Retour en classe : Quand la parole se libère

Extra classe

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Retour en classe : Quand la parole se libère

Une parole d’expert avec Olivier Scarpa, pédopsychiatre, membre de l'équipe médicale de la Maison des adolescents de la Moselle. Une expérience collective comme celle du confinement impose d’accueillir la parole des élèves lors du retour en classe. Mais avec quelles précautions et selon quelles modalités ? S’il est important de partir des témoignages de ces élèves, leur ressenti est différent en fonction de l'âge et de la situation familiale. Et toutes les expériences ne seront pas forcément négatives.

La transcription de cet épisode est disponible après les crédits.

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Extra classe, des podcasts produits par Réseau Canopé. 

Interview animée en mai 2020 par : Régis Forgione  

Directrice de publication : Marie-Caroline Missir 

Coordination et production : Hervé Turri, Luc Taramini, Magali Devance 

Mixage : Régis Forgione

Secrétariat de rédaction : Valérie Sourdieux

Contactez-nous sur : contact@reseau-canope.fr 

© Réseau Canopé, 2020

Transcription :

RÉGIS FORGIONE | Suite à une expérience collective comme le confinement, il semble nécessaire de recueillir la parole des élèves lors du retour en classe. Mais en quoi est-ce utile ? Comment procéder et avec quels garde-fous ? C’est ce que nous allons voir avec Olivier Scarpa, pédopsychiatre en centre hospitalier et qui travaille depuis plusieurs années auprès d’adolescents en tant que membre de l’équipe médicale de la maison des adolescents de la Moselle. Bonjour Olivier Scarpa !

OLIVIER SCARPA | Bonjour !

RF | On entend qu’avec le retour à l’école des élèves, il sera important de recueillir leur parole suite à l’expérience du confinement. Ce temps de recueil est-il réellement important ? Et si oui, pourquoi ?

OS | Oui, ça semble nécessaire pour plusieurs raisons. Redémarrer sur le plan scolaire comme si de rien n’était face à une expérience comme celle-là, si inédite, ça serait incompréhensible, je pense, pour les élèves. Donc la première raison c’est de prendre en compte cette période extraordinaire. Pouvoir, se retrouver après, dans ce contexte-là, après le confinement nécessite qu’on prenne en compte cette expérience. Après, la prise de parole collective, en parler ensemble va être aussi nécessaire par rapport au doute ou à l’incertitude qui marque ce contexte-là, incertitude qui était très présente au moment du confinement, mais qui reste très vive sur l’après confinement, puisqu’on ne sait pas trop comment tout ça va se dérouler et que les élèves sont face aux mêmes doutes, craintes, questionnements que les adultes. Donc en parler ça permet de préparer ces retrouvailles de manière un peu plus sereine en rendant les élèves acteurs, si on leur propose, sur la base du volontariat, de s’exprimer sur ce qu’ils ont vécu, sur ce qu’ils ont ressenti, sur ce qu’ils souhaitent dire de cette expérience. Je crois que parler de manière collective, ça peut avoir un objectif pédagogique, c’est-à-dire s’assurer auprès des élèves de tout âge, même si là on parle essentiellement des collégiens, qu’ils aient une bonne compréhension, une bonne lecture de ces événements. Il y a eu tellement d’informations contradictoires, de changements, tout ça crée ou renforce des tensions, des craintes, et je crois que c’est important, et c’est peut-être le rôle aussi des enseignants de pouvoir revenir, de la manière la plus simple possible, sur des mots clés, ceux qu’on a entendu tous les jours comme « pandémie », comme « virus », comme « vaccin », comme « immunisation ». Je crois que c’est important, peut-être aussi de s’assurer que les élèves aient une information juste, ce qui évitera à certains de s’angoisser à tort par exemple. Et puis la prise de parole c’est aussi un temps collectif. Et je pense que c’est leur permettre de passer d’une expérience assez singulière où ils ont été coupés les uns des autres, même s’ils sont connectés aujourd’hui, ils sont quand même restés confinés chez eux. C’est une manière aussi de se retrouver et partager ensemble et d’en faire une expérience collective où ils pourront exprimer ce qu’ils ont vécu. Certains seront soulagés. Donc la prise de parole, en parler me semble effectivement nécessaire.

RF | Vous disiez sur la base du volontariat. Alors justement, parmi les récits de ces élèves, il y aura forcément des témoignages très différents. Est-ce qu’il n’y aurait pas un risque que certains jeunes inventent des choses sublimes ou au contraire, obscurcissent les choses, que ce soit pour masquer la réalité ou peut-être même par contraste avec les témoignages de leurs camarades de classe ? Peut-être même que certains se sentent mal à l’aise ou ne voudront pas en parler ?

OS | Oui, c’est pour ça que c’est important de ne pas du tout forcer cette parole, mais de la proposer. Respecter ceux qui ne voudront pas y participer. Je crois que tout travail de récit, d’expression, qu’il soit individuel ou collectif, comporte de toute façon une part très subjective, personnelle, pour reprendre vos termes, inventée ou réinventée. Pourquoi le craindre ? Moi j’ai envie de dire même tant mieux parce que si l’expression partagée réveille, réactive un imaginaire, une créativité, et c’est ça aussi de construire à partir du réel un récit, c’est peut-être un des objectifs de l’exercice. Donc il ne s’agit pas de faire un travail de vérité. C’est plutôt de permettre un partage d’expérience qui va les aider à mettre du sens, à découvrir ce qu’a vécu le camarade et à réfléchir aussi sur ce qui s’est passé, sur ce que ça nous prépare comme avenir. Enfin là, on peut imaginer plein de pistes et d’orientations par rapport à cette prise de parole, à ce temps de parole. Mais encore une fois, il ne s’agit pas de faire un travail d’inventaire ou de vérité. C’est plutôt partager et remobiliser les élèves du côté justement de la mentalisation ou des représentations imaginaires. Je crois que le confinement et la tragédie quand même, qu’on a vu de manière permanente en images, les discours, tout ça ramène à des sujets très mortifères, très angoissants, qui peuvent avoir un effet très fixant, très figeant. Et se remettre en groupe, agir à travers une parole, c’est essayer d’être dans l’inverse, de remobiliser les énergies si on peut le dire comme ça, quitte à inventer ou réinventer.

RF | Est-ce que vous auriez des précisions pour l’approche d’élèves en école élémentaire puisque justement ce sont eux qui reprennent en premier le chemin de l’école ?

OS | C’est vrai que proposer de parler de ce qui s’est passé, enfin de le partager, va dépendre de l’âge et du niveau des élèves. On ne va pas interagir ou s’exprimer de la même manière, selon qu’on ait 6 ans, 10 ans ou 15 ans. Puisque vous me posez la question des plus jeunes, il faut peut-être rappeler qu’en général, la parole est plus spontanée. Je crois quand on est en phase de latence même si elle n’est pas simple, forcément pour ces élèves, mais donc en phase de latence avant 10-11 ans, on va peut-être avoir moins d’autocensure et avoir une parole un peu plus libérée, ce qui sera peut-être moins le cas pour les préadolescents et les adolescents. Et pour autant, quand on est en dessous de 10 ans et peut-être même un peu plus jeune encore, surtout ceux qui ont 7-8 ans, il faudra peut-être privilégier moins la parole que des activités ou des jeux. Si l’idée c’est de partager ensemble une expérience qui viendrait dire, ce qui permettrait de faciliter ce que les uns les autres ont vécu, compris, pas compris, à ce moment-là, on peut varier les supports. Et effectivement, je crois que ça, c’est le travail classique des enseignants qui vont plutôt passer par du concret, par le jeu, quand ils sont plus jeunes, donc en élémentaire, et peut-être par la pensée plus formelle, le raisonnement, la discussion quand on est au collège. Je ferai ce distinguo-là et donc en résumé, rester peut-être sur ce que les enseignants ont l’habitude de faire et d’être dans des propositions de supports accessibles qui permettent encore une fois aux élèves qui en ont envie de dessiner, écrire, jouer. J’ai envie de dire peu importe le média tant que ça permet de faire réagir, de réfléchir à ce qui s’est passé et de le partager à plusieurs.

RF | En préparant cette émission avec vous, vous disiez qu’il y a une grande part de confiance accordée aux enseignants et ce sont eux qui vont trouver les pistes d’activités à faire avec leurs élèves pour recueillir leur parole. Mais d’un autre côté, ces enseignants ne sont pas des praticiens en psychologie, forcément ! Quels repères pourriez-vous leur donner pour les aider afin qu’ils puissent distinguer les situations ordinaires de celles qui nécessiteraient peut-être une attention plus particulière ? Et vers qui pourraient-ils se tourner pour aider les élèves qui en auraient le plus besoin ?

OS | Je pense que les enseignants peuvent vraiment se faire confiance parce que je crois que je propose quelque chose qui se rapproche à mon avis beaucoup de leur quotidien, dans leur pratique quotidienne. Et parler de ce qui s’est passé, enfin le partager et en faire quelque chose avec le groupe classe, ce n’est pas un groupe thérapeutique au sens médical où il s’agirait de soigner. Si on pense que c’est nécessaire, c’est qu’on en attend un bénéfice bien évidemment, mais il ne s’agit pas de soigner. C’est plutôt encore une fois de les aider à comprendre, de leur donner la possibilité pour ceux qui ont besoin, envie de s’exprimer, de s’exprimer encore une fois dans un lieu qui n’est pas la famille, qui est un lieu, je sais pas si on peut dire plus neutre mais plutôt tiers, un ailleurs, celui de l’école où ils ont, je pense, déjà fait, en tout cas pour certains, l’expérience de ce partage-là, c’est-à-dire d’être dans un lieu où on peut, de manière peut-être différente, écouter les expériences des autres ou partager sa propre expérience. Et ça, je pense que c’est vraiment le travail, je crois classique, habituel des enseignants. Je pense qu’ils sont tout à fait à même de faire ce travail, ils savent le faire. Après concrètement, c’est de permettre ce partage d’expériences en dédramatisant, en ne banalisant pas bien sûr, ne pas juger mais plutôt permettre l’écoute, le questionnement et ça je pense que ça peut être le rôle des enseignants. Alors si en plus ça permet de repérer ceux ou celles qui seraient peut-être un peu plus touchés, affectés par ce qu’il s’est passé, à ce moment-là, il est toujours temps de les revoir plutôt en individuel et éventuellement de les adresser à des professionnels qui organiseront une rencontre, on va dire un peu plus spécifique. Moi, je vois d’une façon schématique le temps de classe, le temps de partage par l’enseignant, il est possible par une écoute bienveillante, empathique qui je crois encore une fois, rejoint d’assez près ce que font la plupart des enseignants. Et puis si on sent, si on repère qu’il y a des élèves un peu plus en difficulté, on peut s’appuyer, et là je réponds à la 2e partie de votre question, sur les professionnels qui sont un peu plus spécialisés. Au sein des collèges, ça peut être les infirmières ou les psychologues scolaires, ça peut être aussi les travailleurs sociaux. Et puis s’appuyer sur les réseaux à l’extérieur des écoles ou des collèges, les points écoute jeunes, les centres médicopsychologiques, enfin toutes les structures et associations qui existent aussi et qui peuvent à ce moment-là enclencher une action, mais qui sera là plus proche du soin.

RF | Il y a aussi de belles choses qui se sont passées lors de ce confinement. On a vu des actes de solidarité, sans doute des retrouvailles familiales, des prises de conscience aussi. Est-ce que s’appuyer sur ces éléments positifs peut être un levier pour aider les jeunes à mieux vivre cette situation, à réfléchir, peut-être même à se projeter, à se construire en tant que citoyen de demain ? Est-ce utopique de penser ça ?

OS | Je pense que c’est nécessaire, ça va les aider à se projeter. C’est très important qu’il puisse y avoir de l’envie, de l’espoir. Je crois qu’il faut partir de ce qu’ils ont fait, c’est à dire le fait qu’ils aient protégé en restant à la maison les autres, qu’ils ont lutté contre le risque de l’épidémie et de ce point de vue-là, on peut dire qu’ils ont été héroïques, tous, à leur manière. On parlait d’inégalités, chacun a vécu pour diverses raisons, de manière très différente, cette période de confinement. Mais tous ont été héroïques en protégeant les autres. C’est très important ! Et toutes ces formes de solidarité qu’on a vues, auxquelles les ados ont participé, j’ai eu plein d’exemples d’adolescents qui on fait du bénévolat, qui ont participé à la distribution sur les marchés solidaires, qui ont partagé des vidéos, qui ont fait des dessins, enfin je pense aux plus jeunes… Donc je pense que toutes ces formes-là d’entraide, de solidarité, elles sont bien évidemment les éléments d’une projection positive dans l’avenir. C’est pour moi essentiel de le leur rappeler et de les faire parler de ces expériences-là, aussi pour ne pas rester uniquement du côté du négatif et pouvoir partager ensemble ce qui est sorti de positif de cette expérience tragique.

RF | Héroïque ! J’aimerais qu’on garde ce mot de la fin. Un grand merci Olivier Scarpa pour votre regard en tant que pédopsychiatre sur ce retour à l’école et pour les pistes que vous avez pu donner aux enseignants qui vont écouter Extra Classe. Merci à vous !

OS | C’est moi qui vous remercie.

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Une parole d’expert avec Olivier Scarpa, pédopsychiatre, membre de l'équipe médicale de la Maison des adolescents de la Moselle. Une expérience collective comme celle du confinement impose d’accueillir la parole des élèves lors du retour en classe. Mais avec quelles précautions et selon quelles modalités ? S’il est important de partir des témoignages de ces élèves, leur ressenti est différent en fonction de l'âge et de la situation familiale. Et toutes les expériences ne seront pas forcément négatives.

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RÉGIS FORGIONE | Suite à une expérience collective comme le confinement, il semble nécessaire de recueillir la parole des élèves lors du retour en classe. Mais en quoi est-ce utile ? Comment procéder et avec quels garde-fous ? C’est ce que nous allons voir avec Olivier Scarpa, pédopsychiatre en centre hospitalier et qui travaille depuis plusieurs années auprès d’adolescents en tant que membre de l’équipe médicale de la maison des adolescents de la Moselle. Bonjour Olivier Scarpa !

OLIVIER SCARPA | Bonjour !

RF | On entend qu’avec le retour à l’école des élèves, il sera important de recueillir leur parole suite à l’expérience du confinement. Ce temps de recueil est-il réellement important ? Et si oui, pourquoi ?

OS | Oui, ça semble nécessaire pour plusieurs raisons. Redémarrer sur le plan scolaire comme si de rien n’était face à une expérience comme celle-là, si inédite, ça serait incompréhensible, je pense, pour les élèves. Donc la première raison c’est de prendre en compte cette période extraordinaire. Pouvoir, se retrouver après, dans ce contexte-là, après le confinement nécessite qu’on prenne en compte cette expérience. Après, la prise de parole collective, en parler ensemble va être aussi nécessaire par rapport au doute ou à l’incertitude qui marque ce contexte-là, incertitude qui était très présente au moment du confinement, mais qui reste très vive sur l’après confinement, puisqu’on ne sait pas trop comment tout ça va se dérouler et que les élèves sont face aux mêmes doutes, craintes, questionnements que les adultes. Donc en parler ça permet de préparer ces retrouvailles de manière un peu plus sereine en rendant les élèves acteurs, si on leur propose, sur la base du volontariat, de s’exprimer sur ce qu’ils ont vécu, sur ce qu’ils ont ressenti, sur ce qu’ils souhaitent dire de cette expérience. Je crois que parler de manière collective, ça peut avoir un objectif pédagogique, c’est-à-dire s’assurer auprès des élèves de tout âge, même si là on parle essentiellement des collégiens, qu’ils aient une bonne compréhension, une bonne lecture de ces événements. Il y a eu tellement d’informations contradictoires, de changements, tout ça crée ou renforce des tensions, des craintes, et je crois que c’est important, et c’est peut-être le rôle aussi des enseignants de pouvoir revenir, de la manière la plus simple possible, sur des mots clés, ceux qu’on a entendu tous les jours comme « pandémie », comme « virus », comme « vaccin », comme « immunisation ». Je crois que c’est important, peut-être aussi de s’assurer que les élèves aient une information juste, ce qui évitera à certains de s’angoisser à tort par exemple. Et puis la prise de parole c’est aussi un temps collectif. Et je pense que c’est leur permettre de passer d’une expérience assez singulière où ils ont été coupés les uns des autres, même s’ils sont connectés aujourd’hui, ils sont quand même restés confinés chez eux. C’est une manière aussi de se retrouver et partager ensemble et d’en faire une expérience collective où ils pourront exprimer ce qu’ils ont vécu. Certains seront soulagés. Donc la prise de parole, en parler me semble effectivement nécessaire.

RF | Vous disiez sur la base du volontariat. Alors justement, parmi les récits de ces élèves, il y aura forcément des témoignages très différents. Est-ce qu’il n’y aurait pas un risque que certains jeunes inventent des choses sublimes ou au contraire, obscurcissent les choses, que ce soit pour masquer la réalité ou peut-être même par contraste avec les témoignages de leurs camarades de classe ? Peut-être même que certains se sentent mal à l’aise ou ne voudront pas en parler ?

OS | Oui, c’est pour ça que c’est important de ne pas du tout forcer cette parole, mais de la proposer. Respecter ceux qui ne voudront pas y participer. Je crois que tout travail de récit, d’expression, qu’il soit individuel ou collectif, comporte de toute façon une part très subjective, personnelle, pour reprendre vos termes, inventée ou réinventée. Pourquoi le craindre ? Moi j’ai envie de dire même tant mieux parce que si l’expression partagée réveille, réactive un imaginaire, une créativité, et c’est ça aussi de construire à partir du réel un récit, c’est peut-être un des objectifs de l’exercice. Donc il ne s’agit pas de faire un travail de vérité. C’est plutôt de permettre un partage d’expérience qui va les aider à mettre du sens, à découvrir ce qu’a vécu le camarade et à réfléchir aussi sur ce qui s’est passé, sur ce que ça nous prépare comme avenir. Enfin là, on peut imaginer plein de pistes et d’orientations par rapport à cette prise de parole, à ce temps de parole. Mais encore une fois, il ne s’agit pas de faire un travail d’inventaire ou de vérité. C’est plutôt partager et remobiliser les élèves du côté justement de la mentalisation ou des représentations imaginaires. Je crois que le confinement et la tragédie quand même, qu’on a vu de manière permanente en images, les discours, tout ça ramène à des sujets très mortifères, très angoissants, qui peuvent avoir un effet très fixant, très figeant. Et se remettre en groupe, agir à travers une parole, c’est essayer d’être dans l’inverse, de remobiliser les énergies si on peut le dire comme ça, quitte à inventer ou réinventer.

RF | Est-ce que vous auriez des précisions pour l’approche d’élèves en école élémentaire puisque justement ce sont eux qui reprennent en premier le chemin de l’école ?

OS | C’est vrai que proposer de parler de ce qui s’est passé, enfin de le partager, va dépendre de l’âge et du niveau des élèves. On ne va pas interagir ou s’exprimer de la même manière, selon qu’on ait 6 ans, 10 ans ou 15 ans. Puisque vous me posez la question des plus jeunes, il faut peut-être rappeler qu’en général, la parole est plus spontanée. Je crois quand on est en phase de latence même si elle n’est pas simple, forcément pour ces élèves, mais donc en phase de latence avant 10-11 ans, on va peut-être avoir moins d’autocensure et avoir une parole un peu plus libérée, ce qui sera peut-être moins le cas pour les préadolescents et les adolescents. Et pour autant, quand on est en dessous de 10 ans et peut-être même un peu plus jeune encore, surtout ceux qui ont 7-8 ans, il faudra peut-être privilégier moins la parole que des activités ou des jeux. Si l’idée c’est de partager ensemble une expérience qui viendrait dire, ce qui permettrait de faciliter ce que les uns les autres ont vécu, compris, pas compris, à ce moment-là, on peut varier les supports. Et effectivement, je crois que ça, c’est le travail classique des enseignants qui vont plutôt passer par du concret, par le jeu, quand ils sont plus jeunes, donc en élémentaire, et peut-être par la pensée plus formelle, le raisonnement, la discussion quand on est au collège. Je ferai ce distinguo-là et donc en résumé, rester peut-être sur ce que les enseignants ont l’habitude de faire et d’être dans des propositions de supports accessibles qui permettent encore une fois aux élèves qui en ont envie de dessiner, écrire, jouer. J’ai envie de dire peu importe le média tant que ça permet de faire réagir, de réfléchir à ce qui s’est passé et de le partager à plusieurs.

RF | En préparant cette émission avec vous, vous disiez qu’il y a une grande part de confiance accordée aux enseignants et ce sont eux qui vont trouver les pistes d’activités à faire avec leurs élèves pour recueillir leur parole. Mais d’un autre côté, ces enseignants ne sont pas des praticiens en psychologie, forcément ! Quels repères pourriez-vous leur donner pour les aider afin qu’ils puissent distinguer les situations ordinaires de celles qui nécessiteraient peut-être une attention plus particulière ? Et vers qui pourraient-ils se tourner pour aider les élèves qui en auraient le plus besoin ?

OS | Je pense que les enseignants peuvent vraiment se faire confiance parce que je crois que je propose quelque chose qui se rapproche à mon avis beaucoup de leur quotidien, dans leur pratique quotidienne. Et parler de ce qui s’est passé, enfin le partager et en faire quelque chose avec le groupe classe, ce n’est pas un groupe thérapeutique au sens médical où il s’agirait de soigner. Si on pense que c’est nécessaire, c’est qu’on en attend un bénéfice bien évidemment, mais il ne s’agit pas de soigner. C’est plutôt encore une fois de les aider à comprendre, de leur donner la possibilité pour ceux qui ont besoin, envie de s’exprimer, de s’exprimer encore une fois dans un lieu qui n’est pas la famille, qui est un lieu, je sais pas si on peut dire plus neutre mais plutôt tiers, un ailleurs, celui de l’école où ils ont, je pense, déjà fait, en tout cas pour certains, l’expérience de ce partage-là, c’est-à-dire d’être dans un lieu où on peut, de manière peut-être différente, écouter les expériences des autres ou partager sa propre expérience. Et ça, je pense que c’est vraiment le travail, je crois classique, habituel des enseignants. Je pense qu’ils sont tout à fait à même de faire ce travail, ils savent le faire. Après concrètement, c’est de permettre ce partage d’expériences en dédramatisant, en ne banalisant pas bien sûr, ne pas juger mais plutôt permettre l’écoute, le questionnement et ça je pense que ça peut être le rôle des enseignants. Alors si en plus ça permet de repérer ceux ou celles qui seraient peut-être un peu plus touchés, affectés par ce qu’il s’est passé, à ce moment-là, il est toujours temps de les revoir plutôt en individuel et éventuellement de les adresser à des professionnels qui organiseront une rencontre, on va dire un peu plus spécifique. Moi, je vois d’une façon schématique le temps de classe, le temps de partage par l’enseignant, il est possible par une écoute bienveillante, empathique qui je crois encore une fois, rejoint d’assez près ce que font la plupart des enseignants. Et puis si on sent, si on repère qu’il y a des élèves un peu plus en difficulté, on peut s’appuyer, et là je réponds à la 2e partie de votre question, sur les professionnels qui sont un peu plus spécialisés. Au sein des collèges, ça peut être les infirmières ou les psychologues scolaires, ça peut être aussi les travailleurs sociaux. Et puis s’appuyer sur les réseaux à l’extérieur des écoles ou des collèges, les points écoute jeunes, les centres médicopsychologiques, enfin toutes les structures et associations qui existent aussi et qui peuvent à ce moment-là enclencher une action, mais qui sera là plus proche du soin.

RF | Il y a aussi de belles choses qui se sont passées lors de ce confinement. On a vu des actes de solidarité, sans doute des retrouvailles familiales, des prises de conscience aussi. Est-ce que s’appuyer sur ces éléments positifs peut être un levier pour aider les jeunes à mieux vivre cette situation, à réfléchir, peut-être même à se projeter, à se construire en tant que citoyen de demain ? Est-ce utopique de penser ça ?

OS | Je pense que c’est nécessaire, ça va les aider à se projeter. C’est très important qu’il puisse y avoir de l’envie, de l’espoir. Je crois qu’il faut partir de ce qu’ils ont fait, c’est à dire le fait qu’ils aient protégé en restant à la maison les autres, qu’ils ont lutté contre le risque de l’épidémie et de ce point de vue-là, on peut dire qu’ils ont été héroïques, tous, à leur manière. On parlait d’inégalités, chacun a vécu pour diverses raisons, de manière très différente, cette période de confinement. Mais tous ont été héroïques en protégeant les autres. C’est très important ! Et toutes ces formes de solidarité qu’on a vues, auxquelles les ados ont participé, j’ai eu plein d’exemples d’adolescents qui on fait du bénévolat, qui ont participé à la distribution sur les marchés solidaires, qui ont partagé des vidéos, qui ont fait des dessins, enfin je pense aux plus jeunes… Donc je pense que toutes ces formes-là d’entraide, de solidarité, elles sont bien évidemment les éléments d’une projection positive dans l’avenir. C’est pour moi essentiel de le leur rappeler et de les faire parler de ces expériences-là, aussi pour ne pas rester uniquement du côté du négatif et pouvoir partager ensemble ce qui est sorti de positif de cette expérience tragique.

RF | Héroïque ! J’aimerais qu’on garde ce mot de la fin. Un grand merci Olivier Scarpa pour votre regard en tant que pédopsychiatre sur ce retour à l’école et pour les pistes que vous avez pu donner aux enseignants qui vont écouter Extra Classe. Merci à vous !

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