Retour en classe : La pandémie comme sujet de discussion en classe avec Abdennour Bidar

Extra classe

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Retour en classe : La pandémie comme sujet de discussion en classe avec Abdennour Bidar

Gestion de l’humain. Après deux mois de confinement, pourquoi et comment faire de la pandémie de Covid-19 un sujet de conversation en classe ? Abdennour Bidar, philosophe et inspecteur général de l'éducation, du sport et de la recherche, partage sa réflexion.

La transcription de cet épisode est disponible après les crédits.

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Interview animée en mai 2020 par : Laëtitia Pourel  

Directrice de publication : Marie-Caroline Missir 

Coordination et production : Hervé Turri, Luc Taramini, Magali Devance 

Mixage : Simon Gattegno

Secrétariat de rédaction : Valérie Sourdieux

Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr 

© Réseau Canopé, 2020

Transcription :

LAËTITIA POUREL | Face à la pandémie de Covid-19, notre société connaît actuellement une période de crise, de doute. Ces inquiétudes sont également partagées par les enseignants et les élèves. Comment et pourquoi aborder ce sujet en classe ? Comment accueillir la parole des élèves ? Nous sommes en ligne avec Abdennour Bidar, docteur en philosophie, inspecteur général de l'Éducation nationale. Abdennour Bidar, bonjour ! Tout d'abord, la pandémie de Covid-19 et le confinement qui a suivi, ont-ils créé une rupture dans la dynamique de classe ?

ABDENNOUR BIDAR | Ah oui, une véritable rupture, et ce pour plusieurs raisons. Tout d'abord, l'événement même du confinement a été exceptionnel. D'une part par son ampleur mondiale et puis également par sa durée très longue — on rappelle que le confinement a duré du 17 mars au 11 mai 2020 en France —, et d'une situation de claustration et d'isolement imposée à tous, complètement inédite et qui a sans doute revêtue une véritable dimension d’épreuve pour les uns et les autres à cause de sa difficulté même. Difficulté de ne plus pouvoir sortir de chez soi, mais d'y rester entre quatre murs, privant ainsi tout le monde de la plupart des interactions habituelles que nous entretenons avec le monde, et réduisant ses interactions, en l'occurrence au minimum des relations familiales et du virtuel d'internet. Donc pour tout cela, une véritable rupture et une épreuve psychologique, notamment une rupture du mode normal ou usuel de la scolarité des élèves, qui a généré pour les adultes comme pour les enfants et les adolescents, tout un ensemble de tensions singulières, de questionnements, d'inquiétudes, et d'inquiétudes alimentées, qui plus est, par une couverture médiatique entièrement focalisée sur le sujet de la pandémie et ramenant donc continuellement les esprits à ce motif d'anxiété, voire d'angoisse. Et dès lors, on comprend pourquoi, l'école, en particulier, ne saurait, comme si de rien n’était, reprendre son cours normal sans prendre en compte le fait que les élèves vont y revenir en ayant accumulé toute cette somme de tensions et de questions qui risquerait, si elle n'était pas appréhendée et prise en charge par les équipes éducatives, de rendre les élèves intellectuellement et psychologiquement indisponibles pour les différents apprentissages.

LP | Se pose donc la question de la responsabilité dans cette préparation, responsabilité des équipes pédagogiques, quel est votre regard sur ce point ?

AB | Responsabilité de l'école tout entière, responsabilité singulière et aussi inédite pour les équipes éducatives qui sont confrontées à la nécessité que soit en classe thématisé ce qui vient d'arriver, et l'événement dans lequel nous sommes toujours. Et à partir de là pour nous tous, qui faisons partie de cette grande institution qu'est l'école, une responsabilité, l'exercice d’une véritable responsabilité, une responsabilité délicate, difficile mais incontournable à laquelle il s'agit donc de se préparer au mieux. Et à cet égard la circulaire, par exemple, du 4 mai 2020, toute récente qui est relative précisément à cette réouverture des écoles et des établissements scolaires et aux conditions de poursuite des apprentissages, explicite le sens de cette responsabilité, en précisant au préalable que, je cite la circulaire : « il est souhaitable d'ouvrir la reprise de la scolarité par des temps d'échanges qui permettront », je cite toujours la circulaire, « de sécuriser les élèves ». Et comment les sécuriser ? « En expliquant la situation, notamment pour les plus jeunes » et en trouvant évidemment à cet égard, le vocabulaire à chaque fois approprié. « D'écouter ce qu'ils ont vécu », je pense qu'on aura l'occasion d'y insister à nouveau — cette dimension d'écoute et d'accueil de la parole des élèves est particulièrement importante. « D'identifier d'éventuelles situations traumatisantes de confinement et de les signaler [bien entendu] au personnel compétent ». Et puis « d'expliquer [aux élèves] les nouvelles règles de la vie commune dans l'école et l'établissement » à présent que le confinement est terminé et que nous sommes en période de déconfinement. En particulier, ce qu'on appelle, et là encore il va falloir expliquer aux élèves ce vocabulaire, les mesures barrières, les principes de distanciation sociale, et puis évidemment des objectifs d'apprentissage jusqu’à la fin de l'année qui ont changé ou en tout cas dont la problématique se pose dans des termes nouveaux, étant donné que nous venons de passer par cette période tout à fait particulière.

LP | Justement vous disiez qu'il fallait expliquer des nouvelles règles aux élèves, qu'il y avait de nouveaux objectifs. Comment faire de la pandémie un sujet de discussion de classe ? Quelles thématiques en particulier pourront être abordées ?

AB | Le sujet est particulièrement vaste et nous n'aurons pas ici prétention à l'exhaustivité, bien entendu. Mais ce qui me semble certain et ce dont nous devons avoir conscience est que ce sujet de discussion, en l'occurrence de la pandémie et du confinement, ne saurait être abordé comme n'importe quel autre, qui n'aurait pas touché ou concerné les élèves d'aussi près. La particularité de l'événement est qu'il a impacté la vie même des élèves et leur vie même dans toute sa structuration, son organisation la plus quotidienne et ce pendant une longue période ; le confinement a duré. Et dans ces conditions, les élèves, on le comprend aisément, c'est du bon sens, en tous cas pour la plupart d'entre eux, ont un très fort besoin, aussi bien cathartique qu’intellectuelle, de parler de ce qu'ils ont vécu, de parler ensemble, d'exprimer leurs émotions, de formuler le changement produit et vécu dans leur mode de vie, de parler également de la rupture de leurs habitudes ordinaires, de la façon dont ils se sont adaptés, facilement ou difficilement à cette situation imposée. Et donc les élèves seront en demande de mettre des mots sur toute cette expérience, d'échanger sur le sujet les uns avec les autres, et non seulement les uns avec les autres, mais également avec leur maître, avec leur professeur, sur ce qu'ils ont ressenti, vécu, compris ou pas. Et alors on revient sur la question de la responsabilité. C'est-à-dire qu’il s'agira que les élèves puissent trouver à l'école un lieu, ce lieu privilégié où les adultes sont à même de les écouter, capable de les accompagner et d'abord dans cet exercice de formulation de ce qui a été ressenti et compris ou pas. Et nous allons être là, en tant qu'institution, confrontés à un exercice délicat, je le disais, sans doute même redoutable. Pourquoi ? Parce que des questions difficiles, potentiellement douloureuses, comme la question de la maladie, mais aussi celle de la mort, ne pourront être taboues ni éludées tant dans cette période, elles ont été présentes, prégnantes dans le quotidien de tous. Une des particularités de cette crise, c'est qu'elle a conféré à la mort une proximité souvent inédite. Alors que les enfants étaient confinés à leur domicile, sans donc beaucoup d'échappatoires, cette question même de la mort, avec son cortège de peurs et de risques traumatiques, a pu atteindre d'abord des proches de l'univers familial. Et n'oublions pas, cela a frappé beaucoup d'esprit, que le sujet de la mort a constitué le point focal de l'information à travers le décompte quotidien public des décès du Covid ou des suites du Covid. Ce qui a rappelé à tous que parmi les enjeux les plus cruciaux de notre temps figure la question du risque sanitaire. C'est-à-dire notamment, et là il y aura donc un sujet de discussion majeur possible avec les élèves, de risques sanitaires, c'est-à-dire tout ce qui constitue pour la santé des populations une menace potentielle, par exemple, tout ce qui est lié à la dégradation et à la pollution de l'environnement, ou bien, là en la matière, à la propagation mondiale d'un virus. Tout cela, en effet s'invite de plus en plus dans les débats publics et l'actualité que nous venons de traverser en est une manifestation particulièrement importante.

LP | Effectivement on a évoqué tout l'aspect anxiogène de cette situation, mais il y a aussi des aspects positifs qui peuvent être observés. Est-ce que vous pouvez nous parler un petit peu plus de cette approche-là ?

AB | Oui, d'autant plus volontiers qu’il ne s'agit pas d'ajouter de l'anxiété à l'anxiété, il s'agira d'être, très prudent dans notre capacité à aborder ces sujets difficiles dont je viens de parler, le sujet du risque de mort, le sujet de la maladie, etc. Et il s'agira également de faire la mesure avec tout un ensemble de sujets de discussions possibles qui eux sont, entre guillemets, positifs. Pourquoi et en quel sens ? Parce que les semaines écoulées auront pu également nourrir précisément de façon positive la compréhension du monde par les élèves, et cela malgré ce climat anxiogène installé par l'information. Parce que les mêmes médias qui nous ont beaucoup parlé de la mort, beaucoup parlé de la maladie, etc., ont tout autant mis l'accent et mis en exergue — et d'ailleurs la classe politique l’a régulièrement salué également —, l'engagement de beaucoup de nos concitoyens, notamment celui des personnels soignants. Et dès lors, ce qui s'est passé, c'est que des notions telles que celle-là même d’engagement mais aussi les notions de solidarité, d'interdépendance auront pu devenir pendant cette période, pour les élèves, quelque chose de très tangible, quelque chose de très concret, de très parlant, de très vivant pour des élèves qui les ont vu s’incarner, ces valeurs d’engagement et de solidarité à la télévision, dans tous les métiers du care, c'est-à-dire du soin, dans des dévouements admirables, voire des sacrifices de soi ou tout au moins de consécration de soi, de sa vie au service d’autrui, de la souffrance et de la détresse. Et donc, l'accompagnement du retour des élèves en classe et la discussion que l'on va conduire ou les discussions que l'on va conduire avec eux permettront sans doute — on peut l'espérer, on doit s'y préparer en termes de responsabilité —, de développer aussi cette dimension positive, entre guillemets, de la crise qui a donné l'opportunité à tous ces engagements de se manifester de manière particulièrement remarquable. C'est-à-dire que ce qui est intéressant et ce qu'il ne s'agit pas d’omettre, pour nous, c'est que l'engagement a pris du sens pendant cette période. La valeur de la solidarité, la valeur de tous les liens d'entraide ont éclaté aux yeux de tous. Et je crois que c'est cette prise de conscience chez les élèves qui, elle aussi, demande maintenant à être accompagnée.

LP | Pour continuer justement dans cette approche, est-ce qu'on peut éventuellement parler aussi de la notion de citoyenneté, ou est-ce que vous pensez que c'est peut-être un peu prématuré, auprès des élèves de collège, par exemple ?

AB | La question plus générale ici est la question des thématiques qui peuvent être abordées en classe et qui vont permettre de formaliser et de structurer les discussions qui vont être conduites avec les élèves. À mes yeux, il y a au moins trois grandes thématiques. D'abord une thématique qui est relative au sens du confinement, une thématique qui est relative à l'expérience, au vécu des élèves pendant ce confinement et puis une thématique qui est relative à l’après. Et je crois que c'est en entrant vers cette thématique que la question de la citoyenneté pourra être abordée et je voudrais expliquer un peu pourquoi. Tout d'abord parce que ces thématiques seront abordées sur le mode du questionnement. Quand on parle de discussion, on parle d'un échange. Donc, ces thématiques seront abordées comme un appel, de la part du professeur aux élèves, à la réflexion, à l'échange de points de vue, à la confrontation de points de vue, à la construction d'une discussion réglée et d'un débat argumenté. Et j’insiste encore une fois, en choisissant toujours à chaque fois un vocabulaire bien adapté au niveau de compréhension et de maturité des élèves à chaque niveau de classe. Et nous entrons bien là dans un exercice qui relève de l'apprentissage de la citoyenneté, c'est-à-dire plus précisément de l'acquisition de compétences fondamentales par les élèves telles qu'elles sont énoncées, notamment de manière particulièrement explicite dans les finalités de l'enseignement moral et civique, l’EMC, je cite : la capacité à s'exprimer en public, à savoir écouter et apprendre à débattre, à développer des capacités qui permettent de contribuer à un travail coopératif ou collaboratif, la capacité au sens critique, à l'exercice du jugement et à adopter un comportement éthique en se montrant à même de mettre à distance ses propres opinions et représentations, en comprenant le sens et la complexité des choses et en étant capable de considérer les autres dans leur diversité et leur différence. Tout cela permet à chacun d'entrer dans ce que j'appellerai le mode d'une communication non-violente, d'apprendre à construire ensemble un désaccord pacifique ou une position partagée, d'ailleurs. Et par conséquent, à travers tout cela, c'est bien la construction de la citoyenneté qui est en jeu, c'est-à-dire l'objectif — si je le dis, sur un mode qui est aujourd'hui un peu obsolète —, l'objectif de former l'honnête homme de demain, c'est-à-dire des citoyens doués d'humanité, des citoyens éclairés, conscients, critiques, engagés, qui sont formés à la discussion collective, à cette discussion collective qui sera de plus en plus sollicitée demain, on peut l’espérer, dans toutes les instances, déjà existantes ou à créer, de démocratie délibérative et participative.

LP | Abdennour Bidar, je vous remercie d'avoir partagé votre réflexion avec les auditeurs d’Extra Classe.

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Gestion de l’humain. Après deux mois de confinement, pourquoi et comment faire de la pandémie de Covid-19 un sujet de conversation en classe ? Abdennour Bidar, philosophe et inspecteur général de l'éducation, du sport et de la recherche, partage sa réflexion.

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LAËTITIA POUREL | Face à la pandémie de Covid-19, notre société connaît actuellement une période de crise, de doute. Ces inquiétudes sont également partagées par les enseignants et les élèves. Comment et pourquoi aborder ce sujet en classe ? Comment accueillir la parole des élèves ? Nous sommes en ligne avec Abdennour Bidar, docteur en philosophie, inspecteur général de l'Éducation nationale. Abdennour Bidar, bonjour ! Tout d'abord, la pandémie de Covid-19 et le confinement qui a suivi, ont-ils créé une rupture dans la dynamique de classe ?

ABDENNOUR BIDAR | Ah oui, une véritable rupture, et ce pour plusieurs raisons. Tout d'abord, l'événement même du confinement a été exceptionnel. D'une part par son ampleur mondiale et puis également par sa durée très longue — on rappelle que le confinement a duré du 17 mars au 11 mai 2020 en France —, et d'une situation de claustration et d'isolement imposée à tous, complètement inédite et qui a sans doute revêtue une véritable dimension d’épreuve pour les uns et les autres à cause de sa difficulté même. Difficulté de ne plus pouvoir sortir de chez soi, mais d'y rester entre quatre murs, privant ainsi tout le monde de la plupart des interactions habituelles que nous entretenons avec le monde, et réduisant ses interactions, en l'occurrence au minimum des relations familiales et du virtuel d'internet. Donc pour tout cela, une véritable rupture et une épreuve psychologique, notamment une rupture du mode normal ou usuel de la scolarité des élèves, qui a généré pour les adultes comme pour les enfants et les adolescents, tout un ensemble de tensions singulières, de questionnements, d'inquiétudes, et d'inquiétudes alimentées, qui plus est, par une couverture médiatique entièrement focalisée sur le sujet de la pandémie et ramenant donc continuellement les esprits à ce motif d'anxiété, voire d'angoisse. Et dès lors, on comprend pourquoi, l'école, en particulier, ne saurait, comme si de rien n’était, reprendre son cours normal sans prendre en compte le fait que les élèves vont y revenir en ayant accumulé toute cette somme de tensions et de questions qui risquerait, si elle n'était pas appréhendée et prise en charge par les équipes éducatives, de rendre les élèves intellectuellement et psychologiquement indisponibles pour les différents apprentissages.

LP | Se pose donc la question de la responsabilité dans cette préparation, responsabilité des équipes pédagogiques, quel est votre regard sur ce point ?

AB | Responsabilité de l'école tout entière, responsabilité singulière et aussi inédite pour les équipes éducatives qui sont confrontées à la nécessité que soit en classe thématisé ce qui vient d'arriver, et l'événement dans lequel nous sommes toujours. Et à partir de là pour nous tous, qui faisons partie de cette grande institution qu'est l'école, une responsabilité, l'exercice d’une véritable responsabilité, une responsabilité délicate, difficile mais incontournable à laquelle il s'agit donc de se préparer au mieux. Et à cet égard la circulaire, par exemple, du 4 mai 2020, toute récente qui est relative précisément à cette réouverture des écoles et des établissements scolaires et aux conditions de poursuite des apprentissages, explicite le sens de cette responsabilité, en précisant au préalable que, je cite la circulaire : « il est souhaitable d'ouvrir la reprise de la scolarité par des temps d'échanges qui permettront », je cite toujours la circulaire, « de sécuriser les élèves ». Et comment les sécuriser ? « En expliquant la situation, notamment pour les plus jeunes » et en trouvant évidemment à cet égard, le vocabulaire à chaque fois approprié. « D'écouter ce qu'ils ont vécu », je pense qu'on aura l'occasion d'y insister à nouveau — cette dimension d'écoute et d'accueil de la parole des élèves est particulièrement importante. « D'identifier d'éventuelles situations traumatisantes de confinement et de les signaler [bien entendu] au personnel compétent ». Et puis « d'expliquer [aux élèves] les nouvelles règles de la vie commune dans l'école et l'établissement » à présent que le confinement est terminé et que nous sommes en période de déconfinement. En particulier, ce qu'on appelle, et là encore il va falloir expliquer aux élèves ce vocabulaire, les mesures barrières, les principes de distanciation sociale, et puis évidemment des objectifs d'apprentissage jusqu’à la fin de l'année qui ont changé ou en tout cas dont la problématique se pose dans des termes nouveaux, étant donné que nous venons de passer par cette période tout à fait particulière.

LP | Justement vous disiez qu'il fallait expliquer des nouvelles règles aux élèves, qu'il y avait de nouveaux objectifs. Comment faire de la pandémie un sujet de discussion de classe ? Quelles thématiques en particulier pourront être abordées ?

AB | Le sujet est particulièrement vaste et nous n'aurons pas ici prétention à l'exhaustivité, bien entendu. Mais ce qui me semble certain et ce dont nous devons avoir conscience est que ce sujet de discussion, en l'occurrence de la pandémie et du confinement, ne saurait être abordé comme n'importe quel autre, qui n'aurait pas touché ou concerné les élèves d'aussi près. La particularité de l'événement est qu'il a impacté la vie même des élèves et leur vie même dans toute sa structuration, son organisation la plus quotidienne et ce pendant une longue période ; le confinement a duré. Et dans ces conditions, les élèves, on le comprend aisément, c'est du bon sens, en tous cas pour la plupart d'entre eux, ont un très fort besoin, aussi bien cathartique qu’intellectuelle, de parler de ce qu'ils ont vécu, de parler ensemble, d'exprimer leurs émotions, de formuler le changement produit et vécu dans leur mode de vie, de parler également de la rupture de leurs habitudes ordinaires, de la façon dont ils se sont adaptés, facilement ou difficilement à cette situation imposée. Et donc les élèves seront en demande de mettre des mots sur toute cette expérience, d'échanger sur le sujet les uns avec les autres, et non seulement les uns avec les autres, mais également avec leur maître, avec leur professeur, sur ce qu'ils ont ressenti, vécu, compris ou pas. Et alors on revient sur la question de la responsabilité. C'est-à-dire qu’il s'agira que les élèves puissent trouver à l'école un lieu, ce lieu privilégié où les adultes sont à même de les écouter, capable de les accompagner et d'abord dans cet exercice de formulation de ce qui a été ressenti et compris ou pas. Et nous allons être là, en tant qu'institution, confrontés à un exercice délicat, je le disais, sans doute même redoutable. Pourquoi ? Parce que des questions difficiles, potentiellement douloureuses, comme la question de la maladie, mais aussi celle de la mort, ne pourront être taboues ni éludées tant dans cette période, elles ont été présentes, prégnantes dans le quotidien de tous. Une des particularités de cette crise, c'est qu'elle a conféré à la mort une proximité souvent inédite. Alors que les enfants étaient confinés à leur domicile, sans donc beaucoup d'échappatoires, cette question même de la mort, avec son cortège de peurs et de risques traumatiques, a pu atteindre d'abord des proches de l'univers familial. Et n'oublions pas, cela a frappé beaucoup d'esprit, que le sujet de la mort a constitué le point focal de l'information à travers le décompte quotidien public des décès du Covid ou des suites du Covid. Ce qui a rappelé à tous que parmi les enjeux les plus cruciaux de notre temps figure la question du risque sanitaire. C'est-à-dire notamment, et là il y aura donc un sujet de discussion majeur possible avec les élèves, de risques sanitaires, c'est-à-dire tout ce qui constitue pour la santé des populations une menace potentielle, par exemple, tout ce qui est lié à la dégradation et à la pollution de l'environnement, ou bien, là en la matière, à la propagation mondiale d'un virus. Tout cela, en effet s'invite de plus en plus dans les débats publics et l'actualité que nous venons de traverser en est une manifestation particulièrement importante.

LP | Effectivement on a évoqué tout l'aspect anxiogène de cette situation, mais il y a aussi des aspects positifs qui peuvent être observés. Est-ce que vous pouvez nous parler un petit peu plus de cette approche-là ?

AB | Oui, d'autant plus volontiers qu’il ne s'agit pas d'ajouter de l'anxiété à l'anxiété, il s'agira d'être, très prudent dans notre capacité à aborder ces sujets difficiles dont je viens de parler, le sujet du risque de mort, le sujet de la maladie, etc. Et il s'agira également de faire la mesure avec tout un ensemble de sujets de discussions possibles qui eux sont, entre guillemets, positifs. Pourquoi et en quel sens ? Parce que les semaines écoulées auront pu également nourrir précisément de façon positive la compréhension du monde par les élèves, et cela malgré ce climat anxiogène installé par l'information. Parce que les mêmes médias qui nous ont beaucoup parlé de la mort, beaucoup parlé de la maladie, etc., ont tout autant mis l'accent et mis en exergue — et d'ailleurs la classe politique l’a régulièrement salué également —, l'engagement de beaucoup de nos concitoyens, notamment celui des personnels soignants. Et dès lors, ce qui s'est passé, c'est que des notions telles que celle-là même d’engagement mais aussi les notions de solidarité, d'interdépendance auront pu devenir pendant cette période, pour les élèves, quelque chose de très tangible, quelque chose de très concret, de très parlant, de très vivant pour des élèves qui les ont vu s’incarner, ces valeurs d’engagement et de solidarité à la télévision, dans tous les métiers du care, c'est-à-dire du soin, dans des dévouements admirables, voire des sacrifices de soi ou tout au moins de consécration de soi, de sa vie au service d’autrui, de la souffrance et de la détresse. Et donc, l'accompagnement du retour des élèves en classe et la discussion que l'on va conduire ou les discussions que l'on va conduire avec eux permettront sans doute — on peut l'espérer, on doit s'y préparer en termes de responsabilité —, de développer aussi cette dimension positive, entre guillemets, de la crise qui a donné l'opportunité à tous ces engagements de se manifester de manière particulièrement remarquable. C'est-à-dire que ce qui est intéressant et ce qu'il ne s'agit pas d’omettre, pour nous, c'est que l'engagement a pris du sens pendant cette période. La valeur de la solidarité, la valeur de tous les liens d'entraide ont éclaté aux yeux de tous. Et je crois que c'est cette prise de conscience chez les élèves qui, elle aussi, demande maintenant à être accompagnée.

LP | Pour continuer justement dans cette approche, est-ce qu'on peut éventuellement parler aussi de la notion de citoyenneté, ou est-ce que vous pensez que c'est peut-être un peu prématuré, auprès des élèves de collège, par exemple ?

AB | La question plus générale ici est la question des thématiques qui peuvent être abordées en classe et qui vont permettre de formaliser et de structurer les discussions qui vont être conduites avec les élèves. À mes yeux, il y a au moins trois grandes thématiques. D'abord une thématique qui est relative au sens du confinement, une thématique qui est relative à l'expérience, au vécu des élèves pendant ce confinement et puis une thématique qui est relative à l’après. Et je crois que c'est en entrant vers cette thématique que la question de la citoyenneté pourra être abordée et je voudrais expliquer un peu pourquoi. Tout d'abord parce que ces thématiques seront abordées sur le mode du questionnement. Quand on parle de discussion, on parle d'un échange. Donc, ces thématiques seront abordées comme un appel, de la part du professeur aux élèves, à la réflexion, à l'échange de points de vue, à la confrontation de points de vue, à la construction d'une discussion réglée et d'un débat argumenté. Et j’insiste encore une fois, en choisissant toujours à chaque fois un vocabulaire bien adapté au niveau de compréhension et de maturité des élèves à chaque niveau de classe. Et nous entrons bien là dans un exercice qui relève de l'apprentissage de la citoyenneté, c'est-à-dire plus précisément de l'acquisition de compétences fondamentales par les élèves telles qu'elles sont énoncées, notamment de manière particulièrement explicite dans les finalités de l'enseignement moral et civique, l’EMC, je cite : la capacité à s'exprimer en public, à savoir écouter et apprendre à débattre, à développer des capacités qui permettent de contribuer à un travail coopératif ou collaboratif, la capacité au sens critique, à l'exercice du jugement et à adopter un comportement éthique en se montrant à même de mettre à distance ses propres opinions et représentations, en comprenant le sens et la complexité des choses et en étant capable de considérer les autres dans leur diversité et leur différence. Tout cela permet à chacun d'entrer dans ce que j'appellerai le mode d'une communication non-violente, d'apprendre à construire ensemble un désaccord pacifique ou une position partagée, d'ailleurs. Et par conséquent, à travers tout cela, c'est bien la construction de la citoyenneté qui est en jeu, c'est-à-dire l'objectif — si je le dis, sur un mode qui est aujourd'hui un peu obsolète —, l'objectif de former l'honnête homme de demain, c'est-à-dire des citoyens doués d'humanité, des citoyens éclairés, conscients, critiques, engagés, qui sont formés à la discussion collective, à cette discussion collective qui sera de plus en plus sollicitée demain, on peut l’espérer, dans toutes les instances, déjà existantes ou à créer, de démocratie délibérative et participative.

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