Retour en classe : Quels dispositifs mettre en place pour accueillir la parole des élèves ? avec Abdennour Bidar

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Retour en classe : Quels dispositifs mettre en place pour accueillir la parole des élèves ? avec Abdennour Bidar

Gestion de l’humain. Avec la réouverture des établissements scolaires, de nombreux enseignants se retrouvent confrontés à une situation complexe : la gestion du protocole sanitaire, le retour des élèves en classe mais aussi la poursuite de l’enseignement à distance. Comment accueillir les émotions d’élèves, parfois choqués, quand on n’est pas toujours préparé à recueillir cette parole ? Quels dispositifs faut-il mettre en place ? Quelques pistes de réflexion par Abdennour Bidar, philosophe et inspecteur général de l'éducation, du sport et de la recherche.

La transcription de cet épisode est disponible après les crédits.

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Interview animée en mai 2020 par : Laëtitia Pourel  

Directrice de publication : Marie-Caroline Missir 

Coordination et production : Hervé Turri, Luc Taramini, Magali Devance 

Mixage : Simon Gattegno 

Secrétariat de rédaction : Valérie Sourdieux

Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr 

© Réseau Canopé, 2020

Transcription :

LAËTITIA POUREL | Après la réouverture des établissements scolaires, de nombreux enseignants se retrouvent confrontés à une situation complexe avec entre autres, la gestion du protocole sanitaire, le retour des élèves en classe, mais aussi la poursuite de l'enseignement à distance. Comment accueillir les émotions d’élèves parfois choqués, quand on n'est pas toujours préparés à recueillir cette parole ? Quel dispositif faut-il mettre en place ? Pour tenter de répondre à ces questions, nous sommes en ligne avec Abdennour Bidar, docteur en philosophie, inspecteur général de l'Éducation nationale. Abdennour Bidar, bonjour ! Quel regard portez-vous aujourd'hui sur les dispositifs qu'il faut envisager, qu'il faudrait mettre en place au sein de l'école ou des établissements pour accompagner les élèves en sachant que l'approche d'un écolier n'est évidemment pas la même que pour un lycéen ?

ABDENNOUR BIDAR | Ce qui paraît crucial, c'est que nous, l'institution scolaire, nous choisissions le bon périmètre de cet accompagnement du retour des élèves en classe, c'est-à-dire que, il y a évidemment tout l'aspect et toute la dimension sanitaire. Mais il y a également la dimension pédagogique et la dimension de l'accompagnement pédagogique. Et à cet égard, j'ai réfléchi à un dispositif qui permet d'accompagner précisément la parole des élèves, d’accueillir la parole des élèves, d'instituer ou d'ouvrir tous les espaces de discussions qui seront nécessaires pour que nous aidions nos élèves à acquérir une bonne intelligibilité, une intelligibilité suffisante de l'événement par lequel nous sommes passés ou par lequel nous passons. Lorsque je réfléchis à ce dispositif et à ses finalités pédagogiques, je pense notamment à l'ouverture de ce que je viens d'appeler des espaces de discussion et des temps de discussion, mais il ne s'agira pas d'ouvrir d'emblée sans préparation un ou des espaces de discussion en classe avec les élèves, sans une étape préalable, et ce d'autant moins que l'expérience du confinement aura pu être particulièrement éprouvante pour certains élèves. C'est-à-dire que la discussion que nous allons conduire avec les élèves se prépare en amont. Et à cet égard, il apparaît indispensable que les discussions qui vont avoir lieu entre les professeurs et les élèves sur la pandémie, le confinement, les enjeux, etc., soient précédées de l'ouverture d'un espace de parole pour l'équipe éducative elle-même, élargie à l'ensemble des personnels. C’est-à-dire que très concrètement, à l'intérieur d'une école, à l'intérieur d'un établissement, ces personnels devront pouvoir disposer d'un lieu ouvert et d'un ou de plusieurs temps de concertation organisés par la direction de l'école ou de l'établissement, et avant même qu'on se retrouve entre guillemets devant les élèves, un lieu et un temps ou des lieux ou des temps où soient clarifiés, d'abord et ensemble par et pour l'équipe éducative elle-même, les objectifs, les modalités et les finalités des discussions qui vont être ouvertes avec les élèves. Je m’arrête un instant, si vous le voulez bien, sur cette question des finalités qui demande donc à être thématisée en amont, comme je le disais. Cette finalité est pédagogique, c'est-à-dire qu'il s'agit que, à travers ces discussions conduites avec les élèves, ceux-ci disposent d'un surcroît de compréhension, d'intelligibilité de l'événement qu’ils viennent de vivre et dont notre société n'est pas encore sortie, en tenant compte du fait très important et sensible, que comme les adultes, ces élèves ont été exposés pendant le confinement à un flux ininterrompu d'informations diverses, même un véritable trop plein, qui a pu générer beaucoup de sentiments difficiles à assumer, qui a pu générer à la fois stress, confusion, etc. Et d'ailleurs, après avoir été isolé pendant une période aussi longue il est prévisible — et nous devons donc non seulement nous y attendre mais nous y préparer —, que les questions des élèves et leur ressenti entre guillemets explosent en s'exprimant de manière désordonnée et éruptive.

LP | Quels sont les enjeux pour mener au mieux ces discussions en classe ?

AB | À mon sens, il y a au moins deux enjeux majeurs pour cette discussion à conduire en classe. D'une part, et je dirais non seulement d’une part mais dans un premier temps, il s'agira d'accueillir — le mot me paraît non seulement beau mais juste —, accueillir l'expression des émotions des élèves. L'expression de leur peur, l'expression de leur chagrin, l'expression de leur colère, l'expression de leur désarroi, etc. Et d’accueillir non seulement l'expression de ces émotions mais d'accueillir la parole libre et spontanée de ces élèves, ne pas les assaillir d'emblée avec un questionnement qui serait un questionnement qui ne serait pas le leur. Donc accueillir la parole libre et spontanée des élèves, être ouvert à leur propres questionnements, à leurs propres soucis, à ce qui a cristallisé leurs inquiétudes et leurs interrogations. Et puis d'autre part, les aider, ce faisant, en même temps, à cultiver leur jugement, à cultiver leur esprit critique, à cultiver leur discernement de deux manières, ou à deux égards. D'abord, en les aidant, parce que ça ne va pas de soi, à formuler leurs ressentis et leurs idées, à y mettre de l'ordre si vous voulez, à mettre des mots sur les choses, à les nommer et puis, deuxièmement les aider également à prendre, — ce qui a été très difficile pendant une période où tout le monde était sous tension —, le recul, la distance nécessaire vis-à-vis de tout ce que, comme nous, ils ont vu et entendu. Et donc voilà, si vous voulez, ce qui à mon sens demandera à être thématisé d'abord au sein de l'équipe éducative, pour ensuite être mise en œuvre avec les élèves. Et d'ailleurs, à cet égard, j'ajouterai simplement que la réunion préalable de tous les personnels, l'ouverture pour l'équipe éducative d'un espace de concertation aura une vocation qui sera d'offrir un lieu ouvert également aux propres questionnements des personnels.

LP | Voulez-vous dire qu'on va d'abord gérer peut-être les adultes avant d'accueillir les élèves ? Il y a d'abord cette phase de préparation qui vous semble très important ?

AB | Absolument indispensable. Et là je dirais alors, non seulement gérer mais organiser un véritable temps de réflexions collectif parce que les adultes eux-mêmes ont leurs propres questionnements. Ils peuvent ressentir également le besoin d'exprimer d'éventuelles difficultés auxquelles ils auront été confrontés pendant le confinement, de faire mention de leurs dispositions psychologiques et morales : est-ce qu'ils sont en situation ou pas d'aller se présenter devant les élèves et d'assumer une discussion avec les élèves sur tous ces sujets sensibles qui nous ont touchés ? Et donc je crois que la vocation de cette réunion préalable, de cette concertation préalable des équipes éducatives sera de nous mettre en capacité ensuite de répondre, à la fois de manière sereine et empathique, aux interrogations des élèves, tout en leur permettant d'exprimer leurs émotions. Si je résume d'une formule, je dirais que seuls des adultes apaisés pourront être des adultes apaisants.

LP | Dans ce cas-là, quelles thématiques, quels objectifs formaliser pour structurer les discussions, quelques notions rapidement ?

AB | Si vous le voulez bien, nous avons parlé déjà de ces objectifs et de ces finalités, mais de la manière la plus concrète, il me semble qu'il y a tout un ensemble de questions et tout un ensemble de notions sur lesquelles la discussion peut prendre appui, à partir desquels la discussion peut s'élancer. Il y a d'abord des questions qui sont relatives tout simplement au sens de l'événement. On peut demander aux élèves s'ils ont compris les raisons pour lesquelles les populations de différents pays du monde, sur tous les continents, ont été confinés. Quelles sont ces raisons ? On peut leur demander ce qu'ils ont compris ou pas compris dans ce qui vient de se passer. On peut leur demander également, toujours concernant le sens ou en vue d'une clarification du sens, ce à quoi ils ont pensé pendant ce confinement. On peut leur demander également, parmi tout ce qu'ils ont entendu dans les médias ou dans la bouche des adultes, ce qui les a fait particulièrement réfléchir, ce qui les a questionnés, ce qui les a dérangés, ce qui les a émus. Et puis enfin, je crois qu'il n'est pas inutile de leur demander ce que l'expérience a pu leur apprendre personnellement sur eux-mêmes, sur la société et pourquoi pas sur la vie en général.

LP | Dans cette perspective, est-ce que vous avez peut-être un exemple d'une ou deux questions très concises, qui pourraient être abordées en classe ?

AB | Déjà, la première question qui me vient à l'esprit touche l'expérience du confinement. Comment avez-vous vécu le confinement ? Est-ce que vous l'avez vécu comme une épreuve de privation de liberté ou au contraire comme la chance d'organiser votre temps de manière un peu moins contrainte, ou un peu plus libre que d'habitude ? Est-ce que — je continue sur ces questions extrêmement concrètes et sensibles —, est-ce que vous vous êtes sentis plutôt isolés ou plutôt entourés ? Comment avez-vous vécu le fait de passer de relations qui sont des relations, alors nous, on dit en présentiel, c'est-à-dire de relation de présence physique à ces relations qui se sont virtualisées, c'est-à-dire à la relation par internet avec vos professeurs, avec vos camarades, etc. ? Qu'avez-vous ressenti, quelles émotions, sentiments avez-vous éprouvés ? Comment cela a changé vos habitudes de vie ? Qu'est-ce que vous avez fait que vous ne faites pas d'habitude ? Est-ce que vous avez trouvé le temps long ? Simplement cette question-là : est-ce que vous avez trouvé le temps long ? Et d'ailleurs la question du temps, de la façon dont on a vécu le temps, le passage du temps, vécu forcément différemment est cruciale. Est-ce que vous avez, par exemple, senti l'opportunité pendant ce confinement d'un rythme de vie qui vous conviendrait mieux ? Et pourquoi, le cas échéant ? Donc, ce sont des questions véritablement très simples.

LP | Abdennour Bidar, je vous remercie pour ces pistes qui aideront, je l’espère, les enseignants qui nous écoutent à accompagner la parole des élèves.

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Gestion de l’humain. Avec la réouverture des établissements scolaires, de nombreux enseignants se retrouvent confrontés à une situation complexe : la gestion du protocole sanitaire, le retour des élèves en classe mais aussi la poursuite de l’enseignement à distance. Comment accueillir les émotions d’élèves, parfois choqués, quand on n’est pas toujours préparé à recueillir cette parole ? Quels dispositifs faut-il mettre en place ? Quelques pistes de réflexion par Abdennour Bidar, philosophe et inspecteur général de l'éducation, du sport et de la recherche.

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LAËTITIA POUREL | Après la réouverture des établissements scolaires, de nombreux enseignants se retrouvent confrontés à une situation complexe avec entre autres, la gestion du protocole sanitaire, le retour des élèves en classe, mais aussi la poursuite de l'enseignement à distance. Comment accueillir les émotions d’élèves parfois choqués, quand on n'est pas toujours préparés à recueillir cette parole ? Quel dispositif faut-il mettre en place ? Pour tenter de répondre à ces questions, nous sommes en ligne avec Abdennour Bidar, docteur en philosophie, inspecteur général de l'Éducation nationale. Abdennour Bidar, bonjour ! Quel regard portez-vous aujourd'hui sur les dispositifs qu'il faut envisager, qu'il faudrait mettre en place au sein de l'école ou des établissements pour accompagner les élèves en sachant que l'approche d'un écolier n'est évidemment pas la même que pour un lycéen ?

ABDENNOUR BIDAR | Ce qui paraît crucial, c'est que nous, l'institution scolaire, nous choisissions le bon périmètre de cet accompagnement du retour des élèves en classe, c'est-à-dire que, il y a évidemment tout l'aspect et toute la dimension sanitaire. Mais il y a également la dimension pédagogique et la dimension de l'accompagnement pédagogique. Et à cet égard, j'ai réfléchi à un dispositif qui permet d'accompagner précisément la parole des élèves, d’accueillir la parole des élèves, d'instituer ou d'ouvrir tous les espaces de discussions qui seront nécessaires pour que nous aidions nos élèves à acquérir une bonne intelligibilité, une intelligibilité suffisante de l'événement par lequel nous sommes passés ou par lequel nous passons. Lorsque je réfléchis à ce dispositif et à ses finalités pédagogiques, je pense notamment à l'ouverture de ce que je viens d'appeler des espaces de discussion et des temps de discussion, mais il ne s'agira pas d'ouvrir d'emblée sans préparation un ou des espaces de discussion en classe avec les élèves, sans une étape préalable, et ce d'autant moins que l'expérience du confinement aura pu être particulièrement éprouvante pour certains élèves. C'est-à-dire que la discussion que nous allons conduire avec les élèves se prépare en amont. Et à cet égard, il apparaît indispensable que les discussions qui vont avoir lieu entre les professeurs et les élèves sur la pandémie, le confinement, les enjeux, etc., soient précédées de l'ouverture d'un espace de parole pour l'équipe éducative elle-même, élargie à l'ensemble des personnels. C’est-à-dire que très concrètement, à l'intérieur d'une école, à l'intérieur d'un établissement, ces personnels devront pouvoir disposer d'un lieu ouvert et d'un ou de plusieurs temps de concertation organisés par la direction de l'école ou de l'établissement, et avant même qu'on se retrouve entre guillemets devant les élèves, un lieu et un temps ou des lieux ou des temps où soient clarifiés, d'abord et ensemble par et pour l'équipe éducative elle-même, les objectifs, les modalités et les finalités des discussions qui vont être ouvertes avec les élèves. Je m’arrête un instant, si vous le voulez bien, sur cette question des finalités qui demande donc à être thématisée en amont, comme je le disais. Cette finalité est pédagogique, c'est-à-dire qu'il s'agit que, à travers ces discussions conduites avec les élèves, ceux-ci disposent d'un surcroît de compréhension, d'intelligibilité de l'événement qu’ils viennent de vivre et dont notre société n'est pas encore sortie, en tenant compte du fait très important et sensible, que comme les adultes, ces élèves ont été exposés pendant le confinement à un flux ininterrompu d'informations diverses, même un véritable trop plein, qui a pu générer beaucoup de sentiments difficiles à assumer, qui a pu générer à la fois stress, confusion, etc. Et d'ailleurs, après avoir été isolé pendant une période aussi longue il est prévisible — et nous devons donc non seulement nous y attendre mais nous y préparer —, que les questions des élèves et leur ressenti entre guillemets explosent en s'exprimant de manière désordonnée et éruptive.

LP | Quels sont les enjeux pour mener au mieux ces discussions en classe ?

AB | À mon sens, il y a au moins deux enjeux majeurs pour cette discussion à conduire en classe. D'une part, et je dirais non seulement d’une part mais dans un premier temps, il s'agira d'accueillir — le mot me paraît non seulement beau mais juste —, accueillir l'expression des émotions des élèves. L'expression de leur peur, l'expression de leur chagrin, l'expression de leur colère, l'expression de leur désarroi, etc. Et d’accueillir non seulement l'expression de ces émotions mais d'accueillir la parole libre et spontanée de ces élèves, ne pas les assaillir d'emblée avec un questionnement qui serait un questionnement qui ne serait pas le leur. Donc accueillir la parole libre et spontanée des élèves, être ouvert à leur propres questionnements, à leurs propres soucis, à ce qui a cristallisé leurs inquiétudes et leurs interrogations. Et puis d'autre part, les aider, ce faisant, en même temps, à cultiver leur jugement, à cultiver leur esprit critique, à cultiver leur discernement de deux manières, ou à deux égards. D'abord, en les aidant, parce que ça ne va pas de soi, à formuler leurs ressentis et leurs idées, à y mettre de l'ordre si vous voulez, à mettre des mots sur les choses, à les nommer et puis, deuxièmement les aider également à prendre, — ce qui a été très difficile pendant une période où tout le monde était sous tension —, le recul, la distance nécessaire vis-à-vis de tout ce que, comme nous, ils ont vu et entendu. Et donc voilà, si vous voulez, ce qui à mon sens demandera à être thématisé d'abord au sein de l'équipe éducative, pour ensuite être mise en œuvre avec les élèves. Et d'ailleurs, à cet égard, j'ajouterai simplement que la réunion préalable de tous les personnels, l'ouverture pour l'équipe éducative d'un espace de concertation aura une vocation qui sera d'offrir un lieu ouvert également aux propres questionnements des personnels.

LP | Voulez-vous dire qu'on va d'abord gérer peut-être les adultes avant d'accueillir les élèves ? Il y a d'abord cette phase de préparation qui vous semble très important ?

AB | Absolument indispensable. Et là je dirais alors, non seulement gérer mais organiser un véritable temps de réflexions collectif parce que les adultes eux-mêmes ont leurs propres questionnements. Ils peuvent ressentir également le besoin d'exprimer d'éventuelles difficultés auxquelles ils auront été confrontés pendant le confinement, de faire mention de leurs dispositions psychologiques et morales : est-ce qu'ils sont en situation ou pas d'aller se présenter devant les élèves et d'assumer une discussion avec les élèves sur tous ces sujets sensibles qui nous ont touchés ? Et donc je crois que la vocation de cette réunion préalable, de cette concertation préalable des équipes éducatives sera de nous mettre en capacité ensuite de répondre, à la fois de manière sereine et empathique, aux interrogations des élèves, tout en leur permettant d'exprimer leurs émotions. Si je résume d'une formule, je dirais que seuls des adultes apaisés pourront être des adultes apaisants.

LP | Dans ce cas-là, quelles thématiques, quels objectifs formaliser pour structurer les discussions, quelques notions rapidement ?

AB | Si vous le voulez bien, nous avons parlé déjà de ces objectifs et de ces finalités, mais de la manière la plus concrète, il me semble qu'il y a tout un ensemble de questions et tout un ensemble de notions sur lesquelles la discussion peut prendre appui, à partir desquels la discussion peut s'élancer. Il y a d'abord des questions qui sont relatives tout simplement au sens de l'événement. On peut demander aux élèves s'ils ont compris les raisons pour lesquelles les populations de différents pays du monde, sur tous les continents, ont été confinés. Quelles sont ces raisons ? On peut leur demander ce qu'ils ont compris ou pas compris dans ce qui vient de se passer. On peut leur demander également, toujours concernant le sens ou en vue d'une clarification du sens, ce à quoi ils ont pensé pendant ce confinement. On peut leur demander également, parmi tout ce qu'ils ont entendu dans les médias ou dans la bouche des adultes, ce qui les a fait particulièrement réfléchir, ce qui les a questionnés, ce qui les a dérangés, ce qui les a émus. Et puis enfin, je crois qu'il n'est pas inutile de leur demander ce que l'expérience a pu leur apprendre personnellement sur eux-mêmes, sur la société et pourquoi pas sur la vie en général.

LP | Dans cette perspective, est-ce que vous avez peut-être un exemple d'une ou deux questions très concises, qui pourraient être abordées en classe ?

AB | Déjà, la première question qui me vient à l'esprit touche l'expérience du confinement. Comment avez-vous vécu le confinement ? Est-ce que vous l'avez vécu comme une épreuve de privation de liberté ou au contraire comme la chance d'organiser votre temps de manière un peu moins contrainte, ou un peu plus libre que d'habitude ? Est-ce que — je continue sur ces questions extrêmement concrètes et sensibles —, est-ce que vous vous êtes sentis plutôt isolés ou plutôt entourés ? Comment avez-vous vécu le fait de passer de relations qui sont des relations, alors nous, on dit en présentiel, c'est-à-dire de relation de présence physique à ces relations qui se sont virtualisées, c'est-à-dire à la relation par internet avec vos professeurs, avec vos camarades, etc. ? Qu'avez-vous ressenti, quelles émotions, sentiments avez-vous éprouvés ? Comment cela a changé vos habitudes de vie ? Qu'est-ce que vous avez fait que vous ne faites pas d'habitude ? Est-ce que vous avez trouvé le temps long ? Simplement cette question-là : est-ce que vous avez trouvé le temps long ? Et d'ailleurs la question du temps, de la façon dont on a vécu le temps, le passage du temps, vécu forcément différemment est cruciale. Est-ce que vous avez, par exemple, senti l'opportunité pendant ce confinement d'un rythme de vie qui vous conviendrait mieux ? Et pourquoi, le cas échéant ? Donc, ce sont des questions véritablement très simples.

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