulaire qui est utilisé de façon erronée, je suis dans ma posture d'enseignante ou d'enseignant en ce faisant. » Donc, par exemple, un travail qu'on voit fréquemment, que les enseignantes et enseignants rapportent dans les entretiens notamment que j'ai menés avec eux et elles, c'est la question d'aller chercher à faire l'étymologie des mots qui sont utilisés par les élèves. Par exemple, le terme pédé, qui est un terme qui est utilisé comme une insulte, même j'ai envie de dire banalisé d'après les élèves qui l'utilisent, c'est intéressant d'aller à la racine de ce mot-là et de dire : « Qu'est-ce que vous dites vraiment quand vous dites ça ? Est-ce que vous le savez ? Qu'est-ce que ça signifie véritablement ? Pédé, ça vient de pédéraste. Pédéraste, réfère à la question de la pédophilie, de la pédocriminalité. Est-ce que c'est ça que vous voulez désigner quand vous parlez de vos pairs et quand vous taquinez vos pairs ? » Évidemment, il y a fort à parier que ce n’est pas le cas. Donc, souvent, les élèves ont un moment de recul en constatant véritablement ce qu'ils disent quand ils verbalisent ces mots-là. 

RF : Louis, on imagine en entendant Gabrielle que ce sont des pratiques de déconstruction et de reconstruction autour du vocabulaire que vous pouvez pratiquer justement aussi avec vos élèves ? 

LD : Oui, je rejoins totalement ce qui vient d'être dit. La seule limite à ça, c'est matériellement, le temps qu'on a face à l'élève. Je ne suis pas professeur d'une discipline, je suis professeur-documentaliste, donc j'aurai les élèves qui viennent chez moi au CDI, vous comprenez ? C'est plus rarement le cas avec des classes ; enfin, ça arrive toutes les semaines, on a des classes mais qui viennent pour des travaux donnés avec d'autres professeurs. Donc c'est un travail que je fais mais de manière un peu moins formelle. Par exemple, je le fais avec mon petit groupe d'élèves d'éducation aux médias et à l'information, on travaille sur la racine des mots, l'étymologie effectivement, ou lors d'un échange-débat qu'on a organisé pour libérer la parole autour des enjeux LGBT. Ponctuellement, on peut apporter, on peut réguler les savoirs là-dessus, on peut essayer d'apporter des connaissances, de déconstruire des mots. Dans un monde idéal, dans une école idéale, ce serait l'objet d'un curriculum. Pour travailler sur une école inclusive, il faut déconstruire la norme. La norme, ce n’est pas seulement la norme de genres, la norme sexuelle, c'est aussi intersectionnel, c'est race/classe/genre. Idéalement, ce serait ça. 

RF : Je vous propose qu'on écoute un deuxième témoignage, celui d’Alex. C'est un étudiant qui est maintenant en première année à l'université, et qui a fait sa transition sociale entre l'année de seconde et de première. Et, dans cet extrait, il nous parle de la manière dont il a vécu ses cours de SVT. 

« Le pire, c'est forcément les cours de SVT que j'ai très mal vécus. En fait, je me rappelle surtout de l'introduction à ce cours qui était un peu une catastrophe parce que ça commençait justement sur la notion de genre en fait, mais de manière extrêmement maladroite. Et encore, si ça s'était tenu juste à des trucs purement sur le sexe, etc., ça aurait pu passer. Mais, le truc, c'est que l'introduction parlait d'athlètes intersexes mais d’une manière extrêmement bizarre, et le pire c'était la suite sur des défilés avec des gens qui se travestissaient, et je ne comprenais vraiment pas ce que ça faisait là en fait, c'était vraiment trop bizarre. » 

 Dans ce témoignage, on perçoit bien l'inconfort d’Alex, la difficulté qu'il a même à exprimer ce qu'il trouve bizarre dans ce cours et, ce qu'on comprend, c'est que les contenus d'enseignement eux-mêmes peuvent créer du malaise, même si l'enseignant est dans une démarche d'ouverture sur ces questions. Est-ce que c'est dans ce sens que vous dites que l'école peut reconduire parfois, à son corps défendant ou disons même inconsciemment, les normes et les stéréotypes ? 

GR : Je pense que les contenus scolaires font également effectivement partie de l'école au sens très large. Mais l'école, de différentes manières, époques, via les contenus scolaires, envoie des messages relatifs aux normes de genre, de sexualité. Mais pas que, comme Louis l’évoquait tout à l'heure. Donc on peut regarder la question des espaces, comment les espaces peuvent être séparés sur le plan du genre, on peut regarder les violences entre pairs qui ont lieu, c’est-à-dire que, à l'école, c'est souvent lorsque les enfants, les adolescents, etc., fréquentent l'école qu’ils sont très policés, entre guillemets, par leurs pairs sur le plan du genre. Il y a la manière dont les adultes interagissent avec les jeunes. Donc tout ce qui est formel et informel en milieu scolaire contribue à envoyer un message aux élèves, à savoir qu’on « apprend » aux jeunes qui fréquentent l'école qu'il est souhaitable qu'ils et elles soient hétérosexuel·les et qu'on attend d'eux et d'elles qu’ils se comportent en conformité avec leur genre et en conformité avec certains stéréotypes qui ne correspondent pas évidemment à la manière dont la plupart des gens veulent s'identifier, puisqu'il s'agit bien de ça, de stéréotypes. 

HA : L'autre chose qu'on entend dans ce témoignage, c'est que c'est une maladresse en fait de l'enseignant. La question qu'on peut se poser effectivement, si on n'est pas très à l'aise avec ces questions-là : est-ce qu'il vaut mieux les aborder quitte à être maladroit, ou est-ce qu’il vaut mieux ne pas les aborder parce qu’on risque peut-être de faire plus de mal que de bien ? 

GR : Il y a effectivement cette vigilance-là à avoir, c'est-à-dire que si on considère, comme on le disait tout à l'heure, que le milieu scolaire est un milieu très normatif sur les plans du genre et de la sexualité, alors à ce moment-là l'intervention des adultes qui veulent aider leurs élèves LGBT consiste à briser ce silence-là, à briser ce statu quo-là. Et c'est effectivement un exercice difficile, parce qu'on veut bien faire mais, on en parlera éventuellement, les enseignantes et enseignants ne sont pas nécessairement formé·es sur la question, ne sont pas nécessairement à l'aise d'aborder des sujets qu'on perçoit comme relevant de la vie privée ou des sujets considérés comme sensibles, de surcroît auprès d'un public plus jeune, on a tendance à craindre les réactions parentales, etc. Donc il y a plusieurs obstacles potentiels. Et ce qui fait qu’on hésite, et parfois il me semble à juste titre, à aller de l'avant par rapport à ces questions-là. Je pense que c'est important de prendre en compte le fait qu'effectivement on peut avoir des interventions qui sont maladroites et que toute intervention n'est pas une bonne intervention. Un exemple très concret, c'est un enseignant qui va dire dans sa salle de classe : « Les statistiques disent qu’à peu près 10 % des personnes sont homosexuelles, ça veut dire que dans la classe, il y en aurait à peu près trois. » On peut comprendre pourquoi l'enseignant procède ainsi, c’est-à-dire qu'on veut banaliser, normaliser la chose. Mais ce faisant, un enseignant peut ne pas remarquer qu’il va alimenter une chasse aux sorcières chez les élèves qui vont en venir à rigoler, à essayer d'identifier qui sont ces trois élèves dont on parle hypothétiquement. Donc ici on est véritablement face à un type d'intervention qui est soucieux de bien faire mais qui agit de façon maladroite. Ça met sur la table la question et le caractère incontournables d'une formation avant d'être en mesure de prendre action, de façon efficace, sur ces questions-là. 

LD : Je suis entièrement d’accord. Il y a deux écueils en fait, il y a l’écueil de la maladresse et il y a l’excès inverse, c’est l’invisibilisation : « L'altérité nous fait peur, c'est une différence qui nous gêne, on est mal à l'aise avec ça. » Donc il y a certains collègues qui évacuent totalement le problème, la chose, au risque de renforcer les souffrances qui existent. 

HA : Alors, puisque c'est « Parlons pratiques ! », on va essayer justement d'outiller ces enseignants, d'autant que je dois dire que, pendant la préparation de cette émission, on a discuté avec beaucoup d'enseignants, d'élèves, d'associations, et que ce qu'on a ressenti, d’une manière générale, c’est une volonté de bien faire chez la plupart des acteurs et plutôt un manque d'outils. On va essayer aujourd'hui d'en donner quelques-uns. Gabrielle Richard, concrètement, qu'est-ce que les enseignants peuvent mettre en place, dès aujourd'hui, pour que chaque élève trouve sa place ? 

GR : Il y a énormément de choses qu'on peut mettre en place. Il y a plein d’initiatives intéressantes qui ont lieu sur le terrain. Je donne des exemples parmi d'autres, dans mon livre, qui permettent, non seulement d'avoir une approche pédagogique qui est inclusive, mais également d'avoir un regard critique sur ces normes qui sont dominantes et qu'on cherche à déconstruire. Et c'est effectivement un travail de longue haleine. Donc des exemples très concrets d'exercices qu'on peut mettre en place en classe, je pourrais peut-être en évoquer deux. Il y a l’exemple de l'exercice des privilèges : il s'agit d'essayer de rendre visible ce qui est d'ordinaire de l'ordre de l'invisible, c'est-à-dire les normes, les privilèges, etc. Donc évidemment, quand quelque chose est normatif, il nous est parfois tellement collé au visage qu'on n’est pas en mesure de prendre un peu de recul pour l'identifier comme tel. Dans le cadre de l'exercice des privilèges, chaque élève qui participe à l'exercice se voit offrir le portrait d'un personnage incarné. Sur une petite feuille, c'est écrit l'âge, les éléments sur son origine sociale, culturelle, ses pratiques religieuses, sa situation familiale, etc. Donc des éléments sociodémographiques et chaque élève doit incarner ce personnage-là pour la durée de l'exercice. C'est un exercice qui prend place dans l'espace de la classe, donc les élèves se mettent debout et adossé·es au mur, au fond de la classe, avec si possible de l'espace devant. L'animateur ou l'animatrice va lire une série d'affirmations et le jeu consiste à avancer d'un pas dès lors que l'affirmation qui est lue correspond au personnage qu'on incarne. Et des exemples d'affirmations, c'est : « Personne ne m'a jamais demandé si j'étais une fille ou un garçon. » Un autre exemple c'est : « Personne n'a jamais justifié mon humeur par le fait que j'avais mes règles. » Donc, effectivement, si ça s'applique à mon personnage, j'avance d'un pas. Si ça ne s'applique pas, je reste en place. On lit une série d'énoncés comme ça et on se rend compte assez rapidement qu’au fur à mesure où l'exercice suit son cours il y a des élèves qui vont avancer presque à chaque affirmation et il y en a d'autres qui restent tout en arrière. Donc, très concrètement, on voit que les personnes qui avancent, ce sont les personnes qui sont détentrices de plus de privilèges sociaux. Et, dès lors, on peut questionner avec les élèves ce qui constitue des points communs entre les individus qui ont avancé et, à l'inverse, face aux individus qui sont restés à l'arrière. C’est un exercice très complet, très ludique et qui permet de réfléchir simultanément, pas qu’aux questions de LGBTphobie, mais bien à l'ensemble des normes sociales qui sont dominantes et qui peuvent agir au détriment de certains groupes d’élèves. 

Un autre exercice, qui est assez ludique aussi, c'est l'exercice d'inversion, c'est-à-dire qu'il s'agit de détourner des énoncés communs de manière à mettre en évidence l'arbitraire des normes qu'on tient pour acquises. Un exemple très concret, pour travailler sur les LGBTphobies, ça s'appelle le questionnaire hétérosexuel. Il y a plusieurs moutures qui sont disponibles sur Internet et ça permet d'amorcer une réflexion critique sur ces normes-là. C'est une série de questions qui sont basées sur les questions les plus couramment posées aux personnes gays et lesbiennes, mais qui sont inversées pour être posées aux personnes hétérosexuelles. Les exemples sont plus parlants que ce que je peux vous dire, ces questions peuvent être : « Selon vous, qu'est-ce qui a causé votre hétérosexualité ? Quand et comment avez-vous décidé que vous étiez hétérosexuel·le ? Est-ce que c'est possible que votre hétérosexualité ne soit qu'une phase ? » Vous voyez un peu le type d'énoncé. Et l'exercice est tout à fait ludique parce qu'en général les gens réagissent en riant et c'est ce rire-là qu'on peut venir interroger : « Pourquoi vous riez ? On rigole parce que la question ne se pose pas. Mais pourquoi la question ne se pose pas alors qu'elle est communément posée aux personnes non hétérosexuelles ? » Alors on peut interroger ici ce qui relève de la norme et ce qui relève globalement des choses qui vont de soi, et face auxquelles on a du mal à prendre un peu de recul habituellement. Donc ce sont deux exemples parmi de nombreux autres mais qui peuvent nous permettre de réfléchir à cette question des normes qui souvent est difficile à appréhender dans l'enseignement. 

RF : On voit autour de la table virtuelle Louis, qui à la fois sourit et opine de la tête, donc ça résonne avec des pratiques, d’où ma question vers vous, Louis. Derrière ce que dit Gabrielle, on sent bien ce nouveau paradigme, développé par Gabrielle dans ses travaux, de passer de l'inclusion à ce que vous appelez une éducation anti-oppressive. Et, derrière ce terme, c'est déconstruire les normes comme vous l'avez dit tous les deux. Louis, dans les pratiques que vient d'évoquer Gabrielle, c'est quelque chose que vous mettez en place ? Typiquement ce genre de pratiques-là ou peut-être des pratiques à vous avec vos élèves et peut-être les réactions qu'ils ont à ces exercices ? 

LD : En toute humilité, je les découvre ces exercices, je les trouve top. Mais effectivement, en tout cas au CDI, ce que je cherche a minima à mettre en place, c'est ce que les Anglo-Saxons appellent le safe space. C'est l'école comme sanctuaire contre les micro-agressions et donc ça passe par une signalétique, une littérature jeunesse, une littérature théorique qui vise à vulgariser les enjeux liés aux LGBTphobies, par mettre à disposition des ressources extérieures vers des associations impliquées dans ces luttes-là. J'ai pratiqué quelques petits modules de manière un peu informelle sur ces questions-là. Mais, effectivement, idéalement, ça demanderait à être plus systématisé. Après, au CDI, on a la possibilité de soutenir, de manière plus manifeste, des initiatives étudiantes, des initiatives ponctuelles. Par exemple, dernièrement, il y a des élèves qui ont eu envie de créer toute une signalétique, toute une décoration en vue d'une journée contre les LGBTphobies. Là, notre rôle c'est de faciliter cette mise en place de décoration, le soutien à la créativité de nos élèves. En tant que prof-doc, on aime mettre en place aussi les temps forts. Il y a les temps forts liés aux journées nationales le 17 mai. On en a fait une interne à l'établissement le 25 mars, ça se voulait à la base une journée de formation et d'information auprès de nos collègues. Donc on cherche à mettre en place des choses mais ça relève pour l'instant d'initiatives plus ponctuelles que systémiques. 

HA : Alors c'est tout à fait le sens de ma dernière question. Effectivement, ce sont des opérations ponctuelles qui peuvent être de différentes sortes, des actions dans la classe mais la bonne échelle c'est peut-être l'établissement et puis l'outil indispensable ça serait la formation. Donc sur cet aspect systémique, Gabrielle Richard, qu'est-ce que vous pensez pouvoir nous dire ? 

GR : D'abord, il y a énormément de choses à dire sur la question de la formation donc je ne serai pas exhaustive. Mais je pense que ce qui est clair depuis le début de nos échanges, c'est que si l’on veut aller de l'avant de manière à modifier les attitudes et les comportements des jeunes, on ne peut pas que se dire qu'on va faire un truc ad hoc et que c'est terminé par la suite. Donc je pense qu'il faut aller de l'avant avec une approche qu'on peut appeler anti-oppressive ou critique des normes. Mais je pense qu'il faut reconnaître que ça ne va pas de soi et pour plusieurs raisons. Premièrement, ça implique évidemment des connaissances de base sur les réalités LGBT, que les enseignants et enseignantes, les cadres et les autres personnels n'ont pas nécessairement, qu’ils n'ont pas toujours l'occasion d'acquérir, comme toutes autres personnes dans la société par ailleurs. Donc, il y a ce besoin d'informations qui est incontournable de base. Ensuite, je pense que cette approche pédagogique-là nécessite justement une réflexion sur les méthodes pédagogiques. Comment on fait pour faire ce qu'on veut faire, pas que ce qu'on se transmet au niveau de l'information, mais comment on le transmet en salle de classe, de façon optimale et de façon à se sentir à l'aise pour le faire également ? Donc il y a une réflexion autour de la pratique véritablement. Et je pense aussi qu'il ne faut pas faire l'économie d'évoquer le fait que, quand on va parler des questions LGBT, on va être interpellé sur le plan de nos propres conceptions, représentations du genre, de la diversité humaine et de ce qu'on considère comme étant « normal ». Donc je pense que la formation est centrale pour prendre un moment de recul, pour concevoir justement ces trois aspects-là. Voir en quoi le système scolaire a un statu quo qui ne tient pas la route sur le plan du genre et de la sexualité, et qu’il heurte plus qu'il n’aide l'ensemble des élèves et pas que les élèves LGBT. Et puis je pense aussi qu'il y a une nécessité de proposer un moment pour déposer nos préjugés, qu'on peut avoir en tant qu'adultes, sur cette thématique-là, et s'informer puis s’outiller pour être à même d'aller de l'avant dans nos milieux respectifs. Mais ça serait se voiler le visage que de penser qu'on peut aller de l'avant avec de la seule bonne volonté. Il y a des obstacles qui sont en place, je pense qu'il faut les reconnaître, il faut être en mesure de se former et d'être mieux armé pour procéder finalement. 

HA : Pour finir vraiment, très rapidement, est-ce que vous voulez bien partager avec nous une référence ou une inspiration. Je commence par Gabrielle. 

GR : Je m'en voudrais de terminer sans vous parler d'un coup de cœur qui est l'association Queer Éducation qui regroupe des personnels de l'Éducation nationale et autres personnels qui travaillent auprès des jeunes, et qui sont interpellés justement par ces questions de violence symbolique. Finalement, il s'agit d'une communauté de pratiques où les gens peuvent échanger, essentiellement sur les réseaux sociaux pour l'instant. Ils ont un site Web qui va être mis en ligne prochainement mais ils ont une page Facebook qui est très active et on peut aller échanger autour de ce qui fonctionne, ce qu'on a mis en place dans notre établissement avec succès, partager des problèmes. C'est une forte communauté de pratiques qui est en place, qui est très, il me semble, porteuse et qui gagne à être connue. 

HA : Parfait, merci ! Et Louis, une inspiration, une référence ?  

LD : Une référence plutôt. Je vais faire mon professeur-documentaliste et vous parler de Je suis qui ? Je suis quoi ? C'est édité chez Casterman et c'est un petit bouquin qui a le mérite d'être très clair et de dépassionner toutes ces questions-là, tous ces enjeux LGBT, tout en n'oubliant pas de mettre des références culturelles et une ouverture avec des contacts. C'est vraiment très bien fait et c'est un outil que je recommande à tout le monde. 

RF : Merci à tous les deux ! Je me suis noté : « Déposer nos préjugés et dépassionner les enjeux », dans vos derniers propos à tous les deux. Je trouve que c'est une très bonne entrée. En tout cas, on espère qu’avec vos paroles on va pouvoir donner du concret pour pratiquer ces questions au quotidien par les enseignants. Un très grand merci Gabrielle et Louis pour votre participation à cet épisode de « Parlons pratiques ! » 

GR : Merci pour l'invitation !  

LD : Merci !  

RF : On remercie aussi Alex et Mademoiselle de Courtier qui ont accepté de partager les courts extraits que vous avez retrouvés dans cet épisode. 

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