Réinventer le métier d'enseignant

Extra classe

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Réinventer le métier d'enseignant

Extra Classe fait sa rentrée... Après avoir vécu un confinement, un déconfinement, puis les vacances d'été, nous voilà à l'aube d'une nouvelle année scolaire. Et quelle année cela va être ! Fin juin dernier, nous avions réuni autour de notre micro trois acteurs de l'enseignement professionnel, deux professeurs et un inspecteur, pour leur demander ce que cette période aura fait évoluer dans leur métier d'enseignant. Que vont-ils garder des nouvelles pratiques expérimentées dans un cadre contraint ? Quel type de relation ont-ils maintenant avec leurs élèves ? Comment la hiérarchie s'empare-t-elle de ces constats de terrain ? Trois points de vue de terrain inspirants avec : Aziz Jellab, IGESR, Miguel Pyram, professeur de génie civil en lycée professionnel et général, David Lannoote, professeur de lettres-histoire en lycée professionnel.

La transcription de cet épisode est disponible après les crédits.

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Extra classe, des podcasts produits par Réseau Canopé. 

Émission animée en juillet 2020 par : Hélène Audard 

Directrice de publication : Marie-Caroline Missir 

Coordination et production : Hervé Turri, Luc Taramini, Magali Devance 

Mixage : Simon Gattegno

Secrétariat de rédaction : Séverine Aubrée

Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr 

© Réseau Canopé, 2020

Transcription :

HÉLÈNE AUDARD | Pendant le deuxième semestre de cette année scolaire inédite, les enseignants ont craint de perdre de vue une partie de leurs élèves, notamment au lycée professionnel, et ce fut le cas pour certains. Mais on constate aussi que le maintien de la relation pendant cette période a été au centre des préoccupations des équipes éducatives. Les professeurs ont déployé des trésors d'énergie et d'ingéniosité pour rester en contact, imaginer de nouvelles modalités de travail et d'accompagnement individualisé et il y a eu de véritables réussites. Comment les faire perdurer ? Est-ce que cette expérience collective peut contribuer à réinventer le métier d'enseignant ? « Réinventer le métier d'enseignant en lycée professionnel », c'est le nouvel épisode d’Extra Classe. Nous allons échanger aujourd'hui sur ces questions avec Aziz Jellab, inspecteur général de l’éducation, du sport et de la recherche, et sociologue, spécialiste notamment de l'enseignement professionnel. Avec également David Lannoote, professeur de lettres et d’histoire au lycée professionnel Jan Lavezzari à Berck-sur-Mer. Bonjour ! Et avec Miguel Pyram, professeur de génie civil au lycée André Cuzin, lycée des métiers du bâtiment, à Caluire. Bonjour !

AZIZ JELLAB | Bonjour !

DAVID LANNOOTE | Bonjour !

MIGUEL PYRAM | Bonjour !

HA | Le métier d'enseignant s'invente et se réinvente au quotidien, vous le savez bien, mais on a le sentiment que la période exceptionnelle que l'on vient de vivre a généré une mutation rapide, parfois brutale, pour certains enseignants. Aziz Jellab, au regard de votre connaissance de l'institution scolaire en tant qu’inspecteur général mais, peut-être surtout, en tant que sociologue, spécialiste des mutations des institutions, est-ce que vous pensez qu'une période comme celle-ci peut accélérer l'évolution du métier d'enseignant et dans quel sens selon vous ?

AJ | C'est vrai que c'est une expérience inédite et qui a effectivement généré un certain nombre d'interrogations. La première que vous avez soulignée, qui est de savoir comment est-ce qu'on maintient le contact avec les élèves à distance. La relation entre les enseignants et les élèves en lycée professionnel est très marquée par une certaine dépendance des élèves vis-à-vis des enseignants, beaucoup plus forte. C'est-à-dire que les élèves de lycée professionnel, un peu plus qu'ailleurs, s’investissent dans les apprentissages, sur les savoirs, en fonction de la qualité de la relation aux enseignants. De ce point de vue, cette période a sans doute focalisé un peu plus, en tout cas mis en exergue, cette question-là. À tel point qu’on a pu par exemple observer, et ça, je pourrais y revenir tout à l'heure, que beaucoup d'élèves ont apprécié plus que d'habitude le fait que les enseignants prennent contact avec eux et certains élèves qui n'étaient pas habitués à faire un travail personnel à la maison en ont demandé. Ça dit quelque chose sur la qualité de la relation dont il faudra effectivement dégager un certain nombre d'enseignements a posteriori. Ça repose la question de comment se construit ce lien avec les élèves, qui encore une fois n'est pas un lien seulement — contrairement à ce que l'on pourrait dire —, strictement affectif, mais c'est aussi un lien rationnel parce que les élèves du lycée professionnel sont aussi en demande d'apprentissage et de savoir pour grandir.

HA | Cette question du maintien de la relation, on s'est rendu compte qu'elle était vraiment centrale, notamment au lycée professionnel. David Lannoote, comment avez-vous fait pour garder le lien dans votre établissement et vous personnellement ?

DL | Ça a été toute une stratégie à mettre en place puisqu’il a fallu utiliser les outils qui étaient à notre disposition, il a fallu improviser au jour le jour. Le premier canal a été, bien sûr, l'espace numérique de travail et puis on a rebondi avec des outils comme le Padlet ou, pour certains collègues, des pages Facebook ou d'autres sites de façon à rendre très interactive la relation. On s'est aperçu que — je partage l'avis de Monsieur Jellab —, les élèves travaillaient pour l'enseignant, il y avait un lien développé. Mais très vite, en plus de ce lien, il a fallu créer une attractivité nouvelle sur les cours, pas simplement échanger des cours à distance.

HA | Miguel Pyram, c'était important pour vos élèves de voir qu'on se préoccupait d’eux ? Qu'on s'intéressait à eux pendant cette période ? Qu'on cherchait à les contacter, à les garder ? Est-ce que vous avez changé de regard sur eux aussi, et peut-être eux sur vous ? Est-ce que votre relation a évolué ?

MP | Oui, la classe est un microcosme un peu particulier où chacun a sa place, chacun se situe, chacun se positionne. Pour certains élèves, ce microcosme est très bien pour le travail coopératif mais d'autres sont un peu en retrait. Et ces élèves en retrait, on a tendance à penser qu'ils étaient, comment dire… pas intéressés ou pas motivés. Et du fait du confinement, on a découvert que certains élèves se trouvaient très bien dans leur zone de confort à la maison, effectivement avaient un degré supérieur de travail, ils pouvaient avancer à leur rythme sans être, entre guillemets, influencés par leur environnement, ils pouvaient être eux-mêmes. Et il s'est révélé que certains élèves sur lesquels je me posais des questions ont bien travaillé et le fait de les contacter, de les appeler — certains n’avaient que le téléphone —, soit par téléphone, soit par SMS, ça leur a donné un peu le sentiment d’exister par eux-mêmes et pas par la classe. Et on le voit bien, quand je regarde les relevés — avec mes élèves, on a un contact assez particulier en milieu professionnel, ils ont un mail qui leur est dédié et un numéro de téléphone, — je suis passé de 200 SMS à 1 700 SMS en confinement. Mais en tout cas, ils ont été beaucoup d'élèves à être là et à considérer qu'ils n'étaient pas seuls, parce que le contexte familial n'est pas toujours évident et cadré pour certains.

HA | Peut-être, ont-ils changé de regard aussi sur vous ? David Lannoote, est-ce que vous avez changé de posture, finalement, pendant cette période ? Il y a peut-être eu un mélange de personnel et de professionnel. Est-ce qu'il y a des choses qui vont rester de cette période-là ?

DL | Très vite il y a eu une individualisation du rapport à l'élève. Plutôt que de s'adresser au groupe classe, on s'adressait directement à l'élève puisque les échanges à travers les messageries étaient personnalisés. Et de façon très symbolique, mes courriers sont passés de la signature avec une formule de politesse « cordialement » à quelque chose qui était la formule « amicalement ». Parce qu’effectivement, on partageait autour de la situation, au-delà du cadre scolaire, les inquiétudes, les difficultés pour l'approvisionnement en matière de nourriture, les inquiétudes… parce qu'il y avait un tonton qui était malade ou parce qu’on s'était mis à tousser… Face au partage des élèves, bien sûr, je me suis retrouvé dans la situation de partager parce qu’au téléphone : « Vous toussez ? – Hé bien, oui, je tousse… », j'avais attrapé mal au dos, et effectivement, on a encore renforcé ce lien de l'enseignant et le rapport à l'élève.

HA | Mais qu'est-ce qu'il va en rester, selon vous, à partir de la rentrée ? Est-ce que vous allez évoluer, vous aussi, dans votre façon de vous adresser à eux, dans les outils que vous avez utilisés pour communiquer avec eux ?

DL | Sur la rentrée prochaine, il y a toujours ce problème de savoir comment elle va se passer. Savoir si on va retourner dans, comme on utilise l'expression, « le monde d'avant », ou s’il va falloir dès le départ établir des nouvelles stratégies pour créer un nouveau rapport à l'élève, une nouvelle façon de vivre ensemble, avec des masques, avec des distances… Et là, ça va être un peu plus compliqué, par rapport à l'actualité et ce qu'on nous annonce, avec peut-être une deuxième vague, c'est certain que je pense réutiliser des ficelles qui ont été inventées pendant cette période-là, de telle façon à ce que les élèves, très rapidement, puissent développer ce lien. Je pense que si ça a bien fonctionné, c'est parce que ce lien existait. Le challenge, ça va être de recréer ce lien mais de façon beaucoup plus rapide, au mois de septembre, au cas où on serait confiné, par exemple au mois d'octobre.

HA | C'est vrai que cette période difficile est loin d'être terminée. Il y a aussi pas mal d’incertitudes pour les jeunes qui vont rentrer sur le marché du travail, avec une crise qui s'annonce, et pour les élèves de lycée professionnel on peut imaginer que ça va être assez présent. Il va falloir leur donner des armes, de la confiance, les rassurer. Aziz Jellab, est-ce que ça peut faire partie, encore plus, du métier d'enseignant, ce rôle de réassurance, de donner confiance ?

AJ | Il y aura eu, effectivement, un effet important de cette crise. Forcément, ça interroge la relation entre ce qui se passe dans l'école et ce qui se passe en dehors de l'école. On l’a bien vu, par exemple, — et les témoignages des professeurs le confirment —, que finalement, depuis longtemps, on essaie de développer un meilleur partenariat, une meilleure relation voire coéducation, entre l'école et les parents. Et là on a vu comment la relation s'est personnalisée, s'est individualisée, en ce moment. Et finalement les enseignants, les professeurs, ont un peu plus découvert les conditions de vie des élèves et on a plus ramené, d'une certaine manière, les enseignants vers les parents. Ce qui m’amène, évidemment, à penser que cette relation qui s'est instaurée, interroge aussi ce qu'on a pu appeler à un moment donné « la continuité pédagogique » et de savoir : « Qu'est-ce qu'on dégage aujourd'hui en matière de professionnalité enseignante ? ». Par exemple, il y a un élément qui m'a paru important, et sur lequel les enseignants pourraient revenir, c’est la question de l'évaluation. On a bien vu que, très vite, les professeurs ne se sont plus embarrassés des questions sur ce qu'ils pourraient évaluer pour noter les élèves mais qu’ils étaient plus dans une évaluation formative. C'est-à-dire de savoir si les élèves peuvent travailler chez eux personnellement, individuellement. C'est un premier point. Le deuxième, qui me semble important et qui est celui, justement, des relations avec les familles… J’ai utilisé, j'utiliserais bien cette expression quand on parle des parents parce que souvent il y a… au lycée professionnel, on le sait, il y a souvent l'idée que les parents sont un peu éloignés du milieu scolaire et qu'il faut pacifier les relations pour les accueillir. Mais j'ai entendu des parents d'élèves du lycée professionnel qui ont dit que finalement cette expérience les a un peu confortés dans le rôle de parents, c'est-à-dire en termes de légitimité, et ça va rapprocher sans doute un peu plus les parents des enseignants. Alors j'ai utilisé une expression qui est de dire : « Des parents se sont sentis un peu spécialistes par obligation. » J'entends par là, « spécialiste par obligation »… En général les parents disent : « Je ne suis pas spécialiste en histoire ou en mathématiques, etc. » alors que l'enjeu n'est pas d'être spécialiste mais de dire : « J'accompagne mon enfant quand il est en train de travailler pour pouvoir créer les conditions d'apprentissage. » Et là, il y a sans doute quelque chose qui va se jouer par la suite pour, justement, favoriser ce contact, et c'est bien. Et puis la troisième chose que je verrai au niveau de cette évolution c'est le fait que malgré tout, si le distanciel a pu apporter des réponses dans cette période de crise, évidemment il ne remplace pas le présentiel. Et la question qui va se poser c'est comment on articule le présentiel avec du distanciel, et ça je crois que les enseignants ont très vite pris la mesure, notamment de l'importance du numérique, pas simplement pour enseigner, c'est aussi le numérique pour s'assurer que ça permet aux élèves d'apprendre. Ce n'est pas exactement la même chose.

HA | Justement, vous avez évoqué beaucoup de choses, je propose qu'on revienne sur les pratiques de classe et sur l'évaluation, parce que le lycée professionnel est souvent un laboratoire, on expérimente beaucoup de choses, il faut innover face à un public qui est peut-être plus difficile à capter. David Lannoote, est-ce que vous avez le sentiment que certains élèves ont plus trouvé leur compte dans l'enseignement à distance pendant le confinement ? Et à votre avis, pourquoi, si c'est le cas ?

DL | Dans le travail à distance il y a beaucoup d'élèves qui se sont révélés puisqu’ils pouvaient s'exprimer avec le temps qu'ils voulaient et toujours la possibilité de nous contacter avec un regard bienveillant pour savoir comment rectifier leur travail et l'améliorer. C'est à la fois une possibilité de travailler qu'on développe en présentiel, avec eux, mais qui là, avec le travail à distance, permettait pour eux — on le sentait bien —, d'avoir accès à d'autres sources d'information qui peuvent être aussi bien le numérique que le grand frère, le cousin, le voisin ou un parent… On a vu, globalement, une amélioration du travail avec une réflexion — moi, je suis professeur de lettres et d’histoire —, à un travail un peu plus poussé sur l'expression, sur la langue, et on a vraiment senti des élèves qui pouvaient progresser. De la même façon, pour ces élèves-là, le volume horaire consacré au travail qu'on leur donnait était libre. Moi, je donnais du travail pour l'équivalent du temps de présence en cours mais je vois bien que j'avais des élèves qui passaient beaucoup plus de temps au travail que je leur confiais. J’avais, par exemple, développé une séquence qui permettait d'impliquer les parents autour de récits sur comment les parents avaient vécu le 11 septembre 2001, et les élèves avaient ce travail d'enquête, de formulation des questions… J'ai beaucoup de parents qui se sont prêtés au jeu. Ce qui fait que quand j'ai demandé à établir le parallèle avec la situation de confinement, je n'ai même pas eu besoin… ils avaient déjà compris où je voulais les emmener. Maintenant, je vais éviter de faire de l'angélisme puisqu'on s'est aperçu lors des conseils de classe que si je pouvais avoir des élèves qui consacraient beaucoup de temps à un travail sur une séquence, ils pouvaient négliger complètement le travail dans une autre matière en fonction du lien avec l'enseignant, on l'a déjà dit, mais aussi de l'attractivité de la séquence ou de choix personnels. Par exemple, des élèves qui avaient décidé qu’étant en enseignement professionnel, il fallait privilégier le travail dans les matières professionnelles et que finalement l'enseignement général n'était pas une priorité.

HA | Donc ils ont trouvé un peu leur compte dans un lycée à la carte, avec un rythme qui était plus adapté, finalement, à leurs besoins, à leurs envies. Miguel Pyram, vous avez mis pas mal de choses en place, notamment, autour de l'évaluation… Aziz Jellab parlait des modalités d'évaluation qui étaient plus sur les compétences, les savoir-faire, l'autonomie, que, peut-être, sur les savoirs. Est-ce que vous pouvez nous dire ce que vous avez mis en place pendant cette période et que vous allez poursuivre à la rentrée ?

MP | Oui. Tout d’abord, j'ai eu la chance, comme je suis formateur académique, de m'intéresser au numérique, de préparer mes élèves en amont — je ne savais pas qu'il y aurait une crise sanitaire bien sûr —, mais dès le début d'année, en fonction du profil d'élèves que j'ai reçus, — des élèves migrants, des élèves avec un peu plus de difficulté —, j'ai mis en place une pédagogie différenciée. Et pour cela, je passais par des éléments numériques, les LearningApps, des Padlet et des Quizlet. Ce qui fait que quand le confinement est arrivé, mes élèves ont pu réinvestir ces équipements et la question s'est posée, effectivement, pour l'évaluation. Et ces outils m'ont permis de repenser mon évaluation que je faisais en cours via le PCC, l'évaluation par contrat de confiance. J'ai des élèves qui sont meurtris par le système scolaire et certains ont la sensation de ne pas être justement rémunérés par leur travail quand ils sont évalués… À savoir la fameuse phrase : « Je ne comprends pas la note que j'ai eue, j'ai beaucoup travaillé. » Et avec l’outil numérique, par exemple Kahoot!, que j'ai mis en place, je construisais l'évaluation avec les élèves.

HA | Est-ce que vous pouvez nous repréciser ce qu’est le Kahoot! ?

MP | Le Kahoot!, c'est une sorte de logiciel coopératif en ligne, où on peut construire une évaluation en quiz ou en une enquête envers les élèves. Les élèves voient directement les réponses, de manière interactive, de tout le groupe. On peut aussi les challenger, c'est-à-dire que s'il y a une évaluation par système de points, l'élève qui répond le plus vite et le plus juste se voit gratifié et voit monter son podium, ce qui fait que ça augmente l’évolution de certains élèves qui essayent de se challenger et essaient d'être coopératifs sans forcément être négatifs, mais essayent d'aller au-delà de l'autre. Ce qui fait que ce Kahoot!, quand je le mettais deux semaines avant l'évaluation, que je leur promettais, par exemple, les trente questions qu'il y aurait à l'évaluation, le Kahoot! en présenterait vingt-cinq et je leur garantissais que s'ils travaillaient, ils pouvaient réinvestir vraiment leur apprentissage. Certains élèves avaient le droit de se connecter autant de fois qu'ils le voulaient sur le Kahoot! pendant toute la semaine, pour s'améliorer jusqu’à arriver à un score honorable. Le jour de l'évaluation ils avaient deux ou trois questions de plus. J'ai vu beaucoup d'élèves se connecter une dizaine de fois pour préparer leur évaluation, ce qu’ils ne faisaient pas forcément quand il y avait une évaluation classique. Ce principe d'évaluation sans notes formatives m'a permis de récupérer beaucoup d'élèves qui ne se sentaient pas très bien dans le groupe ou qui ne se sentaient pas forcément à hauteur égale de certains du groupe. Et sur mes douze élèves, je n'ai eu qu’un élève avec qui, entre guillemets, on a un peu perdu le contact. Mais en tout cas, l'évaluation a été repensée dans ce sens, pas forcément une évaluation groupée mais toujours une évaluation de groupe, chacun à son rythme. Repenser l'évaluation que je remettrais, à la rentrée, parce que, le distanciel m'a permis de voir différemment mon évaluation. Je pense que je vais continuer mes périodes pédagogiques en hybride, c'est très important pour les élèves.

HA | Justement Aziz Jellab, est-ce que vous pensez qu’il y a eu une relation un peu différente au collectif pendant cette période ? Est-ce que vous pensez que ça peut être une opportunité pour réfléchir différemment sur ce qu'on fait en temps collectif, ce qu'on fait en temps individuel à distance, en petits groupes ? Est-ce que ça peut faire bouger un petit peu l'organisation type de la classe ?

AJ | Oui alors un des apprentissages que les élèves font de façon informelle dès leur jeune âge, c'est un peu une certaine compétition scolaire. Il y a une sorte de classement qui conduit parfois certains élèves à se dire : « Je ne me sens pas capable de », et donc il y a des formes de découragement qui s'installent chez une partie des élèves. Là, les témoignages qu'on voit et puis les observations qu'on a pu faire auprès d'autres enseignants montrent que cette expérience du confinement a réinterrogé la question du lien entre l'individuel et le collectif. Et on peut dire que l'individualisation a, sans doute, amené beaucoup d'enseignants à réinterroger les stratégies d'apprentissage des élèves plus fortement qu'auparavant. Parce que vous savez… On peut le dire, depuis le milieu des années 90 on est passé, pour résumer, de ce qu'on pourrait appeler des pédagogies de l'enseignement aux pédagogies de l'apprentissage. Or, les pédagogies de l'apprentissage sont sans doute beaucoup plus complexes à mettre en œuvre parce que ça suppose de la part de l'enseignant de tenir compte de chaque stratégie chez chaque élève. Ce qui n'est pas toujours évident quand on a une classe. Et là, on voit bien qu'à travers les exemples d'une évaluation qui amène l'élève à s’auto-évaluer, l'enseignant entre avec l’élève dans une autre démarche et cette démarche est de nature aussi à interroger les pratiques d'enseignement. Et de ce point de vue, on peut dire que cette relation entre l'individuel et le collectif-classe est réinterrogée à partir de cette expérience. Je pense qu’à travers la rentrée et puis lors du présentiel, les enseignants vont aussi tenir compte de cette petite expérience pour pouvoir repenser les modalités d'accompagnement et de progression. L'autre élément — le témoignage qu’on vient d’entendre est extrêmement intéressant —, c'est que quand on voit les élèves de lycée professionnel, en général, pour eux, la compétition n'est pas quelque chose, entre guillemets, de naturelle. Mais quand on introduit une approche qui est plus centrée sur : « J'essaie de voir comment je peux m'améliorer vis-à-vis des autres, sans forcément qu'il y ait un classement », c'est quelque chose qui donne des résultats intéressants et, de ce point de vue, je pense que le métier d'enseignant et au-delà du lycée professionnel, sera sans doute impacté par cette évolution. Évidemment, le rôle du numérique interroge. Parce qu’on parle beaucoup du numérique, c'est très bien. Mais le numérique peut avoir aussi des finalités qui ne sont pas seulement des finalités d'apprentissage mais ça peut être aussi des finalités ludiques, et on a vu des élèves qui à partir des stratégies ludiques passent vers le sérieux, à travers cette modalité de travail où ils réalisent qu’à un moment donné, apprendre c'est aussi grandir. On le voit bien à travers ces témoignages.

HA | Pour finir, très rapidement, qu'est-ce que l'institution, l'encadrement, l'inspection, peut faire à partir de cette expérience-là ? Comment est-ce qu'elle peut diffuser, encourager, ces pratiques innovantes, ces nouvelles modalités d'enseignement ?

AJ | Le métier d'enseignant est un métier qui ne s'improvise pas. C'est quelque chose qui se construit. Il se forge aussi à travers l'expérience. Et je crois qu’un des éléments qui pourrait être intéressant et sur lequel l'institution scolaire va se pencher, c'est de savoir comment cette expérience a modifié le travail des enseignants en termes de relations quand il s'agit de penser la relation enseigner/apprendre. C'est évidemment un élément qui va revenir au centre des interrogations. Ça va aussi amener une réflexion sur le métier d'enseignant au XXIe siècle autour de : « Comment on travaille à la dimension collective des apprentissages ? » Parce qu'on a bien vu que lorsque les élèves sont seuls et quand ils sont en groupes, il y a aussi des effets de groupe sur les apprentissages — je pense que ça se pose beaucoup en lycée professionnel cette question-là. Et c'est quelque chose qui n'est pas toujours, de mon point de vue, suffisamment perçu, y compris par l'encadrement, qui pourrait être aussi un élément intéressant d'observation pour dire que quand on met les élèves en activité, il ne s'agit pas seulement d'apprendre individuellement, on peut aussi les encourager aux apprentissages collectifs et c'est à partir de là qu’on peut aussi dégager un certain nombre d'approches pour penser, justement, les apprentissages réussis. Et j'ai vu beaucoup d'élèves — et on a, ici, des témoignages qui le confortent —, qui n'étaient pas vraiment très actifs, qui étaient même en retrait quand ils étaient au collège et si, tant au lycée professionnel, ils se sont révélés c’est parce que les conditions sont là pour leur permettre, justement, de s'approprier des savoirs et de grandir en faisant. D'une certaine manière, quand on parle du vivre-ensemble, ça nous invite à avoir une réflexion sur le faire-ensemble, et le faire-ensemble ça se construit aussi dans l'école. C'est peut-être la piste qu'il faudra aussi explorer par la suite.

HA | Merci beaucoup à vous trois pour ces éclairages. On a hâte de voir ce qu'il va se passer l'année prochaine et comment toutes ces expérimentations pourront trouver des développements au cours de l'année. Merci à tous ceux et toutes celles qui nous écoutent, c'était « Réinventer le métier d'enseignant en lycée professionnel » un épisode d’Extra Classe.

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HÉLÈNE AUDARD | Pendant le deuxième semestre de cette année scolaire inédite, les enseignants ont craint de perdre de vue une partie de leurs élèves, notamment au lycée professionnel, et ce fut le cas pour certains. Mais on constate aussi que le maintien de la relation pendant cette période a été au centre des préoccupations des équipes éducatives. Les professeurs ont déployé des trésors d'énergie et d'ingéniosité pour rester en contact, imaginer de nouvelles modalités de travail et d'accompagnement individualisé et il y a eu de véritables réussites. Comment les faire perdurer ? Est-ce que cette expérience collective peut contribuer à réinventer le métier d'enseignant ? « Réinventer le métier d'enseignant en lycée professionnel », c'est le nouvel épisode d’Extra Classe. Nous allons échanger aujourd'hui sur ces questions avec Aziz Jellab, inspecteur général de l’éducation, du sport et de la recherche, et sociologue, spécialiste notamment de l'enseignement professionnel. Avec également David Lannoote, professeur de lettres et d’histoire au lycée professionnel Jan Lavezzari à Berck-sur-Mer. Bonjour ! Et avec Miguel Pyram, professeur de génie civil au lycée André Cuzin, lycée des métiers du bâtiment, à Caluire. Bonjour !

AZIZ JELLAB | Bonjour !

DAVID LANNOOTE | Bonjour !

MIGUEL PYRAM | Bonjour !

HA | Le métier d'enseignant s'invente et se réinvente au quotidien, vous le savez bien, mais on a le sentiment que la période exceptionnelle que l'on vient de vivre a généré une mutation rapide, parfois brutale, pour certains enseignants. Aziz Jellab, au regard de votre connaissance de l'institution scolaire en tant qu’inspecteur général mais, peut-être surtout, en tant que sociologue, spécialiste des mutations des institutions, est-ce que vous pensez qu'une période comme celle-ci peut accélérer l'évolution du métier d'enseignant et dans quel sens selon vous ?

AJ | C'est vrai que c'est une expérience inédite et qui a effectivement généré un certain nombre d'interrogations. La première que vous avez soulignée, qui est de savoir comment est-ce qu'on maintient le contact avec les élèves à distance. La relation entre les enseignants et les élèves en lycée professionnel est très marquée par une certaine dépendance des élèves vis-à-vis des enseignants, beaucoup plus forte. C'est-à-dire que les élèves de lycée professionnel, un peu plus qu'ailleurs, s’investissent dans les apprentissages, sur les savoirs, en fonction de la qualité de la relation aux enseignants. De ce point de vue, cette période a sans doute focalisé un peu plus, en tout cas mis en exergue, cette question-là. À tel point qu’on a pu par exemple observer, et ça, je pourrais y revenir tout à l'heure, que beaucoup d'élèves ont apprécié plus que d'habitude le fait que les enseignants prennent contact avec eux et certains élèves qui n'étaient pas habitués à faire un travail personnel à la maison en ont demandé. Ça dit quelque chose sur la qualité de la relation dont il faudra effectivement dégager un certain nombre d'enseignements a posteriori. Ça repose la question de comment se construit ce lien avec les élèves, qui encore une fois n'est pas un lien seulement — contrairement à ce que l'on pourrait dire —, strictement affectif, mais c'est aussi un lien rationnel parce que les élèves du lycée professionnel sont aussi en demande d'apprentissage et de savoir pour grandir.

HA | Cette question du maintien de la relation, on s'est rendu compte qu'elle était vraiment centrale, notamment au lycée professionnel. David Lannoote, comment avez-vous fait pour garder le lien dans votre établissement et vous personnellement ?

DL | Ça a été toute une stratégie à mettre en place puisqu’il a fallu utiliser les outils qui étaient à notre disposition, il a fallu improviser au jour le jour. Le premier canal a été, bien sûr, l'espace numérique de travail et puis on a rebondi avec des outils comme le Padlet ou, pour certains collègues, des pages Facebook ou d'autres sites de façon à rendre très interactive la relation. On s'est aperçu que — je partage l'avis de Monsieur Jellab —, les élèves travaillaient pour l'enseignant, il y avait un lien développé. Mais très vite, en plus de ce lien, il a fallu créer une attractivité nouvelle sur les cours, pas simplement échanger des cours à distance.

HA | Miguel Pyram, c'était important pour vos élèves de voir qu'on se préoccupait d’eux ? Qu'on s'intéressait à eux pendant cette période ? Qu'on cherchait à les contacter, à les garder ? Est-ce que vous avez changé de regard sur eux aussi, et peut-être eux sur vous ? Est-ce que votre relation a évolué ?

MP | Oui, la classe est un microcosme un peu particulier où chacun a sa place, chacun se situe, chacun se positionne. Pour certains élèves, ce microcosme est très bien pour le travail coopératif mais d'autres sont un peu en retrait. Et ces élèves en retrait, on a tendance à penser qu'ils étaient, comment dire… pas intéressés ou pas motivés. Et du fait du confinement, on a découvert que certains élèves se trouvaient très bien dans leur zone de confort à la maison, effectivement avaient un degré supérieur de travail, ils pouvaient avancer à leur rythme sans être, entre guillemets, influencés par leur environnement, ils pouvaient être eux-mêmes. Et il s'est révélé que certains élèves sur lesquels je me posais des questions ont bien travaillé et le fait de les contacter, de les appeler — certains n’avaient que le téléphone —, soit par téléphone, soit par SMS, ça leur a donné un peu le sentiment d’exister par eux-mêmes et pas par la classe. Et on le voit bien, quand je regarde les relevés — avec mes élèves, on a un contact assez particulier en milieu professionnel, ils ont un mail qui leur est dédié et un numéro de téléphone, — je suis passé de 200 SMS à 1 700 SMS en confinement. Mais en tout cas, ils ont été beaucoup d'élèves à être là et à considérer qu'ils n'étaient pas seuls, parce que le contexte familial n'est pas toujours évident et cadré pour certains.

HA | Peut-être, ont-ils changé de regard aussi sur vous ? David Lannoote, est-ce que vous avez changé de posture, finalement, pendant cette période ? Il y a peut-être eu un mélange de personnel et de professionnel. Est-ce qu'il y a des choses qui vont rester de cette période-là ?

DL | Très vite il y a eu une individualisation du rapport à l'élève. Plutôt que de s'adresser au groupe classe, on s'adressait directement à l'élève puisque les échanges à travers les messageries étaient personnalisés. Et de façon très symbolique, mes courriers sont passés de la signature avec une formule de politesse « cordialement » à quelque chose qui était la formule « amicalement ». Parce qu’effectivement, on partageait autour de la situation, au-delà du cadre scolaire, les inquiétudes, les difficultés pour l'approvisionnement en matière de nourriture, les inquiétudes… parce qu'il y avait un tonton qui était malade ou parce qu’on s'était mis à tousser… Face au partage des élèves, bien sûr, je me suis retrouvé dans la situation de partager parce qu’au téléphone : « Vous toussez ? – Hé bien, oui, je tousse… », j'avais attrapé mal au dos, et effectivement, on a encore renforcé ce lien de l'enseignant et le rapport à l'élève.

HA | Mais qu'est-ce qu'il va en rester, selon vous, à partir de la rentrée ? Est-ce que vous allez évoluer, vous aussi, dans votre façon de vous adresser à eux, dans les outils que vous avez utilisés pour communiquer avec eux ?

DL | Sur la rentrée prochaine, il y a toujours ce problème de savoir comment elle va se passer. Savoir si on va retourner dans, comme on utilise l'expression, « le monde d'avant », ou s’il va falloir dès le départ établir des nouvelles stratégies pour créer un nouveau rapport à l'élève, une nouvelle façon de vivre ensemble, avec des masques, avec des distances… Et là, ça va être un peu plus compliqué, par rapport à l'actualité et ce qu'on nous annonce, avec peut-être une deuxième vague, c'est certain que je pense réutiliser des ficelles qui ont été inventées pendant cette période-là, de telle façon à ce que les élèves, très rapidement, puissent développer ce lien. Je pense que si ça a bien fonctionné, c'est parce que ce lien existait. Le challenge, ça va être de recréer ce lien mais de façon beaucoup plus rapide, au mois de septembre, au cas où on serait confiné, par exemple au mois d'octobre.

HA | C'est vrai que cette période difficile est loin d'être terminée. Il y a aussi pas mal d’incertitudes pour les jeunes qui vont rentrer sur le marché du travail, avec une crise qui s'annonce, et pour les élèves de lycée professionnel on peut imaginer que ça va être assez présent. Il va falloir leur donner des armes, de la confiance, les rassurer. Aziz Jellab, est-ce que ça peut faire partie, encore plus, du métier d'enseignant, ce rôle de réassurance, de donner confiance ?

AJ | Il y aura eu, effectivement, un effet important de cette crise. Forcément, ça interroge la relation entre ce qui se passe dans l'école et ce qui se passe en dehors de l'école. On l’a bien vu, par exemple, — et les témoignages des professeurs le confirment —, que finalement, depuis longtemps, on essaie de développer un meilleur partenariat, une meilleure relation voire coéducation, entre l'école et les parents. Et là on a vu comment la relation s'est personnalisée, s'est individualisée, en ce moment. Et finalement les enseignants, les professeurs, ont un peu plus découvert les conditions de vie des élèves et on a plus ramené, d'une certaine manière, les enseignants vers les parents. Ce qui m’amène, évidemment, à penser que cette relation qui s'est instaurée, interroge aussi ce qu'on a pu appeler à un moment donné « la continuité pédagogique » et de savoir : « Qu'est-ce qu'on dégage aujourd'hui en matière de professionnalité enseignante ? ». Par exemple, il y a un élément qui m'a paru important, et sur lequel les enseignants pourraient revenir, c’est la question de l'évaluation. On a bien vu que, très vite, les professeurs ne se sont plus embarrassés des questions sur ce qu'ils pourraient évaluer pour noter les élèves mais qu’ils étaient plus dans une évaluation formative. C'est-à-dire de savoir si les élèves peuvent travailler chez eux personnellement, individuellement. C'est un premier point. Le deuxième, qui me semble important et qui est celui, justement, des relations avec les familles… J’ai utilisé, j'utiliserais bien cette expression quand on parle des parents parce que souvent il y a… au lycée professionnel, on le sait, il y a souvent l'idée que les parents sont un peu éloignés du milieu scolaire et qu'il faut pacifier les relations pour les accueillir. Mais j'ai entendu des parents d'élèves du lycée professionnel qui ont dit que finalement cette expérience les a un peu confortés dans le rôle de parents, c'est-à-dire en termes de légitimité, et ça va rapprocher sans doute un peu plus les parents des enseignants. Alors j'ai utilisé une expression qui est de dire : « Des parents se sont sentis un peu spécialistes par obligation. » J'entends par là, « spécialiste par obligation »… En général les parents disent : « Je ne suis pas spécialiste en histoire ou en mathématiques, etc. » alors que l'enjeu n'est pas d'être spécialiste mais de dire : « J'accompagne mon enfant quand il est en train de travailler pour pouvoir créer les conditions d'apprentissage. » Et là, il y a sans doute quelque chose qui va se jouer par la suite pour, justement, favoriser ce contact, et c'est bien. Et puis la troisième chose que je verrai au niveau de cette évolution c'est le fait que malgré tout, si le distanciel a pu apporter des réponses dans cette période de crise, évidemment il ne remplace pas le présentiel. Et la question qui va se poser c'est comment on articule le présentiel avec du distanciel, et ça je crois que les enseignants ont très vite pris la mesure, notamment de l'importance du numérique, pas simplement pour enseigner, c'est aussi le numérique pour s'assurer que ça permet aux élèves d'apprendre. Ce n'est pas exactement la même chose.

HA | Justement, vous avez évoqué beaucoup de choses, je propose qu'on revienne sur les pratiques de classe et sur l'évaluation, parce que le lycée professionnel est souvent un laboratoire, on expérimente beaucoup de choses, il faut innover face à un public qui est peut-être plus difficile à capter. David Lannoote, est-ce que vous avez le sentiment que certains élèves ont plus trouvé leur compte dans l'enseignement à distance pendant le confinement ? Et à votre avis, pourquoi, si c'est le cas ?

DL | Dans le travail à distance il y a beaucoup d'élèves qui se sont révélés puisqu’ils pouvaient s'exprimer avec le temps qu'ils voulaient et toujours la possibilité de nous contacter avec un regard bienveillant pour savoir comment rectifier leur travail et l'améliorer. C'est à la fois une possibilité de travailler qu'on développe en présentiel, avec eux, mais qui là, avec le travail à distance, permettait pour eux — on le sentait bien —, d'avoir accès à d'autres sources d'information qui peuvent être aussi bien le numérique que le grand frère, le cousin, le voisin ou un parent… On a vu, globalement, une amélioration du travail avec une réflexion — moi, je suis professeur de lettres et d’histoire —, à un travail un peu plus poussé sur l'expression, sur la langue, et on a vraiment senti des élèves qui pouvaient progresser. De la même façon, pour ces élèves-là, le volume horaire consacré au travail qu'on leur donnait était libre. Moi, je donnais du travail pour l'équivalent du temps de présence en cours mais je vois bien que j'avais des élèves qui passaient beaucoup plus de temps au travail que je leur confiais. J’avais, par exemple, développé une séquence qui permettait d'impliquer les parents autour de récits sur comment les parents avaient vécu le 11 septembre 2001, et les élèves avaient ce travail d'enquête, de formulation des questions… J'ai beaucoup de parents qui se sont prêtés au jeu. Ce qui fait que quand j'ai demandé à établir le parallèle avec la situation de confinement, je n'ai même pas eu besoin… ils avaient déjà compris où je voulais les emmener. Maintenant, je vais éviter de faire de l'angélisme puisqu'on s'est aperçu lors des conseils de classe que si je pouvais avoir des élèves qui consacraient beaucoup de temps à un travail sur une séquence, ils pouvaient négliger complètement le travail dans une autre matière en fonction du lien avec l'enseignant, on l'a déjà dit, mais aussi de l'attractivité de la séquence ou de choix personnels. Par exemple, des élèves qui avaient décidé qu’étant en enseignement professionnel, il fallait privilégier le travail dans les matières professionnelles et que finalement l'enseignement général n'était pas une priorité.

HA | Donc ils ont trouvé un peu leur compte dans un lycée à la carte, avec un rythme qui était plus adapté, finalement, à leurs besoins, à leurs envies. Miguel Pyram, vous avez mis pas mal de choses en place, notamment, autour de l'évaluation… Aziz Jellab parlait des modalités d'évaluation qui étaient plus sur les compétences, les savoir-faire, l'autonomie, que, peut-être, sur les savoirs. Est-ce que vous pouvez nous dire ce que vous avez mis en place pendant cette période et que vous allez poursuivre à la rentrée ?

MP | Oui. Tout d’abord, j'ai eu la chance, comme je suis formateur académique, de m'intéresser au numérique, de préparer mes élèves en amont — je ne savais pas qu'il y aurait une crise sanitaire bien sûr —, mais dès le début d'année, en fonction du profil d'élèves que j'ai reçus, — des élèves migrants, des élèves avec un peu plus de difficulté —, j'ai mis en place une pédagogie différenciée. Et pour cela, je passais par des éléments numériques, les LearningApps, des Padlet et des Quizlet. Ce qui fait que quand le confinement est arrivé, mes élèves ont pu réinvestir ces équipements et la question s'est posée, effectivement, pour l'évaluation. Et ces outils m'ont permis de repenser mon évaluation que je faisais en cours via le PCC, l'évaluation par contrat de confiance. J'ai des élèves qui sont meurtris par le système scolaire et certains ont la sensation de ne pas être justement rémunérés par leur travail quand ils sont évalués… À savoir la fameuse phrase : « Je ne comprends pas la note que j'ai eue, j'ai beaucoup travaillé. » Et avec l’outil numérique, par exemple Kahoot!, que j'ai mis en place, je construisais l'évaluation avec les élèves.

HA | Est-ce que vous pouvez nous repréciser ce qu’est le Kahoot! ?

MP | Le Kahoot!, c'est une sorte de logiciel coopératif en ligne, où on peut construire une évaluation en quiz ou en une enquête envers les élèves. Les élèves voient directement les réponses, de manière interactive, de tout le groupe. On peut aussi les challenger, c'est-à-dire que s'il y a une évaluation par système de points, l'élève qui répond le plus vite et le plus juste se voit gratifié et voit monter son podium, ce qui fait que ça augmente l’évolution de certains élèves qui essayent de se challenger et essaient d'être coopératifs sans forcément être négatifs, mais essayent d'aller au-delà de l'autre. Ce qui fait que ce Kahoot!, quand je le mettais deux semaines avant l'évaluation, que je leur promettais, par exemple, les trente questions qu'il y aurait à l'évaluation, le Kahoot! en présenterait vingt-cinq et je leur garantissais que s'ils travaillaient, ils pouvaient réinvestir vraiment leur apprentissage. Certains élèves avaient le droit de se connecter autant de fois qu'ils le voulaient sur le Kahoot! pendant toute la semaine, pour s'améliorer jusqu’à arriver à un score honorable. Le jour de l'évaluation ils avaient deux ou trois questions de plus. J'ai vu beaucoup d'élèves se connecter une dizaine de fois pour préparer leur évaluation, ce qu’ils ne faisaient pas forcément quand il y avait une évaluation classique. Ce principe d'évaluation sans notes formatives m'a permis de récupérer beaucoup d'élèves qui ne se sentaient pas très bien dans le groupe ou qui ne se sentaient pas forcément à hauteur égale de certains du groupe. Et sur mes douze élèves, je n'ai eu qu’un élève avec qui, entre guillemets, on a un peu perdu le contact. Mais en tout cas, l'évaluation a été repensée dans ce sens, pas forcément une évaluation groupée mais toujours une évaluation de groupe, chacun à son rythme. Repenser l'évaluation que je remettrais, à la rentrée, parce que, le distanciel m'a permis de voir différemment mon évaluation. Je pense que je vais continuer mes périodes pédagogiques en hybride, c'est très important pour les élèves.

HA | Justement Aziz Jellab, est-ce que vous pensez qu’il y a eu une relation un peu différente au collectif pendant cette période ? Est-ce que vous pensez que ça peut être une opportunité pour réfléchir différemment sur ce qu'on fait en temps collectif, ce qu'on fait en temps individuel à distance, en petits groupes ? Est-ce que ça peut faire bouger un petit peu l'organisation type de la classe ?

AJ | Oui alors un des apprentissages que les élèves font de façon informelle dès leur jeune âge, c'est un peu une certaine compétition scolaire. Il y a une sorte de classement qui conduit parfois certains élèves à se dire : « Je ne me sens pas capable de », et donc il y a des formes de découragement qui s'installent chez une partie des élèves. Là, les témoignages qu'on voit et puis les observations qu'on a pu faire auprès d'autres enseignants montrent que cette expérience du confinement a réinterrogé la question du lien entre l'individuel et le collectif. Et on peut dire que l'individualisation a, sans doute, amené beaucoup d'enseignants à réinterroger les stratégies d'apprentissage des élèves plus fortement qu'auparavant. Parce que vous savez… On peut le dire, depuis le milieu des années 90 on est passé, pour résumer, de ce qu'on pourrait appeler des pédagogies de l'enseignement aux pédagogies de l'apprentissage. Or, les pédagogies de l'apprentissage sont sans doute beaucoup plus complexes à mettre en œuvre parce que ça suppose de la part de l'enseignant de tenir compte de chaque stratégie chez chaque élève. Ce qui n'est pas toujours évident quand on a une classe. Et là, on voit bien qu'à travers les exemples d'une évaluation qui amène l'élève à s’auto-évaluer, l'enseignant entre avec l’élève dans une autre démarche et cette démarche est de nature aussi à interroger les pratiques d'enseignement. Et de ce point de vue, on peut dire que cette relation entre l'individuel et le collectif-classe est réinterrogée à partir de cette expérience. Je pense qu’à travers la rentrée et puis lors du présentiel, les enseignants vont aussi tenir compte de cette petite expérience pour pouvoir repenser les modalités d'accompagnement et de progression. L'autre élément — le témoignage qu’on vient d’entendre est extrêmement intéressant —, c'est que quand on voit les élèves de lycée professionnel, en général, pour eux, la compétition n'est pas quelque chose, entre guillemets, de naturelle. Mais quand on introduit une approche qui est plus centrée sur : « J'essaie de voir comment je peux m'améliorer vis-à-vis des autres, sans forcément qu'il y ait un classement », c'est quelque chose qui donne des résultats intéressants et, de ce point de vue, je pense que le métier d'enseignant et au-delà du lycée professionnel, sera sans doute impacté par cette évolution. Évidemment, le rôle du numérique interroge. Parce qu’on parle beaucoup du numérique, c'est très bien. Mais le numérique peut avoir aussi des finalités qui ne sont pas seulement des finalités d'apprentissage mais ça peut être aussi des finalités ludiques, et on a vu des élèves qui à partir des stratégies ludiques passent vers le sérieux, à travers cette modalité de travail où ils réalisent qu’à un moment donné, apprendre c'est aussi grandir. On le voit bien à travers ces témoignages.

HA | Pour finir, très rapidement, qu'est-ce que l'institution, l'encadrement, l'inspection, peut faire à partir de cette expérience-là ? Comment est-ce qu'elle peut diffuser, encourager, ces pratiques innovantes, ces nouvelles modalités d'enseignement ?

AJ | Le métier d'enseignant est un métier qui ne s'improvise pas. C'est quelque chose qui se construit. Il se forge aussi à travers l'expérience. Et je crois qu’un des éléments qui pourrait être intéressant et sur lequel l'institution scolaire va se pencher, c'est de savoir comment cette expérience a modifié le travail des enseignants en termes de relations quand il s'agit de penser la relation enseigner/apprendre. C'est évidemment un élément qui va revenir au centre des interrogations. Ça va aussi amener une réflexion sur le métier d'enseignant au XXIe siècle autour de : « Comment on travaille à la dimension collective des apprentissages ? » Parce qu'on a bien vu que lorsque les élèves sont seuls et quand ils sont en groupes, il y a aussi des effets de groupe sur les apprentissages — je pense que ça se pose beaucoup en lycée professionnel cette question-là. Et c'est quelque chose qui n'est pas toujours, de mon point de vue, suffisamment perçu, y compris par l'encadrement, qui pourrait être aussi un élément intéressant d'observation pour dire que quand on met les élèves en activité, il ne s'agit pas seulement d'apprendre individuellement, on peut aussi les encourager aux apprentissages collectifs et c'est à partir de là qu’on peut aussi dégager un certain nombre d'approches pour penser, justement, les apprentissages réussis. Et j'ai vu beaucoup d'élèves — et on a, ici, des témoignages qui le confortent —, qui n'étaient pas vraiment très actifs, qui étaient même en retrait quand ils étaient au collège et si, tant au lycée professionnel, ils se sont révélés c’est parce que les conditions sont là pour leur permettre, justement, de s'approprier des savoirs et de grandir en faisant. D'une certaine manière, quand on parle du vivre-ensemble, ça nous invite à avoir une réflexion sur le faire-ensemble, et le faire-ensemble ça se construit aussi dans l'école. C'est peut-être la piste qu'il faudra aussi explorer par la suite.

HA | Merci beaucoup à vous trois pour ces éclairages. On a hâte de voir ce qu'il va se passer l'année prochaine et comment toutes ces expérimentations pourront trouver des développements au cours de l'année. Merci à tous ceux et toutes celles qui nous écoutent, c'était « Réinventer le métier d'enseignant en lycée professionnel » un épisode d’Extra Classe.

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